POUR Y REMÉDIER
Le délabrement des maisons d*ëcole est un symptôme fùclieux du peu de goût que les populations se sentent . pour l'instruction ; car il ne faut pas croire' que la pénurie des écoles sôît la source du mal, c'est au contraire le peu de valeur qu'on attribue à l'instructioa elle-même qui empêche les communes de faire les frais nécessaires pour fonder des écoles. Quand un besoin est ressenti ^ar les masses , elles saisissent la première occasion oy satisfaire; un secret instinct les domine et les pousse. Le jour où l'instruction aura gagné son procès contre l'apathie générale des classes qui devraient l'embrasser comme un bienfait, des maisons d'école s'élèveront dans toutes les communes: elles y mettront le même empressement et le même amourpropre qu'à posséder une église : mais les temps ne paraissent pas encore arrivés.
11 appartenait à un gouvernement prévoyant et éclairé de les hâter, de les devancer même. Quand la société n'aurait pas fait ce présent au peuple pour adoucir son sort, pour améliorer ses habitudes, et pour cultiver ses mœurs, elle aurait dû le faire dans un but de prudence pour sa propre sécurité. Il nVlait pas difficile de prévoir
DE l'instruction PRIMAIRE EN FRANCE. 11
qu'uD^ nation , jalouse des nouveaux droits nés pour elJe^e la révolutionne juillet, pouvait en faire une eip^rtmentation périllfusej si on Fabandonnait à son ^orance accoutumée ; qu'elle avait entre les mains désormais une arme utile du funeste selou qu'elle en aurait appris ou méconnu le bon usage ; et, sans borner œs inquiétudes aux prévisions de la politique, l'ébranlement communiqué à toutes les croyances salutaires parle langage hardi des mauvaises doctrines , le trouble des consciences descendu jusqu'au fond des classes les plos paisibles ; les progrès de la corruption et du libertinage (39); par quoi pouvaient-ils être guéris que par une éducation nouvelle, moins impuissante que Paticienne ignorance à protéger dans les esprits les idées conservatrices de l'ordre et de la société ? Certes , si le salut est pour nous quelque part, c'est dans l'instruction populaire qu'il faut louer le gouvernement de l'avoir cherché.
Maïs comme, en cela , la société obéissait à un instinct de cotiser vation propre, senti plutôt par les esprits des classes élevées que par l'inexpérience des ordres inférieurs; elle avait trop présumé du bon sens populaire^ lorsqu'elle s'était attendue à voir accueillir ce bienfait avec enthousiasme par ceux mêmes auxquels il était destiné. On comptait sur de la reconnaissance; on a , presque partout , épi'ouvé de la résistauce. Le peuple a plus de bon sens qu'on ne suppose. Il ne bat pas des xnains comme une académie à la découverte d'une charrue perfectionnée ; mais une vieille prudence le met en garde contre tout ce qui se présente avec la prétention d'innover. Il observe , il profite des fautes , . comme aussi des progrès de son voisin ; Jacques Bonhomme ne va pas vite , mais il a l'avantage de ne reculer jamais d'un pas, et de toutes ces améliorations annoncées à grand fracas, le genre humain n'en perd pas une qui
vaille la peine d'élre conservëe. C'est ce qui doit rassurer sur le sort de Fi nstruction» primaire en France, les personnes dont le zèle^ pour n'avoir pas rencontré d'abord un assez bon accueil; s'était trop tôt découragé, et qui ont craint alors que le peuple ne fût pas , comme on dit, mur pour l'exécution de la loi. L'instruction d'un peuple n'est pas une œuvre d'impétuosité, mais dé patience : lliomme n'a pas reçu le don dlmproviser des choses durables.
Si la loi, s'adressant à des intérêts matériels, eût promis aux populations des compagnes un adoucissement visible et immédiat à leur misère , nul doute qu^elle n'eût été, tout d'abord, beaucoup plus justement apprë* ciée(40). Quand il s'agit de préparer une route, tout le village court volontiers à la corvée, car chacun sait que ses denrées vont trouver, par cette voie, un débouché plus facile , et peut calculer d'avance les avantages et le degré d'aisance qu'il en espère pour sa famille. D'ailleurs^ en vain entasserait-on contre cette vérité simple les raisonnements les plus sublils, le premier bien pour le pauvre n'est pas la culture de son intelligence ; le pain de la science est une figure qui n'apaise pas la faim de ses entrailles; le goût de l'instruction suppose les premiers besoins satisfaits (^i). Aussi, a-t-on vu 1^ classes aisées répoudre au vœu de la loi avant les conditions plus misérables , et les villes avant les campagnes.
Gomment d'ailleurs la plupart d'entre elles auraient-elles pu se porter avec l'entraînement espéréj vers un bien dont elles ne connaissaient pas la douceur (42) ? Non seulement bien des communes sont dépourvue^ d'écoles , mais il n'est pas rare de trouver des cantons entiers où Tinspecteur n'en a pu signaler qu'un petit nombre, quelquefois une seule (^3). D'autres fois enlin , il n'en a pas trouvé l'apparence dans un canton composé de 15 communes (44).
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H devient inutile de dire que, dans bien des villages, il est impossible de trouver un homme sachant lire , écrire et compter (45). Et quand un notaire est appelé pour signer un acte (46), il a soin d'arriver escorté de deux témoins perpétuels qu'il amène de la ville (47), parce qu'il sait bien quHl chercherait en vain sur les lieux des citoyens français sachant signer leur nom. Mais, dijra-t-on , il faut excepter de cette ignorance universelle le maire, au moins, de la commune, 1 adjoint qui le supplée, les conseillers municipaux, dont le nom apposé au bas des procès - verbaux constate et sanctionne les délibérations de chaque séance. Les communes , en effet , sont souvent pour cela même dans un grand embarras, quand il s'agit du choix d'un maire ou d'un adjoint (48) . Pour les conseillers municipaux , il est de règle que, dans certains pays, faute de pouvoir remplir cette condition, ils se tirent d'affaire à chaque procèsverbal par la formule suivante : ont déclaré nepas sas^oir * signer, un tel, un telj un tely etc. (49). Mais les maires euxmêmes n'en savent pas toujours plus long (50); et il est tel canton de France où l'on n'en trouve pas plus de quatre qui même entendent le français (51).
Sans doute , il ne faudrait pas nous supposer l'intention d'étendre au-delà des limites raisonnables ces cas heureusement exceptionnels. Nul ne respecte plus que nous ces magistrats utiles , désintéressés , chargés de fonctions délicates et que la législation complique tous les jours ; mais les exemples que nous citons suffisent pour prouver combien l'ignorance règne encore en souveraine dans les campagnes , et le peu de fond qu'il faut faire sur le concours de certaines autorités pour stimuler le zèle des enfants et des familles, lorsqu'elles sont elles-mêmes incapables par leur éducation d'en apprécier et d'en faire valoir les avantages, l/ignorance profonde du peuple n'est donc mal heu-
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reusement que trop démontrée, et nous voudrions, dans l'intérêt de notre pays^ qu'elle pût davantage soutenir la contradiclion. Pour y remédier, il faut en connaître les causes; il en est de générales par toute la France; il en est de plus particulières qu'il faut étudier dans les localités. Sans pouvoir embrasser tous les détails de ces derniers obstacles qui restent à vaincre, après avoir exposé les causes les plus uniformes que l'on rencontre sur presque tout le sol français, j'essaie^ rai de réunir quelques-unes des particularités principales qui ne sont pas non plus sans intérêt.
1° Insouciance et répugnance des familles.
