MAISOI^S D'ECOLE ET MOBILIER DE CLASSE
Rien ne donne une plus juste idée du mépris quW fait généralement en France de Tinstruction primaire que le petit nombre de bâtiments spéciaux aflFectés à cet emploi. Des Pyrénées aux Ardennes , du Calvados aux montagnes de l'Isère , sans en excepter même la banlieue de la capitale, les inspecteurs n'ont poussé qu'un cri de détresse ; et , si les récits de quelques-uns d'entre eux n'étaient capables d'émouvoir jusqu'aux larmes , en songeant à ces pauvres enfants qu'on entasse dans des
foyers d'infection et d'epidémîé, qui pourrait garder son sérieux a la lecture de ces combinaisons comiques, de ces réunions contre nature , inventées par la plus extrême misère ou par le plus sordide intérêt pour reléguer l'instruction primaire dans un repaire qui ne coûte rien à personne ?
Heureuses les communes où les conseils municipaux, en accordant une salle à l'instituteur, n^en exigentd'àu- 1res redevances que de la céder le jour d'assemblée (1), ou bien encore d'y laisser le percepteur tenir son bureau et régler ses comptes (2)! Il en est d'autres où le local de la classe peut voir , dans la même journée , l'instituteur du matin, monter une faction citoyenne'pendant la nuit, après avoir présidé le soir, comme ménétrier, à la danse joyeuse du village (3) : car la classe a le triple privilège d'être à la fois l'école, le corps-degarde et la salle de danse (4),
C'est un phénomène assez rare, dans le logement habité par le maître, de lui voir consacrer à tous les usages domestiques une chambre séparée de la classe. 11 lui est plus commode, en faisant réciter le catéchisme, de verser une chopine aux buveurs, ou de battre sur la forme la semelle des chaussures qu'il débite dans le voisinage (5) , de surveiller son pot-au-feu, et d'écumer la marmite qui profite sur le poêle des bûches fournies dans un autre but par les familles (6). Peu lui importe que les émanations de son dîner futur contribuent à infecter l'air épais qu'on y respire , et donnent à l'appétit facile de ses élèves des distractions peu favorables à l'étude; peu lui importe que les soins empressés de sa ménagère, dans une classe transformiée en cuisine (7), troublent l'attention fugitive de ses marmots.
Pour que rien ne manque à Tînconvenance d'un pareil état de choses , la classe n^est pas seulement sa cui- •^ine, c'est sa chambre à coucher (8), c'est son ménage
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tout entier. Si quelque membre de sa famille est malade, sa femme ou sa fille, ou si quelque circonstance les retieiit au lit un peu plus tard qu'à Tordînaire^ on en est quitte, je le crains, pour tirer modestement les rideaux. « Lliabitation , dif un des inspecteurs, se com- « pose d'une seule salle d'école , où le maître , sa femme a et deux enfants habitent. Les enfunts sont continuelle- « ment distraits par ceux qui entrent chez le maître. Zoa*^ « de mon passage, sa femme était accouchée la veille « dans le local de la classe. » (Meuse.)
En vérité, je ne sais, si, pour la moralité delà chose, surtout dans les éoÊà^ composées de garçons et de filles ^ plutôt que de les^p^e assister aux suites des couches de la maîtresst^ et ae la nourriture du nouveau né , il ne vaudrait pas mieux encore, comme dans quelques communes de Saône-et-Loire , les faire cohabiter avec lé pourceau du ménage (9) et les autres animaux domestiques que nourrit l'inslituteur, au l'îsque d'effrayer l'inspecteur surpris à l'improviste par une nue'e de poules qui viennent se jucher sur sa tête (iO).
Qu'on s'étonne ensuite de la malpropreté qui règne dans ces écoles (li)^ lorsqu'on voit quelquefois les maîtres rechercher plus volontiers les écuries et \e% étables pour y tenir leur classe , dans l'espérance de mettre à profit la chaleur des bétes qui Thabitent (12). C'est ainsi, comme s'exprime un des inspecteurs , dans la naïve horreur qu'il éprouve pour un tel degré d'humiliation, c'est ainsi que la science se donne en présence des animaux.
Sou veut l'école se tient dans des granges humides (13), des salles basses, des caves où l'on est obligé de descendre en rampant (14), dans un local d'une petitesse incroyable, et dont nous ne citerons que cet exemple.
