CHAPITRE VII
LIVRES ÉLÉIUNTAIIUSS.
Tout était à faire dans Tinstruction priàiaire : et, depuis les bâtiments jusqu'aux maîtres , depuis le goût de Tétude qu'il fallait faire germer au sein de l'ignorance , jusqu'aux livres qui devaient aider à la détruire, c était tout un monde à créer. Qu'on ne nous accuse point d'injustice envers les louables tentatives faites avant la loi. Nous n'ignorons pas que ^ sous la restaura* tion , des sociétés s'étaient élevées pour encourager l'instruction populaire , et même en dépit de son riiauvais génie, le gouvernement déchu, quelquefois par vergogne, souvent par la force des choses , fai^it à regret des concessions qu'il sentait luirméme contraires à sa direction et funestes à son principe. Mais tous ces essais , même les plus heureux , influaient peu sur le sort de l'instruction primaire en France. Quelques écoles étaient fondées , encouragées , aidées , mais saps ensemble, et les résultats de l'inspection prouveraient au besoin le peu de succès qu'avaient eu jusqu'alors toutes les tentatives.
Parmi ces plaies honteuses qui restaient à guérir , la déplorable médiocrité des livres destinés à l'enseignement élémentaire appelait tout d'abord l'attention , car
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elle pouvait servir d'excuse à Fincapacité des maîtres. On verra dans la liste que nous avons dressée des livres trouves alors en possession des ëcoles , que des instituteurs plus habiles devaient échouer avec dé pareils instruments (365).
Les croix de par Dieu , les psautiers latins , les abécédaires de Limoges avec figures de girafe ou d'éléphant (366), n'avaient au moins qu'un tort, celui de mal seconder les leçons du maître et de laisser languir l'instruction de Tenfant ; mais combien d'autres n'ajoutaient-ils pas à ce danger le danger bien plus grand encore de fausser de bonne heure le jugement par des fables grossières, et souvent de corrompre le cœur par des lectures immorales ou impies (367). Telle était l'anarchie , que des instituteurs n'ont pas craint de nous présenter, comme spécimen de l'écriture de leurs . élèves, des cahiers où ils leur avaient dicté tout ou long j une apologie de l'adultère, et je ne sais quel pamphlet intitulé le cauchemar du juste milieu (368). L'inex- j périence des parents et l'insouciance des maîtres ^ laissaient l'innocence de ces enfants jouer avec des chaïf- ; J bons ardents, et l'on trouvait dans leurs mains le bon, a sens du curé Meslier ( 369 ) à côté du catéchisme. : Quelques ouvrages que leur titre aurait dû , ce semble, reléguer au moins dans les villes, mais que le hasard avait comime égarés dans les campagnes , égayaient sin- ? gulièrement les lectures : on y apprenait les dei^oirsde l^ homme galant ^ et les passages drolatiques de M(m>' taigne ou dUAmyot étaient à peu près tout ce qu'on pouvait en comprendre dans les écoles (370).
Carlesmeilleurslivresnesontpas toujours bons pour l'enfance, etje n'hésiterais pas à condamner pour elle l'adage même des extraits ordinaires de la Bible , à com* uencer par le récit de la chasteté de Joseph (371). Laam : ^ Maints n'est pas non plus sans danger, et^ quand^
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celles de St.^Quentm (372) et de St.-Dominique^nsiUr raient d^autre inconvénient que d^étre mélëes d'an merveilleux qai éblouit la raison de ces jeunes inteUigences^ j'aimerais mieux remettre à un âge plus avancé ces lec iures appelées édifiantes (373). Je n'en veux citer qu'un exemple. De tous les livres portés dans les tableaux , il n'en est pas dont Temploi soit plus général dans les écoles , il n'en est pas qui soit mieux accueilli par le clergé^ que V Instruction des jeunes gens par le père Gobinet , il n^en est pas dont les intentions soient plus pures ; voici pourtant ce qu'on y trouve (374).