Si nous jugeons des sentiments de MM. les inspec^^ teurs de 1833 , par les impressions pénibles que nous avons éprouvées nous-méme dans l'accomplissement de cette mission , ce n'est pas tant de leurs fatigues quHl faut les plaindre que du découragement où ils ont du tomber souvent, à la vue des résistances inattendues qu'ils ont rencontrées. Nous nous rappellerons longtemps qu'après une journée de marche, où le cheval et le cavalicF , presque perdus dans les landes^ aspiraient également au lieu de repos; après un exercice de 10 lieues, précédé la veille d'une épreuve du même genre et qui devait se renouveler le lendemain , un méchant bourg, le terme de notre pèlerinage, nous montre enfin , dans les ténèbres du crépuscule, la pointe de son clocher. Mouillé loute la journée par une pluie de novembre, nous voilà reçu dans l'école de Saint-Hippolyte par un vrai paysan^ maire de sa commune, et, avant d'obtenir les premiers soins d'une hospitalité impossible (il n'y a point de lit dans les auberges du lieu), soutenu par le sentiment du bien que nous venions conseiller, nous nous voyons accueilli par des propos de ce genre :
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«Vou&feriezbienmieux, monsieur, dç nons apporter de Vargeot pour nos chemins , pour réparer noire maison commune, pour... etc. Quant aux écoles , nous nous en 40ncionspeu.»Â défaut d autre bospitaIitë,nousavions espéré du moins bon yisage, et, au lieu de cela , reçu comme un commis des droits réunis qui vient visiter les bouteilles du débitant, il nous fallut ^ le cœur navré, traverser, à l'entrée de la nuit, un gué assez difficile, poqr aller, presque à tâtons, chercher un gîte en dehors dut malheureux département que nous avions à visiter. Eh bien ! en y songeant depuis , j'ai vu que ce brave homme c'était le peuple des campagnes en personne. J'ai lu toutes les tribulations de mes coliques , et elles ont un peu allégé le souvenir des miennes ^La forme de l'apadiie générale n'est même pas très- variée ^ et toutes les bonnes raisons alléguées çà et là, au nord comme au midi , se réduisent en dernière analyse à ces axiomes : nos enfants seront ce qu'ont été nos pères (52)..Ze soleil se lès^e également pour l^ ignorant et pour le savaii^5â).Maia, si ladépense vous effraie, vous n'aurez rien \ débourser , familles indigentes , et vous aurez le double avantage de donner à vos enfants une éducation meiU leure , sans bourse délier. — Nous ne voulons^ répqndent ils, d'instruction à«iucun prix (5iï). *— ^ Mais nous vous fournirons même les livres (55). — Pas davantage (56). Mais j'accorderai des secours à ceux d'entre vous qui seraient malades , s\ vous voulez me promettre d'envoyer vos enfants à l'école (57) • — Nenni. — Mais on vous paiera. « Foin de l'instruction , nous avons mangé du f pain sans savoir lire et écrire, nos enfants feront « de même. Voyez un tel qui sait lire : il est pourtant t moins riche que nous qui ne savons pas (58).
2® Négligence ou mauvaise volonté des conseils mwdcipaux , des comités , et des notables.
Comment ne tiendraient-ils pas ce langage?Quand]'esprit
de routine ne suffirait pas pour le leur dicter, combien de bouches imprudentes leur soufflent ces funestes excuses! car tous les conseils municipaux sont loin de ressembler à celui de Vrignjr (59) , qui du moins , dans une délibération officielle^ exprime la douleur' qu'il éprow^e en pensant que^ sur quarante-neuj indigents admis à jouir de ^instruction gratuite, presque aucun n^enprojitera : et on ne lit pas sans étonnement la signature d^un ex-^Gardedes-Sceaux au bas d^une délibération du conseil municipalde Cognac : <{ Reconnaissant l'inutilité d^y établir une école (60) etc.» En général, là où les autorités ne sont guère, par leur éducation, en état d'apprécier les bienfaits de Tinstruction , il ne faut pas compter sur elles pour en inspirer le goût (61). Quelquefois encore les calculs dUntérét les plus sordides déterminent la résolution prise. Témoin le conseil deSaint-Médard qui refuse des fonds pour louer un local destiné à Técolcf parce qiC aucun des membres qui le composent na d^ enfant à y envoyer (G2).
Les comités peuvent exercer sur les écoles de leur circonscription la plus salutaire influence , et beaucoup d'entre eux n'ont cessé de bien mériter du pays« Mais , envoyant l'empressement avec lequel des citoyens éclairés s'étaient offerts d'abord pour y prendre place , on a dû croire qu'ils s y porteraient toujours avec la même ardeur, et que leur surveillance assidue donherait à l'instruction primaire un essor rapide. C'est une erreur qu'il faut bien reconnaître, et qui a trop préoccupé l'honorable rapporteur de la Chambre des D éputés * , lorsqu'il a paru croire que leur zèle aurait pu rendre inutile la création d'inspecteurs spéciaux pour les écoles. Malheureusement, nous vivons dans un pays d'enthousiasme vif mais passager , et l'idée la plus sérieuse qui ait présidé à nos lois depuis 1830, la nécessité de fonder
* Voyez le rapport de M. Prunelle.
DE L'l95TAUCTI0ir PBIMÂIAS £lf FBAKCE. 17
VînsInictioD primaire^ a passe, comtne le reste , par les âiyerses phases de toutes nos autres fantaisies^ depuis Teialtation jusqu'à Tindiffërence. Dieu nous garde de lémir ici des preuyes nombreuses qui pourraient sembler Hoe atteinte portée à là considération de ces corps respectables ! Loin de prendre plaisir à énumérer les mau- YW résultats qui naissent quelquefois de leur apathie , nous aimerions mieux , si nous en ayions le loisir , recommander à la reconnaissance nationale le grand nombre de ceux qui se dévouent avec un zèle infatigable à leurs utiles et laborieuses fonctions (63). Mais nous devons à la vérité de proclamer la nécessité de la mesipe adoptée par M. le Ministre de Tinstruction publique. En créant , dans chaque département^ un inspecteur particulier , affecté au service de Pinstruction primaire, il a donné aux comités un auxiliaire nécessaire qui saura seconder , entretenir , réchauffer leur zèle. Alors, sans doute, les instituteurs ne se plaindront plus de voir avorter toutes leurs demandes entre les mains des comité (6â), ni leur patience mise à bout, sans profit pour l'école , par des essais continuels , et par l'activité empirique de quelques membres inexpérimentés (65). On ne verra plus des comités déjà depuis long-temps institua sans s'être jamais réunis (66) , ou sans avoir inspecté les écoles qui leur étaient confiées (67).
Parmi les personnes influentes par leur position , dont les avis peuvent hâter ou retarder la marche de l'instruction dans les campagnes , il faut compter d'abord les curés et desservants de paroisse , qu'on parait , en général , soupçonner de sentiments hostiles à la nouvelle loi« Loin de chercher à éluder une question si iraportan te, nous consacrerons au clergé y dans ses rapports as^ec ^instruction primaire j un chapitre particulier , et nous y renvoyons nos lecteurs pour apprécier avec exactitude l'influence
bonne ou mauvaise qu^on doit en craindre ou en «spérer.