« L'école de P n'a que douze pieds carrés : dans ce
a local se trouvent réunis, au fort de l'hiver, quatre-. « vingts élèves. » Ardennes (15), Lorsque cet amas
d'enfants n'a d'autre secours pour respirer l'air qu'une croisée de la grandeur d'un carreau (16), le résultat le moins fâcheux qu'on puisse en attendre , c'est que l'instituteur donne lui-même à ses élèves l'exemple d'un sommeil de plomb contre leijuel il nepeut lutter longtemps (17). Mais il n'en est pas ainsi : des accidents plus graves ne peuvent manquer de se produire souvent. L'enfance est l'âge où les précautions de ce genre Sont le plus nécessaires , et combien la privation d'un air pur doit-elle être plus préjudiciable encore à la santé de ces jeunes campagnards, arrachés tout-à^coup à Tair libre des champs , et transportés d|hi ciel ouvert -dans ces prisons étouflFantes (18) , dans^R cloaques étroits , infects (19) , mal sains (20) , où le jour pénètre à peine (21). Notre intention n'est pas ici de calculer tous les accidents partiels qui ne peuvent manquer /l'être produits chez de si jeunes enfants par la nécessité d'escalader une échelle pour monter à la classe (22) , j'allais dire au grenier, par ces portes, ces toits, ces fenêtres ouverts à tous les vents (23), ce sol humide, sans carreau , sans pavé, sur lequel reposent leurs pieds nus (2û)j ces plafonds menaçants qu'une bûche salutaire dressée pour les soutenir ne défend pas long- temps contre une ruine inévitable (25). Mais, quoique de pareils inconvénients vaillent bien la peine d'attirer l'attention des autorités et du gouvernement, j'insisterai seulement sur les rapports uniformes d'un grand nombre d'inspecteurs qui n'hésitent pas à voir, dans ces foyers d'infection, la cause d'une foule de maladies graves, épidémiques, quelquefois annuelles, qui attaquent la jeunesse des écoles.
« Cette grande réunion d'enfants, presque tous mal* « propres et souvent entassés les uns sur les autres , <( répand une odeur insupportable à l'homme le plus « vigoureux. Cette infection de l'a^ est encore ang-
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mentëe^ dans plusieurs écoles, par Tusage pernicieux « d'échauffer la salle au hioyen de chauffoirs ou couvets « que les enfants y apportent. De ces couvets s'exhale a une si grande quantité de gaz carbonique, surtout « dans les temps bumides, qu'il n'est pas rare de voir « dans une matinée cinq ou six enfants tomber à demi asa phyxiés. Toute la classe , à commencer par le maître, «"se trouve dans uç état de stupeur qui ne leur permet « pas de faire usage de leurs facultés. Il ne faut pas s'é- « tonner qu'à la fin de l'hiver toute celte partie de la « population partiisse sortir du tombeau, pour respirer a avidement l'air libre et pur qui ranime la campagne. » ( Marne. )
— « Il est un abus que nous avons observé dan^ les « campagnes , c'est l'absence de tous moyens hygîéni- « ques, l'oubli général et qpnstant de renouveler l'air « par l'ouverture des croisées ou des ventilateurs. Aussi « avons nous appris sans étonnement qu'^rc^^ quinze « Jours de présence, la plupart des enfants tombent « malades, et quittent l'école. » (Meuse.)
— « La salle d'école est Irès-mal saine : j'ai reconnu « qu'il est dangereux de l'habiter, et l'instituteur m'a « déclaré que les enfants sont souvent malades. » (Haute-Marnô.)
-*- « Le local des classes est presque partout mal- « êsàuj mal aéré> mal éclairé. Je suis certain que les trois « quarts des maladies des enfants de nos campagnes pro- « viennent de leur séjour dans des classes malpropres et « infectes ; dans lesquelles l'air est vicié. Plusieurs « maires, qui nç les visitent jamais, en ont été frappés ;
« l'un, celui de B s'y est trouvé indisposé. Les
« maîtres ont la manie de laisser les fenêtres et jnême « les portes fermées. Dans le local de beaucoup de « classes se trouvent du bois , des matériaux sous lesquels
« il ne serait pas rare de trouver des reptiles, » (Calvados.)
— « Le jour y est si faible qu'on ne peut y tailler une « plume. En deux mois et demi les élèves ont perdu « 39 jours de travail à cause derobscurité ; et en 19 jours « l'école a perdu cinquante-quatre ëlèves qui se sont « absentes par maladie. Aussi , Taspect des enfants est « triste comme le local humide qui les renferme. Au « lieu de cette gaîté , de cette vivacité qui distinguent « ailleurs les élèves de renseignement mutuel , vous « ne trouvez ioi que teints pâles ^ que visages abattus, « que langueur dans tous les mouvements. Les parents, u avertis par une fâcheuse expérience , retirent sueces- « sivenjent les .enfants de l'école. » ( Vaucluse.)
— - « L'école communale est si petite et si malsaine « que, tous les hivers, il y a une épiâ^mie qui enlève « un grand nombre des enfants qui fréquentent Técole.» (Somme.)
Sinite parvidos venire adme.Cesi peut-être envoyant cette coupable indifférence, que l'Eglise, dans un grand nombre de communes, ouvre un asile à ces petits enfants, délaissés. Sans doute il vaudrait mieux queTécole eutu|ie place fixe et consacrée , plutôt que d'être obligée d'alkr se rassembler sous le porche de la paroisse, et de servir de passage aux fidèles (26). Mais il y a quelque chose de touchantdanscesoin religieux avec lequeirÉglise ramène sous son aile la jeunesse du village, tantôt lui livrant ses portiques , quelquefois l'intérieur de la nef, d'autres fois enfin, à défaut d'autre place, les logeant même sous le clocher (27).