« Saint- Jérôme dit que le diable est un serpent glissant; et que, comme, pour empêcher un serpent d'«ntrer en un trou, il faut prendre garde qu'il û j mette point la tête , laquelle , étant une fois passée, tire après elle le reste du corps sans qu'il soit possible de le retenir, aussi, pour empêcher le diable d'entrer en notre àme par le péché, il faut résister à ses premières tentations. »
f ^ «La pensée sale, qui n'est pas repoussée, cause la délectation : Ja délectation tire le consentement ; le consentemeDt produit l'action ; de l'action vient l'habitude , de lliabitude la nécessité, delà nécessité la mort. Et, comme la vipère est tuée par les petits qu'elle porte dans son ventre, aussi nous recevons la mort par nos mauvaises pensées, quand nous les nourrissons dans notre cœur. »
« La seconde cause de l'impureté est l'intempérance du boire et du manger, avec laquelle il est impossible de conserver la chasteté en quelque âge que ce soit, mais principalement dans la jeunesse. La chaleur du sang, qui bouillonne en cet âge, n'excite que trop les voluptés sensuelles ; mais , quand elle est aidée par des causes extérieures, comme le vin et la bonne chère, elle fait un embrasement incroyable. Ecoutez ce que dit Saint-Jérôme qui en parle par sa propre expérience. En l'épi tre à Furia , il dit que le mont Etna ^ le
mont Vésuve 'et le mont Olympe , qui exhalent continuellement des feux et des flammes^ ne brûlent pas avec tant d'ardeur que les moelles des jeunes gens, lorsqu'elles sont enflammées par le vin et les viandes. »
«c Le sage vous donne cet avertissement si important : ne demeurez point parmi les femmes ; parce que, comme le ver s'engendre dans les vêtements , ainsi l'iniqidte' de l'homme vient de la femme. »
« Joignez aussi aux causes précédentes les . baisers qui sont souvent entre les jeunes gens les effets de sensualité et d'affection deshonnéte, quoiqu'elle soit quelquefois cachée; ou pour le moins ils existent et donnent commencement à beaucoup de péchés et de saletés. C'est pourquoi un bon auteur les appelle Us morsures du diable y et les arrhes du péché. »
Je demande si ces conseils, dont nous ne jugeons pa$ le fond , dont nous ne voulons pas examiner le stylç (375), ne sont pas propres à éveiller plutôt, chez les enfants , les mauvaises pensées que l'on y veut combattre. Or, ces lectures ne sont pas seulement isolées, elles sont j communes ; ellesse font àhaute voix; dansdes écoles où les ; filles sont obligées, pendant ce temps^ d'affronter les regards des garçons et du mai tr e : et l'innocence stupîde des admirateurs de ce livre est allée si loin, que nous retro4« \ vons les mêmes détails reproduits textuellement dans un ouvrage imprimé en 4830^ et spécialement destiné aux jeunes filles. Instruction chrétienne dts jeunes filles , disposée en faveur de celles qui sont instruites dans la communauté des damçs de la Croix et de S ter Gerieviève^pour y servira la lecture. On y lit en outre : "^ Page 296. «Ghap. YI. Delà récréation. Premièrement^ elles éviteront , autant qu'il leur sera possible, déjouer avec des petits garçons. Que si efles ne peuvent s'en empêcher , comme avec leurs frères , parents ou ^ autres, elles ne souffriront point du tout qu'ils /?or/€Wl leurs mains sur leurs gorges , sur leurs bras, ou
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d^ autres mdroiis , ni qu'ils les baisent ou les embras^ sent y sous quelque prétexte de jeii que ce soit; et, si, après qu'elles leur auront dit de n'y pl:OS retourner, \\^ voulaient encore en user de même ^ elKs ne joueront plus du tout avec eux ; et , si c'était hors de. jeu , elles les éviteront tpnt qu'elles pourront ; elles s'en plaindront même à leurs mères ; car , sur toutes choses , elles doivent avoir un grand soin de conserver leur copur et leur corps dans une parfaite chasteté. Pour cet eflfet , non seulement elles né rechercheront jamais de jouer avec les garçons , mlÉi même elles éviteront les promenades et les conversations familières avec eux^ s'ils ne leur sont fort proches parents , et jamais elles ne se tiendront seules en leur compagnie. Elles feront une grande différence entre leur manièrç d'agir avec eux et ?ivec leurs compagnes , puisqu'elles peuvent être familières et libres, d'une liberté, néanmoins honnête, avec leurs compagnes , et qu'elles doivent toujours être fort réservées pour eux; tjuoîque cela doive se faire sans gêne et sans contrainte, tant qu'ils ne passent point les bornes de la modestie. »
a Gomme cette vertu doit être la fidèle compagne d^une fille ^ elles ne joueront jamais à aucun jeu qui ait quelque chose qui lui soit contraire, non pas même avec leurs compagnes. Elles ne souffûront point qu'on leur dise des paroles déshonnétes , non (dus que des chansons de ineme qualité^ bien loin d'en vouloir apprendre , et d'en dire. Elles ne liront jamais des livres qui sont aussi contre l'honnêteté et la pudeur; car, outre que toutes ces choses sont péché^ c'est qu'elles sont toujours très-messéantes à une fille , et qu'elles en donnent mauvaise opinion. »
Nous ne parlerons pas du ridicule de certains conseils, tels que ceux qu'on va lire sur la rés^érence.