Souvent encore Fopposition vient des personnes qui occupent dans leur circonscription un rang élevé. Nous ne parlons pas seulement de celles qui , par un sentiment de haine contre les institutions nouvelles , se déclarent contre toutes les mesures qui pourraient en assurer l'avenir. Nous nWons vu nulle part la preuve que cette classe d'hommes soit très-nombreuse ni très-agissante dans nos campagnes , et on peut dire même que leur attachement connu à des principes politiques , qui ne trouvent pas de sympathie dans les masses , discrédite aussi leur résistance aux progrès de rinstru|;tion. Mais c'est souvent parmi des hommes franchement dévoués au gouvernement que Ton entend des objections contre la loi (68). Tantôt ils les puisent dans l'intérêt de l'agriculture ; quand tous les enfants du village sau^ ront lire et écrire , où trouverons-nous des bras (69)? Ils iront dans quelque fabrique , et déserteront nos campagnes (70) , ou bien ils feront comme les séminaristes de Servières , ik se dégoûteront des travaux manuels auxquels les destinaient leurs pères (71), et ils augmenteront le nombre àes fainéants (72) et des avocats de wllage (73) qui déjà pullulent dans nos hameaux. «Noua avons besoin de vignerons , et non pas de lecteurs , dit un propriétaire du Médoc (74).» « Au lieu d'aller perdre leur temps à l'école, qu'ils aillent curer un fossé, dit un bourgeois du Gers (75). » Tantôt un amour-propre insensé révolte les fermiers un peu aisés contre l'idée d'envoyer leurs enfants s'asseoir côte à côte sur le même banc que les indigents (76). On a beaucoup parlé de cet esprit d'égalité qu'on suppose aujourd'hui faire le fond des mœurs françaises : eh bien ! presque partout ^^ dans ^ les campagnes, un homme qui se sent au-dessus des ou- ^ vriers qu'il emploie par la supériorité des journaux de F terre qu'il possède, regarde comme un des privilèges ^
b£ l'instruction primaire Elf FRAKCE. 19
de la position aristocratique qu'il occupe de ne point frayer avec eux; et, pendant que nous voyons confondus dans nos collèges tous les raiSp de la société , depuis les fils de roi jusqu'aux plus humbles boursiers , ce sera dans bien des villages un motif sérieux, de résistance de la part des petits cultivateurs que cette nécessité d'appareiller l'éducation de leurs enfants à celles des familles indigentes (77). Ils ne craignent pas seulement que la malpropreté des uns soit pour les autres d'un mauvais exemple ; ils ne redoutent pas seulement riofluence des mauvaises habitudes et des principes dangereux contractés au sein^de la misère, mais ils s'indignent qu'on ait songé à mettre ce niveau d'éducation entre l'aisance et la pauvreté (78). Supérieurs par la fortune et les jouissances de la vie , ils réclament , comme un droit exclusif de leur position , les lumières et les connaissances qu'on va puiser dans les leçons d'un maître. Lire, écrire et compter, c'est pour eux un insigne de Vaisance , comme de pouvoir monter un bidet pour aller au marché, pendant que l'indigent chemine pédestrement près d'eux ; comme de prendre place à la messe dans son propre banc , au lieu de s'agenouiller sur le pavé commun. L'égalité d'instruction promise par la loi a désenchanté toutes ces petites jouissances de l'amour-propre triomphant ; peut-être même a-t-elle aussi blessé quelques intérêts réels ; c'est du moins ce qu'ils lui reprochent: «Non seulement, disent-ils, nos enfants n'auront pas , comme auparavant , l'avantage d'être élevés au-dessus de ces petits misérables par leur instruction comme par leur fortune, mais ils ne pourront pas même en cela rivaliser avec eux. L'indigent , dont nous occupons les bras, n'a pas de terre pour y employer le travail de ses enfants ; ce n'est point un sacrifice pour lui que de les envoyer à l'école , c'est au contraire un immense avantage; car, indépendamment de
rinstruction qu'ils y trouvent , ils débarrassent , par leur absence , d'uçg^ foule de petits soîiis la mère , qui peut alors louer aim sa journée^ et travailler utilement de son côté ; mais nous , que notre propriété réclame à toute heyre du jour, nous dont les enfants sont à chaque instant appelés loin de Fécole par les divers besoiiis delà culture, il nous faudra payer des bras de plus pour remplacer ceux-là , ou condamner notre petite famille à une infériorité d'instruction trop évidente , puisqu'ils ne pourront suivre l'école avec la même assiduité (79).*
3^ Abandon des écoles pour les travaux d^agriculture.
Cette plainte des cultivateurs nous mène à la véritable plaie de Tinstruction primaire dans les canipagnes. On peut prévoir, espérer un temps où , mieux éclairée sur ses véritables intérêts , la population indigente ne négligera plus^ comme aujourd'hui, le bienfait qui lui est offert ; où les préjugés d'amour-propre danllfles classes supérieures , leurs craintes mal fondées , feront place à des sentiments d'équité plus conformes à l'esprit de 1a ^ loi; mais qui peut prédire le jour où les écoles ne seront ^ plus déserta pour les champs pendant la saison des tra- * vaux (80) ? Et cependant , quel fruit peut-on attendie • d'une instruction ainsi donnée à bâton rompu (81) ? ^
OuvSe plaint généralement du peu de f>rogrès que font ^ les enfants dans les écoles de vills^e, et certes, on a bien ^ le droit de s'en plaindre. On en accuse l'ignorance et )■ la négligence des instituteurs , et malheureusement elle ^ est sans excuse ; mais , en vérité , quels progrès d'ailleurs ^ pourraient faire les élèves pendant leur court séjour à ^' l'école ? Sur presque tous les points de la France , l'école *•! n'est pas fréquentée plus de trois mois (82) : c'est le '^ terme moyen qu'il convient de prendre entre les pays 1 où les enfants s'y rendent quatre ou cinq mois, et ceux \l où deux mois sont réputés suffire pour leur instructioa ^
DB l'iNSTRUCTIOZC PRIMAIRE EN FRlIfCE. 31
chaque année C^)* l'ont le reste de Tannée ^ dès Tàge de huit ou dix ans j ils suivent leurs pères dans les cam* ^ pagnes, et épuisent leur jeune sève dans des travapx qui souvent surpassent leurs forces. Pour peu que le pays qu'ils habitent embrasse des cultures variées ,^n les voit, dès le milieu de février, donner aux vignes le premier coup -de bêche, puis il faut se reprendre à la seconde Ëiçon. Cependant , les pluies du printemps ont fait foisonner l'herbe dans les prairies ; on quitte la houe pour le râteau ; à peiné les femmes ont-elled achevé leur tâche que celle des moissonneurs commence. Tout bras est bon pour tenir la faucille , et si la piain de Penfant est encore trop débile pour scier l'épi ^ au moins peutelle recueillir à distance la glane que la mère , qui le précède dans le sillon , a laissé prudemment échapper de sa javelle. Après les seigles , les blés et les avoines , on se prépare aux vendanges. Il n'est si petite main dans la contrée qu'on n'invite à couper la grappe , et voilà comme se ps^ la vie de l'enfant' des champs (SU). Jl retourne, vers le milieu de n<^embre, à l'école qu'il a laissée depuis le milieu de février.
Qu'arrive-t-il alors ? Gomme il a oublié, pendant cet intervalle, le peu qu'il pouvait avoir appris auparavant (85)} comme, sa main^ alourdie par les travaux rustiques, par le poids de la houe, devenue calleuse et presque insensible, ne se prête plus à la souplesse des déli^ ; comme le langage grossier qu^il a entendu depuis neuf mois lui a fait perdre le convenir d'une langue plus civilisée, une nouvelle éducation recommence, et l'on ne peut*guère estimer à moins d'un mois le temps qu'il lui faut pour regagner tout ce qu'il a perdu (86). Restent donc deux mois à peine : encore , faut-il se rappeler que c'est à l'époque de l'année où les jours sont le plus courts, les chemins le plus mauvais, les maladies le plus fréquentes. Si la classe s'ouvre à huit heures le matin , l'enfant qui habite le bourg pourra s'y rendre peut-être ,
mais celui qui demeure dans quelque métairie éloignée perd dans le trajet un temps précieux. Le soir , pour qu'il i^j^oit pas surpris par la nuit ou par les bétes sauvages , il faut encore abréger pour lui le temps de la classe (87). Quand ces pauvres petits arrivent, les mains rougies et couvertes d'engelures, il faut bien leur laisser rasseoir un moment leurs membres transis de froid (88).
Puis le sordide intérêt s'en mêle (89). Le même principe qui fait que les parents les retirent de Técole , dès les premiers beaux jours , pour économiser , conmie ils disent , des domestiques (90), les rend féconds et ingénieux pour imaginer toute sorte d'économies pareilles. Ici , tel père de famille envoie ses enfant^ alternativement à l'école, pour ne payer qu'un écolage (91); là, on déduit du prix convenu les jours d'absence , qu'on a soin de multiplier , parce que c^esû toujours autant de gagné (92). Ne soyons donc pas étonnés si Ton rencontre des jeunes gens qui fréquentent depuis quinze ans l'école, ' et qui ne savent qu'imparfaitement encoie les notions premières (93). Ces quinze ans, si l'on en déduit tout le temps que nous avons supputé tout à Theure, n'iront pas au-delà de trente mois dans les chances les plus favorables , et l'on devrait s'émerveiller , au contraire , si une pareille négligence portait de plus hetireux fruits.
Encore n'avons-nous parlé ici que d'une cause, on peut dire , universelle dans toutes les campagnes , sans nous occuper des obstacles particuliers que l'instruction rencontre dans un grand nombre de localités. (94). En effet, si l'on en excepte deux cantons (95), qui . offrent, pour des raisons toutes spéciales, cette singula- \ rite que leurs écoles sont plus fréquentées en été qu'en ^ hiver, on peut dire que du reste, toutes les communes rurales voient déserterleur école pendant plus de sept ou T huit mois de l'année. Les instituteurs eux-mêmes, qui , n'enseignent souvent en hiver que faute de pouvoir tra-
DX L'mSTRtrCTIOir PRIMAIRS eh FBAIfCE. S3
Tailler en plein air, absolument par les mêmes raisons qu'on leur envoie aussi les enfants à instruire (96) , sont souvent des premiers à fermer Fëcole , pour aller labourer ou bêcher (97), et trouvent fort mauvais qu'on leur conteste ce droit (98). Seulement , pour faire d!wie pierre deux coups , et conserver encore le peu d'enfants qu^on leur laisse alors ^ ils commencent leurs travaux champêtres par leur jardin ou par la pièce de terre la plus voisine de la maison, et on pourra les trouver vers le cornmencementde mars menant ainsi la charrue^ pendant que leur école est assemblée à quelques port^ de fusil (99).