C'est toujours, on le pense bien , un mauvais refuge contre les rigueurs de la saison que la charpente d'un clocher, oq le portail d'une église; mais il n'est paé sans exemple qu'une commune n'ait eu à ouvrir à l'école sïucun local, soit pour le louer, soit pour Tacheter (28),
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et nous n'avons pu lire sans ëlonnement qu^un insliluleur français , faute de logement actuel, donnait tous les jours rendez- vous à son école sous le soleil d'Espagne, où il faisait la classe en plein air^ delà le pont qui sépare les deux nations (29).
Heureusement, les sages dispositions prises parle Ministre pour rexécution de la loi , les secours accordes aux communes qui n'ont pas craint les frais d^une construction destinée à leur école et le progrès du bon sens promettent qu'un pareil état de choses ne saurait durer long-temps (30). Et même à l'époque où ces renseignements ont été recueillis, aux observations raisonnables faites sur la nécessité d'améliorer le local de l'école , tout le monde ne faisait pas la réponse du paysan des -^rJenne^: «Pourquoi donc nos enfants n'y recevraient- « ils pas Tinstruclion ? G est bien là que nous avons été « élevas, nous et nos pères (31). » Des améliorations notables étaient dès-lors remarquées dans un petit nombre de localités, dans l'arrondissement de C/zawmow^ (Haute- Marne) par exemple, ainsi' que dans celui de Neuf château (Vosges).
Toutefois,ces améliorations mêmes ne sont pas toujours conçues avec assez d'intelligence } et , sans attribuer aux autorités plus d'action qu'elles ne doivent en exercer raisonnablement dans l'emploi des fonds votés à cet effet par les communes, nous croyons, dans riutcrét de l'instruction primaire, qu'elles ne cessent de veiller avec exactitude à ce que ces frais, ordinairement considérables, ne soient pas bientôt inutiles par leur mauvais emploi. L'entrepreneur chargé par la commune de dresser et d'exécuter un plan d'école n'en connaît pas toujours suffisamment les besoins ; de là une distribution mauvaise, des dimensions mal assorties à la méthode qu'on y doit pratiquer. Souvent les nécessités les plus grossières ont été mises en oubli. Il ne faut pourtant pas
exposer les passants à rencontrer dans la rue de ces spectacles continuels qui ne déposent que trop contre l'honnêteté ou la prévoyance de Tarchitecte (32). Une économie mal entendue devient aussi quelquefois ruineuse. Nous savons telle commune qui , pour ne pas donner au bâtiment une étendue qu'on supposait super* ' flue j n^ayant pas compté sur Taccroissement subit de son école ^ ne sait aujourd'hui comment réunir dans un local : devenu trop étroit tous les enfants qui la fréquentent(33). ^ ■
Un ouvrage utile a été publié sur ce sujet par un architecte qui s'est spécialement occupé de ce genre dé * construction; M. Bouillon a prévu un grand nombrç ' de cas différents, et embrassé, dans une série de proportions variées les besoins présumés de la plupart des ^^ communes. Il a joint à ses instn;iclions dés plans et des ^ dessins gravésquiles font mieux comprendre. LeMinistrei convaincu de l'utilité d'un pareil livre, Ta fait adresser . S aux comités supérieurs, et il serait fort à désirer que ^ '. dans les campagnes, on le connût davantage; maison ] n'a que trop lieu de craindre que cet envoi gratuit fait i par l'administration n'ait subi le sort de tant d'autres ^ présents de même nature , dont on n'a pas assez senti le "^ prix, et qui se sont ensevelis dans les cartons des comités, j sans pénétrer jusqu'à leur véritable destination. ■
Sans vouloir ici prévoir tous les soins particuliers j qu'il faudra apporter dans la construction de ces écol^^ ' on devra veiller au moins à ce que les précautions coni- . mandées parla santé des enfants soient surtout observées ' (3^); que le mobilier simple, mais suffisant, permette aux ' élèves de s^asseoir sur des bancs et non sur la terre ou sur le^pavé (35), au maître de les surveiller , placés sur leurs tables en face de lui , et non Je dos tourné, comme c'est encore Pusage général dans les campagnes (36); que les encriers, fixés sur ces tables, ne voyagent pas de rnain en main , laissant partout sur les cahiers et Ie$
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exemples des traces de leur passage (37) ; qu'âne armoire commune recueille avec exactitude, à la fin de chaque disse^ les différents objets dVtude qu'on voit trop souvent errer sur les tables (38) ; enfin , selon une idée ingénieuse que l'instituteur de Perrigny (Jura, arrond. de Lons-le-Saulnier) avait déjà mise à profit , il serait bon que chaque maître s'exerçât à dissimuler la nudité des quatre murs de Fécole en les couvrant de dessins géographiques, de figures de géométrie, dWronomie, etc. , éxëcutés de sa main : décoration peu dispendieuse et qui aurait bien des avantages, celui d'accoutumer le maître à un exercice utile , celui de frapper les yeux des élèves par des spectacles appropriés à leur instruction , enfin celui de tenir propres des murs ordinairement noircis par la poussière^ la fumée, et la négligence.