Page 299. « Elles prendront garde comme elles fant la révérence , dont voici la manière : lorsque Von
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avance , il faut glisser le pied droit devant le gauche; et, lorsque Ton rei^ule pour sortir, il faut glisser le pied gauche derrière le droit , et toujours les pointes des {Heds en dehors ; il faut plier les genoux bien bas , surlout lorsque l'on entre en une chambre , ou que Ton fait la réve'rence à une personne de considération ; tenir le reste du corps tout droit , «aussi bien que la tête , et avoir les mains Fune sur l'autre environ vers la ceinture, si ce -n'est que Ton tienne quelque chose qui oblige à les avoir autrement : il ne faut point affecter de conte^iance , mais avoir un air libre et sans contrainte , et toujours modesle ét*de bonne grâce. »
Il est impossible que l'administration tolère longtemps de pareils abus. Nous n'aimons guère à provoquer des arrêts sévères de l'autorité,- et nous approuvons qu'elle fasse sentir rarement son pouvoir. Mais, quand il ja péril pour Tenfahce, l'Université ne peut oublier qu'elle est chargée de la prendre sous sa garde, et qu'elle est responsable de son éducation à la France. Nous hâtons donc de tous nos vœux le jour où elle publiera la liste impatiemment (37.6) attendue des livres qu'elle entend accepter pour l'instruction des écoles; Les inspecteurs , les comités , les instituteurs , le bon sens et à la morale réclament également cette mesure, l Déjà , elle a été mise à exécution pour les écoles nor^ ^ maies j et nous donnons plus bas ^ le catalogue des \ ouvrages adoptés.
M. de Montalivet , alors Ministre de l'instruction pu- . blique, pour rendre ce travail plus facile, a institué une commission de re's^isîon des Usures élémentaires qui s'occupe avec persévérance de ce choix important: nous en publions aussi le résultat sommaire à la fin de ce chapitre 2,
(1) Voir page 127. -v «
(2) Voir p«gc 127.
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Enfin, radmînistration n'a cessé , pour faire au moins concurrence avec les mauvaises méthodes , de propager gratuitement dans les écoles quelques livres utiles. |
C'est ici le lieu d'invîtçrMM. les inspecteurs à veiller désormais à ce que ces munificences ne soient pas stériles. Jusqu'alors les fonds employés à cette bonne œuvre avaient souvent ét# complètement perdus. Tantôt^ Finstituteur qui avait reçu les livres .destinés à son école, les laissait pourrir dans un coin sans y toucher (377); soit parce qu'il en coûtait à sa paresse (378) d'étudier une méthode nouvelle pour lui, soit pour condescendre aux instances , aux conseils de personnes' influentes (379), aux menaces même dei parents , car on a vu des familles, je ne sais par quelle frénésie, lacérer et liret aux flammes ces présents qui leur étaient faits. Tantôt, les comités (380) ou les mair.es avertis qu'à quelques lieux de là le préfet ou le recteur tenaient à leur dispoâtion des ballots de livres gratuits pour l'enseignement primaire (381), répondaient qu'ils ne pouvaient faire les frais du transport (382). On a vu des secours en argent accordés par le Ministre pour procurer des livres aune école ^ changer de destination sur les lieux, et servir à raccommoder une fenêtre (383).
En même temps que l'administration s'assurera que l'on n'a point mésusé de ses dons^ peut-être devra-t-elle, pour les rendre plus eflScaces et plus durables , choisir aux livres dont elle disposera pour cet usage une reliure plus solide : un livre qui est destiné à des mains rustiques , ne saurait avoir un tempérament trop robuste, et le léger sacrifice qu'elle s'inaposera de plus pour cet objet (384) , la dispensera peut-être de renouveler ses libéralités aussi souvent. Au reste, il ne faut point qu'elle se décourage , ni qu'elle se repose» sur les communes ou sur les familles, du soin de se pourvoir des livres nécessaires à l'instruction. Quand le temps en
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aura mieux fait connaître tout le prix , elle pourra se dispenser d'être libérale : elle doit craindre aujourd'hui la parcimonie plus que la profusion (385) ; il faut qu'elle alimente une granda famille, celle des indigents de France, pour lequel le bienfait de l'instruction n*est maintenant encore qu'une promesse illusoire , s'il leur faut payer à beaux deniers comptants , qu'ils n'ont pas, un bien qu'ils n'estiment guère (386).
Tel ëtait sans doute le but du Ministre de l'instruction publique , M. Guizot (387) , lorsqu'il a fait composer, pour les ëcoles , 5 manuels qui embrassent en effet, avec le système légal des poids et mesures .ds^ M. Lamotte (388)^ toutes les branches de Pinstructiofi éle'raentaire : ce sont V Instruction morale et reliffeuse^ V alphabet et premier Us^re de lecture , la petipe ariâ^ métique^\^ petite grammaire des écoles primaires (889), le manuel d'histoire et de géographie.
Ces ouvrages, joints à ceux que le besoin des loca-.^ lités (390) ne peuvent manquer de faire naître , conlrh'^ hueront puissamment, avec le Journal officiel fonde pari M. Guizot, sous le titre de Manuel général de VIi^ traction primaire , à rëpandre les connaissances utiles et à améliorer l'enseignement (391).
D'un autre côte , les instituteurs n'auront plus à plaindre d'être obligés d'acheter à grands frais (39ât). dans la ville voisine, des livres qui ne sont pas de leur' goût, faute de trouver sous leurs mains les meilleurs, à Des dépôts sont établis aujourd'hui dans tous les cheflieux de quelque importance par les maisons de li- . brairie les plus accréditées de la capitale , et les plus * honorablement connues dans cette spécialité (393).
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