Parmi les causes plus particulières qui s'opposent çà et là à la propagation de Finstruction , nous citerons^ dans le JurOj rhabitude d'employer, dès le plus bas âge, les enfants à colporter des fruits, de Fhuile et du vin dans les montagnes (iOO); dans le Cantal ^ les émigrations annuelles des enfants qu'on envoie mendier ou ramoner [ dans les villes (iOl). Ailleurs^ ce sera la vannerie , le I tissage ^ la broderie ou le tricotage qui occuperont les enfants et les enlèveront à Pëcole (102). Mais de tous les usages auxquels on les emploie généralement, le plua fôcheux est peut-être la garde des bestiaux, des trou^ peaux y des oies (iOS). C'est là qu'éloignés de leurs familles, livrés à leurs .seules pensées , à tous les mauvais penchants qu'excite lé désœuvrement^ ils perdent un temps si précieux pour l'éducation de leur esprit et pour la culture de leur âme. Est-ce bien une créature humaine qu'on voit errer dans les landes (104) , seule pendant toute une semaine au milieu de ses vaches ou de ses pourceaux, sans réprendre le sentier de la maison paternelle que tous les dimanches? Mais nous ne voulons pas insister sur les inconvénients de la vaine pâture sî bien appréciés aujourd'hui , et si bien décrits par M. de Dombasle (105).
3i TABLEAU
h^ Difficulté de réunir plusieurs communes en une
méine école communale^
La loi sur rinstructîon primaire, du 28 juin i833 , thâpe m , article 9 porte que : « Toute commune est tenue | a soit par elle-même, soit en se réunissant à une ou f plusieurs communes wisines, d'entretenir au moins « une ëcole primaire ëlëmentaire. » Sans doute le vteu de la loi a été par là que l'instruction pénétr&t jusques dans les hameaux les plus isoles, et que pas un Français ne.pût se plaindre d'être exclu de sa part du bienfait offert à tous les autres. Les communes étant loin de posséder la même population et les mêmes ressources (106) , on a prévu la difficulté de les amener toutes à faire les frais d'une école ; on a bien senti d'ailleurs que , pour donner à l'instituteur les moyens d'exister , il lie fallait pas qu'il dût compter seulement sur les 200 fr. votés par la commune, et que là où la population serait peu considérable, et par conséquent l'école peu nombreuse , il serait presque réduit au traitement fixe. Dans l'intérêt des études, on a pu dire encore qu'une école peu nombreuse manque, d'un puissant mobile, l'émulation, et impose au maître la nécessité de recourir à l'enseignement indis^idueL Le législateur a pu considérer aussi que souvent les petites communes étaient assez voisines, et que ce voisinage établissait entre elles comme une cer-^ taine fraternité qui indiquait elle-même la réunion des enfants en une école commune. .
Et cependant , cette disposition, inspirée par tant de motifs excellents, est peut-être celle qui offrira le plus long-temps encore des difficultés dans l'exécution.
Sans doute, il serait à souhaiter que cette proximité de deux communes formât entre elles comme un lien fraternel qui les rendît plus faciles pour faire en commun les frais nécessités par leurs intérêts communs. Mais il
DX l'inSTRUCTIOIT primaire Eir FRAtrCE. 25
en est de cette illusion comme de tant d'autres. C'est encore un reste de vie pastorale , comme l'innocence des mœurs champêtres y et le nœud de satin rose qu'au sortir du collée nos jeux cherchaient sur la houlette des bergères. Les personnes qui auront ëtudië ailleurs que dans les idylles de Gessnerles hahitudes delà campagne, conyiendront peut-être avec nous que deux communes voisines sont presque toujours deux communes rivales, quand elles ne sont pas ennemies. Elles se touchent par tant de points qu'il est impossible que leurs intérêts respectifs ne se soient pas rencontres et froissés plus d'une fois. Elles ont chacune leurs magistrats, leurs titres et leurs droits particuliers; elles forment chacune une de ces trente mille républiques dont Tensemble représente la France. Cette individualité qu'elles craignent toujoursde voir absprber dans celle de leurs voisins ,. quand il s'agît de créer quelque institution en commun , engendre chez elle un point d'honneur dont le principe n'est peutêtre qu'une jalousie déguisée^ mais qui produit souvent des e£fe(s excellents. Grâce à ce patriotisme communal, souvent des dépenses qui paraissaient très-lourdes pour les deux communes réunies, chacune se saigne les quatre veines pour les faire avec ses seules ressources. L'idée d'une paroisse commune les humiliait: chacune aura son clocher, etc.. Nous avons vu des communes menacées de payer un instituteur en commun , et prisant d'ailleurs fort peu Finstruction , se plaindre d'abord d'être obligées de payer 100 francs pour leur part du traitement fixe; et , quand elles ont vu que leur résistance deviendrait inutile, finir par voter à elles seules les 200 francs et le logement , sauf à se venger en n'envoyant pas d'enfants à l'école. C'est ainsi qu'un amourpropre de mauvaise origine les inspire mieux quelquefois que tous les conseils de la raison (i07). Un outre obstacle plus sérieux, plus invincible peut-
^tre, tient à la nature même des localilés. Up admi-
nistraleur, le préfet d'un département, par exemple, pour obéir aux exigences de la loi , s'empresse de dresser le tableau des communes qui peuvent être réunies avec le moins d'inconvénients. Il tient d'une main le registre officiel où sont consignés les revenus de chacune d'elles et leur poj)ulation ; de l'autre, il suit sur la carte de l'arrondissement qu'il étudie, leur circonscription respective. A un quart de lieue , une demi-li«ue Tune de l'autre, le, hasard semble avoir placé à propos des communes dîflFérentes, chacune d'un revenu modique et d'une population peu considérable. Une école, impossible pour l'une d'ellet, va se trouver suffisamment pourvue en recevant le tribut de toutes les deux; et l'on se hâte de les porter à la colonne, Réunion de communes^ qui, des bureaux de la préfecture , passe dans ceux du ministère de Tinstruction publique. Nous ne voujons pas poursuivre plus loin la fortune de cette proposition qui a pour elle toutes les apparencCvS, et , par conséquent, toutes les chances d'obtenir l'adhésion du ministre, lorsque dans Tintervàlle elle est devenue impossible. Un filet deau séparait les deux communes; je veux même qu'il fût indiqué sur la carte que l'on a consultée. L'attention n'a pas dû s'arrêter sur un misérable ruisseau que les enfants de la ferme voisine peuvent, d'une enjambée, traverser à pied sec, et qui, peut-être même, tarit pendant Tété. C'est jrraî, mais pendant l'hiver, dans la saison des écoles , le ruisseau devient un torrent (108),et un tronc brut(109), ou une planche vacillante jetée sur le ravin devient la seule voie de communication (110). Le père qui veut bien s'y hasarder, quand la nécessité l'appelle d'une commune à l'autre, se gardera bien d'y risquer les jours de son enfant, lorsque seul, par des temps de neige (111) et de glace, au milieu d'un brouillard trompeur, poursuivi peut-être par les plaisanteries périlleuses d'un camarade d'école, il
DE l'instruction PRIMAIRE EN FRANCE. S7
devra deux ou quatre fois (112) par jour franchir le pon/ fttal (118).
.lïoiis^avons en France combien de communes où les cb^mins sont impraticables pendant Ihiver, combien Jb pays de montagnes où il est impossible de reconnaître le soir la sente que Ton a suivie le matin, et où les vents ont amoncelé assez ^e neige pour en faire votre tombeau (11^); combien oùlesiépups et même les ours cherchent leur proie (115) ; ennn j on ne sait pas assez qu^il y a telle commune qui , par défaut de communication^ reste isolée six mois de Tannée, et n'a rien de mieux à faire que de se tapir comme la marmotte en attendant le réveil du printemps (116).
Mais au moins^ dira-t-on , s'il est vrai que quelques hameau^, quelques fermes isolées, quelques habitations éparses sont condamnées^ par leur position , à se passer d'école , toujours est-il que la population agglomérée presque tout entière dans le ehef-lieu, la vraie commune enfin n'éprouvera pas cet inconvénient. Malheureusement c'est une erreur assez générale que de croire la population d'une commune ainsi ramassée dans le bourg; c'est plutôt là rexception. Certainement, si Ton jugeait des villages par ceux de la banlieue de Paris, du Poitou par l'arrondissement de Sceaux , des Landes par Saint-Cloud et par Vincennes , on serait fondé à croire que le noyau de la population d'une commune est au cœur même du chef-lieu. Mais, si oubliant un moment les préjugés parisiens , on ne compare plus ces villes mal à pi^opos travesties sous le nom de villages à ceux des campagnes, on verra (les pièces nombreuses auxquelles nous renvoyons en font foi) (117), que , le plus souvent, fort embarrassés de fixer un chef-lieu dans une communia éparpillée sur 7 (118) ou 9 lieues de tour , ou comprenant onze paroisses (119), les administrateurs, par une fiction nécessaire, en ont liunoré quelques amas d'habitations plus ou moins considéra-
bles, mais qui ne |sont. qu*une faible portion de ia commune (120). Souvent encore ce chef-lieu est loin d'^tre^ dans une position centrale : il a fallu lé prendre telmiè Tarait indique la nature des lieux. Là où il y avait tn^ apparence de bourg, un clocher, quelques maison^ principales, force a été d'y établir le chef-lieu. Mais la difficulté, pour cela, n'a pas ^té résolue. Il reste toujours à savoif si des enfantsqgui auront'une lieue , souvent davantage (i2i), à faire chaque malin et chaque soir, par les plus mauvais chemins , fussent-ils montés sur des échaâses pour traverser les landes , les lacs qui remplacent^ l'hiver, l'aride plaine de l'été (122), seront assez abandonnés de leurs familles pour qu'on les envoie à l'école communale.. Alors il faudra se contenter d'y recevoir, au plus , le tiers de ceux qui pouvaient fa fréquenter (123); et que répondre aux conseils municipaux lorsqu'ils disent? « Pourquoi nous forcer à nous adjoindre à telle commune dont les chemins et la nature des lieux ne nous permettent pas l'abord? Pourquoi nous forcer à payer pour les enfants d'autrui? Qui donc paiera pour les nôtres (124) ?»
5® Des patois*
La question des ^atoitf peut être considérée de deux manières.
Faut-il, pour la satisfaction des'^antiquaires, pour la commodité des linguistes, pour varier les plaisirs de quelque voyageur blasé, entretenir et favoriser dans nos provinces toutes les diversités d'idiome qui s'y rencontrent, les honorer comme des ruines qu'on ne peut toucher sans sacrilège? Alors ceux qui encouragent aujourd'hui les traductions de nos bonS livres en bas-breton ou en platdeutsch ont raison ; il faut , dans les écoles normales primaires^ créer des chaires de Gascon et de Champenois, et, l'on n'aura pas grand'peine à atteindre
D£ l'iMSTRUGTIOK PRIMAIRE EN FRANGE. $9
son but dans les campagnes^ car la routine seule suffit depuis long-temps^ pour y prohiber tout progrès de la langue Française.
Faut-il prendre en pitië le sort de ces milliers de
Français qui ne savent pas le français ; pour qui l'article
de la Charte qui déclare tous les Français accessibles aux
emplois n'est pas une vëritë ; qui peuvent servir huit
ans sous les drapeaux , sans avoir l'espërance de devenir
caporaux ;- qui ne peuvent comprendre les lois de leur
pa js, l'arrêt qui les condamne dans un procès, les actes
administratifs qui les régissent; qui ne peuvent, à raison
dô la diversité des langues, sympathiser par aucun point
avec le peuple dont ils sont réputés frères, pas plus
qu'au jour où leur province fut réunie à la couronne
de France? Est- il. temps en eflFet d'opérer véritablement
cette réunion par l'uniformité du langage et des mœurs,
et de ne plus distinguer des races gaéliques ou germa-
niques, ou ibériennes, mais de les fondre toutes dans
Tu nilé nationale? ^H^^ cas, dût-on nous traiter de
Vandale, nous sommes d'avis qu'on tranche au vif dans
cette antique transmission des patois, et que chaque
école soit une colonie de la langue française en pays
conquis.
Nous en sommes malheureusement encore bien loin. Un inspecteur se présente dans le canton de. . . , ou de. . . , sur le territoire français, et, comme préliminaires d examen , il demande quelques renseignements. On s'attroupe autour de l'étranger qui parle une langue inconnue; le maire est appelé et finit par s'aboucher avec lui à l'aide d'un trucheman (125). L'inspecteur se transporte chez l'instituteur, le voilà en pays de connaissance , et déjà , bien que sentant ses habitudes de patois (i26), la lecture des bambins de l'école réjouit son oreille par des sons français. Il parle, mais personne ne lui répond : il est inutile de dire que les élèves ignorent la langue, quand nous saurons que le maître qui doit la
leur enseigner ne la connaît pas luî-méme (127) ; ou bien si, par un heureux hasard, il est' en ëtat de la montrer, tout s'oppose autour de lui à ce qu'il réussisse. Les enfants, de retour dans leur cabane, quelquefois même au sein des villes (i28) , vivent dans le patois : ils le retrouvent à l'école dans la conversation familière et dans les questions de l'instituteur (129) ou de sa famille (130). Les livres français, à commencer par la grammaire , sont pour eux des livres de lecture comme le psautier latin dans nos écoles (131); aussi , pour les choses qu'ils doivent comprendre, le catéchisme, par exemple, les ecclésiastiques exigent que l'instituteur le fasse réciter en patois (132), et refusent la porte à l'enfant qui ne le saurait dire qu'en français (133). En un mot les rôles sont changés : le français est pour eux ce qu'est pour nous leur idiome, une langue morte, une ruine, ou, si vous voulez, un luxe dont ils n'ont que faire. Le patois est la vraie langue du pays (134) : elle se mêle à tout, aux conversaticMp^ aux plaisirs, aux affaires : elle règne dans l'école comme dans l'église où le prêtre n'emploie pas d'autre langue pour prêcher ses ouailles (135). « Parlez la langue de vos pères ^ àxiXe « bon curé aux enfants (136) ; Us n'ont pas besoin de « parler comme des bourgeois , disent aux instituteurs a les pères de famille (137). »
— Telles sont les causes les plus générales que nous avons trouvées à la difficulté de propager en France l'instruction primaire : répugnance ou indifférence chez les masses; inertie ou mauvais vouloir des gens influents, conflit d'intérêts dont les plus puissants seront toujours pour le pauvre ceux qui touchent de plus près à sa misère ; rivalité des communes , défaut de communication entre elles, limites trop étendues de leur circonscription, position excentrique des chefs-lieux, enfin, pour un assez grand nombre de provinces encore, la diversité des lan-
pies. Toutefois, en pënArant davantage dans les causes particulières qui peuvent agir sur les localités, nous ayons été amené à examiner un certain nombre de gestions importantes , dont la solution eût pu hâter celle de la question fondamentale. Il en est qui ne nous ont pas paru douteuses , et nous exprimerons tout à l'heure sur celles-là nos convictions avec une entière sincérité, mais nous sommes forcé d'avouer que, pour bien d'autres , les rapports les plus contradictoires nous ont laissé dans u|ie plus grande perplexité peut-être que si nous avions, àpriori, étudié la matière par les ressources seules du raisonnement.
Nous nous sommes demandé par exemple lesquels étaient les plus favorables à l'instruction, des pays riches par la culture ou de ceux dont le sol est plus ingrat ; des grandes propriétés territoriales ou des petits domaines ; si l'on devait compter sur les progrès de l'industrie pour aider ceux de Tinstruction primaire; si les écoles sont plus souhaitées par l'aisance ou par la misère; si l'instruction croît plus vigoureusement sur la montagne ou dans la plaine , le long des fleuves ou dans le voisinage des forêts, etc. Voici les conclusions et les doutes oii nous a conduit une comparaison attentive des rapports entre eux.
Questions particulières.
1® Des grands étahUssements dindustriep ateliers.,
usines^ fabriques, etc.
Nous sommes du nombre des personnes qui applaudissent sincèrement à tous les progrès de Vindustrie , et ^i n^ désespèrent pas de voir les idées grandes , nobles et généreuses se concilier avec les calculs d'intérêt et les spéculations matérielles qu'elle suppose ; mais , avant que les mœurs publiques se soient formées à cette com-
binaison nouvelle, avant que la législature soit intervenue pour fixer à Findustrie sa limite dans le monde moral qui nW pas de son domaine , nous ne pouvons voir sans douleur les funestes eflFets qu'elle exerce partout autour d'elle sur les populations qu'elle corrompt dans leur source. De toutes les passions humaines ^ la plus vile, l'amour du gain, est la seule qu'elle appelle pour auxiliaire , et l'instruction n'a pas de plus mortel ennemi (138). Qu'une fabrique (139), une filature, un arsenal (140), une usine (141) vienne à s'ouvrir, et vous pouvez fermer l'ëcole. Je ne parle pas de tous les désordres qui troublent alors la paix du ménage , de toutes les formes hideuses que revêt la cupidité qui s'allume chez ces villageois, autrefois de mœurs simples et paisibles; je ne plaide ici que la cause de l'enfance livrée par l'avarice des pères à l'avarice des commerçants. Pendant que le fabricant, pour un travail mécanique qui n'exige aucun développera ent des facultés de l'esprit , préfère de jeunes bras qu'il use à meilleur marché (142), les parents, de leur côté, reçoivent comme une aubaine inespérée les trois ou quatre sous que l'enfant exténué rapporte le soir à la maison (1 43).
Nous sommes, à vrai dire, une singulière nation ! Le voyageur qui veut nous émouvoir n'a qu'à nous transporter par la pensée sur le rivage de la Guinée ou du Congo ; qu'il nous montre là un jeune nègre livré au facteur européen par sa famille , pour quelques pièces de monnaie : il n'en faut pas davantage pour nous faire verser des larmes; et, dans un élan généreux, au risque de perdre les colonies pour défendre un principe , nous vouons à l'infamie et aux galères le complice de cet odieux. trafic. Eh bien ! dans les états industriels qui font de la philanthropie à deux mille lieues de distance , en Angleterre , par exemple , la traite des enfants est organisée impunément; en France elle s'organise paisiblement ; et,
DE l'instruction PRIMAIRE £N FRANCE. 55
si Von n'y met prompteraeut obstacle, qui peut dire combien de malheureux elle dévorera chaque annëe? Et ce ne sont pas ici des Ghiolofs,n\ des Mandîngos , c'est h chair de notre chair , ce sont des peaux blanches comme nous , que nous laissons livrer corps et âme , dès l'âge de cinq ou six ans , à un trafic plus odieux que la traite des nègres. Ceux-là^ du moins, les maîtres dont ils soat devenus la chose, ont intérêt à ménager leurs forces pour qu'elles durent plus long-temp». Llntërét du fabricant est directement conlraire, c'est de tirer de ses quatre sous le plus grand profit possible. Que lui importe la santé', la vie même de l'enfant qui s'étiole et s'épuise à sa mécanique ? Il a une longue suite d'aspirants qui n'attendent qu'un vide pour le remplir : l'en^ faut est mort, vive Tenfant! Dans les colonies, grâce à la rivalité des sectes religieuses de l'Angleterre et des Etats-Unis, l'esclave noir n'a pu que gagner pour son édiication à quitter la terre de barbarie où il était né. Les écoles du dii^anche en réunissent un grand nombre , ne fiit-ce que pour leur apprendre à prier le Dîea qui console de l'esclavage. Chez nous, des enfants à qui la loi a voulu conférer le bienfait d'une instruction nécessaire, sont disputés à l'école par l'appât de quelques centimes ; ils sont enlevés de la terre de civilisation pour être transplantés en terre de barbarie ; et, quand Tinstituteur les réclame, il n'obtient que des refus. Quand le prêtre vient frapper à la porte de la fabrique pour apporter la parole sainte aux enfants de sa paroisse , on n'a pas une heure d'audience à donner à Diqu (144). Que manque-t-il dpnc à ces blancs pour être aussi de« pègres? V amalgame peut-être. Hélas ! Pour qui a pénétré dans ces retraites, pour qui a pu observer la facilité du commerce des ouvriers entre eux , l'empire et l'influence des contre-maîtres, l'exemple des habitudes vicieuses sur des enfants abandonnés tout le jour de leurs père et
mère, ramalgame aussi ne s'y trouve- Uil pas? Qu'importe son nom ! Nous lisons avec effroi , dans uii tableau du Journal of Education^ qu'en quatre jours , à Londres^ quatorze cent quatre-vingt-quatorze enfants avaient fréquenté quatorze boutiques de rogomîstes *. Nous voyons eu France les mêmes usages naître de la même corruption ; et , par forme de récréation , la funeste pitié des parents laisse les jeunes enfants prélever sur le tribut quotidien qu'ils reçoivent de quoi boire l'eau-de-vie dans les tavernes de l'endroit (145). Ainsi , •malgré le nombre prodigieux des maladies dont le séjour des enfants dans les fabriques devient pour eux la source , on est encore obligé de considérer leur mauvaise santé comme le moindre de leurs maux.
Nous le répéterons volontiers ,nous sommes loin de déclarer la guerre à l'industrie : quand chacun de nous profite, à toute heure du jour, des jouissances qu'elle ajoute à la vie, il y aurait plus que de l'injustice à blasphémer «es bienfaits, il y aurait de l'ingratitude ; mais , s*il fallait les acheter par de pareils sacrifices , qui ne rougirait de payer si cher le bon marché qu'elle nous fait? Je suis loin encore d'accuser de cette dureté de cœur tous les directeurs de fabriquer et de manufacture ; on en cite même que nous comptons parmi les bienfaiteurs de nos écoles j mais, quand deux intérêts, de leur naturô aussi contraires que Tamour du gain et l'instruction^ se disputent l'enfance^ nous disons qu'il y aurait une imprudence coupable à la loi de s'en reposer sur la générosité des individus pour faire le sacrifice de leurs intérêts dans la mesure que prescrit la justice. Si ces pauvres enfants , sans appui dans la faiblesse de leur âge , sans appui dans la tendresse de leurs familles qui les vendent , sans appui dans l'humanité de ceux qui les
* Voyet Manuel général de rinslruction primaire, journal officiel, tome n, page 343 , n« S.
DE l'iNSTEUCTION PRlMJkIR£ £lf FBAlfCE. 5^
achètent à beaux deniers comptants^ ne trouvent pas non plus d'appui dans la loi , quel sera leur refuge ?
2® V aisance est-elle plus favorable au développement
de nnstruction que la misère ?
Les écoles sont-elles plus fréquentées dans les pajs richeset fertiles que dans les campagnes moins bien favorisées du ciel ; dans les grasses vallées que sur Taride montagne (1^6)? Le raisonnement est impuissante résoudre la question, et l'expérience est si incertaine qu'elle nous laisse dans le même embarras. En effet , si le paysan aisé peut se passer plus aisément du travail de ses enfants, et sacrifier à leur instruction le temps qu'il aurait pu leur demander pour sa culture, d'un autre côté, cette fertilité même qui fait sa richesse réclame tous les bra$ de la ferme ^ et ceux de ses enfants seront donc alors perdus pour lui. ; fin sacrifiant les éléments de cette richesse qui lui dohne le goût de Finstruction , il la perd ; n le pauvre , en jetant les yeux au-dessus de lui , •envie Taisance des conditions plus élevées, et se sent disposé à donner à son fils^ par une instruction plus soignée , les moyens de gravir au-dessus de la condition paternelle, d'un autre côté, les besoins sont si pressaijLts, les nécessités si impérieuses , que le sacrifice du temps leol de ses enfants est une épargne qu'il ne peut faire. Que ^cra-ces'il y faut joindre la dépense réelle d'une njise plus décente , d'une paire de sabots , d jan mouchoir, d'un livre de lecture? Aussi , rien de plus hasardé que les jugements des inspecteurs sur cette question. Là où ils rencontrent une école bien fréquentée dans un pays ingrat : « C'est que la misère est un bon conseil^ 1er, » disent-ils. Si, au contraire, elle est déserte : «C'est que les genfi sont trop misérables (1^7). » Descendent-ils dans un pays riant, couvert d'abondantes moissons : Si ïiiritruction est en souffrance , c'est que le pays est trop
riche (148) ; il lui faut trop de bras. Si elle y est florissante, Paisance est une bonne nourrice pour les écoles (149). Ces contiradictions montrent assez qu'on s'est attaché là à des apparences extérieures beaucoup moins vitales qu'on ne le suppose dans la question. Je croirais volontiers que ce n'est , ni dans un peu plus de pros- ])érilé, ni dans un diegré de gène plus pénible , que se décide le goût ou Finsensibilité des gens de la cam** pagne pour l'instruction (150). En cela , comme en toute chose, rhomme est un animal imitateur , et l'exemple est aussi nécessaire pour le progrès du bien qu'il est cour tagieux pour la propagande du mal.
Aussi , en règle générale , tous les mo jens de communication entre les hommes tournent au protit de Finstruction (151). Le Briançonnais, en revenant la besace chargée du petit pécule qu'il a gagné dans son enseignement de passage , réunit ses jJbnf ismts autour de Tâtre^ et leur apprend les secretsc:dfl métier. Il fait de sa famille une pépinière de maîtres ambulants comme lui (152). Le Limousin a vu le monde; il a appris à Paris toute la distance qui sépare dans son état le goujat ignorant du tailleur de pierres qui sait lire, écrire | calgiler, et même qui possède quelques notions de desn sin élémentaire. Aussi, ne croit- il pas faire un mauvais marché en échangeant quelques pièces du petit tréM>r qu'il rapporte à sa famille contre une croix de JésuM qu'il met entre les mains de son enfant. Ici , toute con- ^ tradiction disparaît ; les avis sont uniformes , non pas ''^ sur le résultat moral des émigrations pour la vie de fa- i mille, etc., ce qui n'est pas la question, mais pour les ^ heureux effets qu'elles ne manquent jamais de produire, ^ quant à l'instruction primaire (153). Les grandes routes ^ ne servent pas seulement au transport des denrées • les * idées y circulent aussi , et les populations riveraines eo ^^' arrêtent toujours quelqu'une au passage, dont elles font ^
DE l'iNSTRUGTIOIV PRIMAïaB £N FRANCE. 57
leur profit : c'est leur droit de prfage (i5/i). Le voisinage des rivières et des fleuves , peut-être aussi de la mer (155) j n'est guère moins favorable , et par les mêmes motifs y si ce n^esi lorsqu'ils servent de limites aux états; car alors le flëau des frontières , la contrebande ^ s*empare de Penfant en bas âge , et le prépare de bonne heure à toutes les fraudes qui peuvent le rendre redoutable à la société (156). Les forêts, au contraire, isolées dV)rdiDaire du commerce des hommes , et dont le voisinage commode invite à tant de délits la misère des populations voisines (157), ne s'ouvriront pas les premières î l'instruction (158). La saison des écoles est aussi la saison du bois mort et des fagots (159) , et c^est ce qui fait tort aux écoles.
8* Nous aurions voulu nous assurer si le morvelle" ment des propriétés doit être compté parmi nos auxiliaires ou parmi nos ennemis ; et , quoique Paitention des inspecteurs, apparemment distraite de cette question par des intérêts plus importants , ne nous ait fourni que des renseignements insuffisants pour la décider , nous avons grand' peur que la division des biens ne loît, oonrmae l'industrie , sa sifteur, qu'un obstacle de plus à vaincre. Le petit propriétaire se ramasse tout entier, en «on travail; l'exploitation économique de son modique domaine ne lui permettant pas Tusage des forces étrangères ^ des chevaux ni des bœufs, il &ut bien qu'il devienne avare des siennes , les seules sur lesquelles il puisse compter ; et celles de sa famille en sont une portion indivisible. Ses enfants sont une aide pour lui , quand ris tnvaillent ; c'est une charge , quand ils s'instruisent : un maletlui coûterait moins , parce qu'il rapporterait (160). 4* Lear résultats que nous avons vu attribuer à la con- Xttcnrence ne nous ont pas non plus toujours satisfait. On ; cïl émait à penser que la rivalité de deux écoles tiendrait VioVèaque instituteur en haleine, et il n'est point douteux
que cette émulation entre lesëcoles des frères etlesëcoles mutuelles n'ait amëliorë beaucoup renseignement des unes et daf autres. Nous voyons même avec peine, à part le sentiment de justice qui commandait cette tolérance, que cette seule considération des avantages inhérents à leur rivalité, n*ait pas retenu bien des conseils municipaux , au moment de supprimer les frères ou les laïcs , par une économie funeste. Mais, quand cette concurrence ne s'exerce pas dans les villes , au milieu d^une population assez nombreuse pour y suffire, elle n'a, le plus or-, dinairement, que des inconvénients. Si ledroit,que chaque instituteur trouve écrit dans nos lois, d'aller dresser sa tente à la porte de l'instituteur communal, leur imposait à tous deux dos conditions égales, la lutte tournerait toujours à la fin contre Tignorance^ mais, dans Fétat des choses, le peu de lumières des familles ne leur permettant pas de faire entre les deux maîtres le chpiif le plus judicieux, elles courent naturellement au bon marché, et ladjudication se fait au rabais (161). Pour ] peu que l'instituteur coramanal se trouve chargé, par ., exemple^ de soixante-quatorze enfants indigents (162)^ j et que l'instituteur privé, son émule, fasse annoncer à î son de trompe qu'il reçoit les autres à cinq sous par mois (163), je ne sais si le second fera de brillantes af -^ faires, mais le premier, réduit à son minimum de deux f cents francs , ne pourra pas subsister long-temps de la , ^ sorte (164). ^
Remèdes proposes.
En signalant les obstacles que Tinstruction primaire ^ pouvait rencontrer long-temps encore, MM. les înspec-'^ teurs de 1838 ont dû naturellement réfléchir aux ~ moyens d'y porter remède (165). La tâche est ici ' bien plus difficile, aussi n'ont-ils pas été toujours trèftheureux. Nous ne croyons pas, pour notre compte ^-
DS LlRSTRUGTIOn PAIMAIItf £11 FBAIVGC. 39
avecDo inspecteurde Bretagne, querinstruction primaire soit tres^intéressëe à ce que M. le Ministre de Finstructionpublique distingue les instituteurs par un costume particulier .et leur assigne un rang honorable datisles cërdmonies publiques (166). Peut-être est-ce encore le succès qu'obtiennent généralement les frères qui a inspirée un autre la pensée de proposer une loi pour le célibat des instituteurs (i67). Sans recourir à des moyens que récuseotnos mœurs, Texpérience amènera, nousn'en doutons pas,- des modifications importantes qui répondront aux yues du législateur. Nous h\ oiferons même que de tous les empêchements, celui qui nous préoccupe le plus, c'est Tabandon des écoles pendant l'été. Le temps est pour nous ; il 'vaincra la répugnance insensée du pauvre. Il lui fera reconnaître tôt ou tard que Pinstruction est pour lui an intérêt, même matériel. Si quelques magistrats municipaux se font de leur propre ignorance un argument contre Vinstruction , d'un autre coté, en élevant dans des sentiments opposés la recrue du corps électoral , les enfants de la commune, nous leur préparons des succèsseiirs plus éclairés. Si les comités étaient quelquefois tentés de laisser ralentir leur zèle, leur concours, toujours précieux , ^ serait suppléé cependant par Taction constante de Tinspecteur spécial du département. Les influences rétrogrades de quelques esprits chagrins ou inquiets passeront avec leurs regrets ou leurs craintes. Le lien , tous les jours plus élçoit , qui resserre en faisceau les intérêts de la nation entière , aidé d'une surveillance rigoureuse , exercée dans les écoles, et de quelques procédés ingénieux, déjà tentés avec succès (168), SM18 entraver l'industrie, usera à la longue cette rouille des anciens temps : les patois se civiliseront. Des règlements sévères protégeront l'enfant contre la double ava-
^tijl tice de son père et de son maître.
pul I^ réunion des communes occupera long-temps la
patience des administrateurs. L'eloignement qui les sé« pare et les difficultés des chemins me paraîtraient exiger quelque tolérance pour des faits d'ailleurs moins contraires à l'esprit qu'au texte de la loi. A mesure que les communes plus heureuses se seront pourvues d'instituteurs fixes, et d'une capacité éprouvée , ceux que leur médiocrité aura rendus victimes de la concurrence, . bannis de leur poste par l'impuissance d'y subsister, iront porter dans des retraites où elle était jusqu'alors ignorée le degré d'instruction qu'ils possèdent. Nou9 ne prétendons pas garantir qu'elle sera suffisante y mais assez en rapport avec des .populations pauvres , sauvages, grossières, dont elle débrouillera les mœurs et qu'elle préparera à un meilleur avenir. De leur côlé, les instituteurs nomades, Briançonnais , Piémontais, Béarnais, etc., qui venaient chaque hiver, k bâton blanc à la main , offrir, en passant , leur service à une grande partie des communes de l'est et du midi , «surpris de voir une école fixe , établie dans la vallée où rhiver précédent ils avaient posé leur nid , se réfugieront dans ces hameaux moins favorisés que leur isolement Ou leur dénuement exclut du bénéfice de la loi (169). Puis viendront les routes , qui sillonneront chaque département , uniront les points les plus extrêmes , perceront les forêts les plus sombres, peupleront les solitudes. Alors l'ignorance , traquée de village en village , après avoir fui de montagne en montagne ^ fera place au système régulier d'écoles qui doit régir toute la Frabce ; mais alors , aussi , ces magisters ignorants , triste débris de l'ancienne milice enseignante , auront disparu. Peut-r être, en attendant | auront-ils encore rendu quelques derniers services aux hameaux qui ne les auront pas repoussés; c'est un pis-aller qu'il faut ménager aux communes dénuées de tout autre secours : et s'il était permis de souhaiter que les magistrats, chargés d'exécuter
DE l'instruction PRIlfAIR£ £N FRANCE. 41
la loi^ fusseol jamais tentes de lui être infidèles , un peu de connivence pour ces pauvres outlaws de Tinstruction primaire me semblerait une charité bien entendue (170).
Mais la question vitale , la question invincible, cW la d^rtion des ëcoles pour les travaux de la caifapagne.
C'est sans doute surtout à raison de son importance que de très-bons esprits voulaient établir , par une pénalité particulière , Tobligation pour les familles d'envoyer leurs enfants à l'école. C'était trancher le nœud Gordien. Nous n'avons pas à nous occuper ici de ce vœu qui n'a pas été accueilli par la loi , et nous déclarons sincèrement , malgré l'autorité des noms que nous som« mes accoutumes à respecter dans l'opinion contraire ^ que noiy avons toujours assez espéré du progrès de la raison pubUque pour en attendre , plutôt que de la force, le succès d'une loi si populaire. La voie suivie est peut-être plus lente , mais plus honorable et elle déroge moins au caractère français. Toutefois, il faut qu'on ne l'accuse pas d'impuissance, et que des mesures soient prises pour en assurer l'entière exécution.
Déjà , les instituteurs communaux ont été avertis que leur titre et le traitement qu'ils reçoivent leur imposent 1 obligation de tenir leur école l'été comme l'hiver (171). Les heures et les jours de classe ne dépendent plus de leur caprice ni de celui des familles (172). Un statut détaillé du conseil royal de l'instruction publique régît toutes les écoles du royaume. Les comités , placés plus près des besoins de chaque localité (173), ont toute facilité pour proposer les modifications, qui leur paraîtraient utiles.
J'oserais ici en soumettre quelques-unes à l'attention du Ministre. ^
C'est quelque chose d'avoir obtenu de l'instituteur
que chaque jour de la belle saison il ouvre son école ; mais si les enfants, au lieu dy entrer, saluent, en passant, le maître qui se tient les bras croisés sur la porte , et se répandent dans les champs voisins, le but n'est pas atteint.
Or, qui peut prédire quand les familles ouvriront les yeux sur leurs véritables intérêts, et renonceront au proiit qu'elles tirent du travail de l'enfant , pour le laisser étudier lui-même à son profit ? En attendant ce progrès, bien éloigné, je le crains, ne pourrait-on pas trouver quelques accommodements avec ces habitudes pernicieuses, et placer^ par exemple, les heures d'étude de manière à ne pas contrarier celles des travaux rustiques (174)? Quelques personnes avaient songé à mettre la classe du matin avant le départ des enfants (175), mais la chose n'est pas praticablâi^ dès le point du jour ils sont aux champs : ou bien ,à les prendre au retour J[176); mais llieure du sonuneil les appelle, et puis, quel fruit espérer d'une ciassesuivîe après l'épuisement des travaux du jour? En général , dans les campagnes où les ouvriers devancent volontiers le lever du soleil pour chercher, de 10 heures du matin à une heure de l'après-midi, un refuge contre l'excessive chaleur des mois de juin^ de juillet et d'août, ne pourrait-on pas profiter de ce moment où les forces ne sont pas encore épuisées, pour réunir les enfants dans l'école? Au lieu des deux classes régulières, oo ne pourrait guère en espérer qu^une, mais ce serait déjà une conquête, et peut-être un acheminement pour l'avenir. Les j>arents même y seraient d'autant plus disposés que souvent, à cetle heure, leur j^epos {lasiesta) est troublé par les jeux et la pétulance des enfants (177). Reste une grande difficulté : les parents , sans doute , se déchargeront volontiers alors de la surveillance de leurs enfants sur le maître, mais ils ne voudront pas le payer pour cela, et il
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ne recevra tout au plus que les indigents. Pour remë«dier à ce mal, plusieurs avis sont ouverts. — <- On aidera les familles qui se prêteront à cet arrangemeut par quelque secours pécuniaire: mais, est-il d'une bonne morale de payer aux parents le bien qu'on leur fait? On a louë^avec raison la sagesse du législateur de n^avoir pas établi la gratuité pour tous , et d^avoir voulu que chacun, dans la proportion de seâb*%e8sources , s'accoutumât à mieux apprécier Pinstruction qu'on lui donne par les sacrifices même qu'elle lui impose. Ce principe ne serait-il pas ici démenti (178)?
On propose encore d'imiter Texemple de ce conseil municipal qui a voté , en sus da traitement fixe , deux cents francs à l'instituteur , pour recevoir , sans rétribution, pendant Tété, tous les enfants delà commune qui se présenteront dans son école (179). On ne peut que louer la générosité d'une pareille décision , mais sans espérer qu'elle trouve de nombreux imitateurs. Combien de commîmes ne suffisent pas par leurs seules ressources au minimum du traitement, loin de pouvoir en voter un supplémentaire !
Avant la loi du 18 juin 1833 , nous trouvons établi , dans quelques provinces, déjà plus avancées sur les questions d'instruction primaire, un usage que nous ne saurions trop recommander à l'attention. Au lieu de fixer la rétribution mensuelle^ les conseils municipaux fixaient la rétribution annuelle. E\le se payait, chaque mois, par douzième (180). Par là, on assurait l'existence de l'instituteur pendant l'été comme pendant l'hiver; et, ce qui est bien plus important, on enlevait aux familles la tentation malheureuse de faire des économies aux dépens de Tinstruction de leurs enfants. Tel se dispense volontiers d'envoyer son fils à l'école, pendant la saison des travaux, parce qu'il n'est point obligé de payer Vécolage^ qui l'enverrait sans aucun doute, pour gagner son argent,
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s'il fallait le débourser quand même (181). Cette précaution innocente- aura sans doute été suggérée à ceux qui l'avaient mise avant nous en pratique , par Texpérience des calculs sordides qu'il nous faut déconcerter à notre tour, et peut-être feràît-on bien de l'adopter par mesure générale (182).
Enfin, nous avons gardé le remède le plus infaillible pour le dernier, et nous en attendons un plein succès, parce que tous les témoignages des inspecteurs en attestent reflicacîté. Il s'adt de donner aux écoles de bons maîtres. Partout où Ton a vu des instituteurs médiocres et peu considérés, on n'a pas trouvé d'é(;ole pendant l'été. Partout où Tinspecleur a signalé des hommes habiles, honnêtes , consciencieux à la tête des écoles, ils se sont peu ressentis de la solitude qui dévastait les bancs dé leui's voisins. Et c'est cette expérience, plus que toute autre chose , qui me confirme dans mes espérances pour l'avenir. Dans ce bon sens pcatique de la nation , il faut voir un gage de l'assiduité future de la population de nos écoles, quand nous serons parvenus à former des instituteurs dignes d'inspirer aux familles toute confiance et pleine sécurité (183).
C'est une tâche en grande partie réservée aux écoles noimales primaires. A l'époque où ces renseignements ont été recueillis, elles étaient loin d*avoir acquis l'importance que l'attention vigilante de l'administration leur a donnée depuis. Il serait donc injuste de mesurer ses espérances aux services qu'elles avaient pu rendre alors. Sans doute, une appréciation plus judicieuse des devoirs qui sont imposés aux élèves -maîtres ne leur ferait plus mériter aujourd'hui le reproche d'élever si haut leurs prétentions au sortir de l'Ecole normale, que les modestes émoluments d'une commune rurale ordinaire ne pussent les satisfaire (184). Si les écoles normales ont été placées dans les grandes villes, ce n'est pas que les villes
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seules puissent se flatter de profiter des élèves que le département y aura formés, c'est qu'elles pouvaient seules présenter les ressources d'enseignement nécessaires , des bâtiments appropriés aux besoins de Fêlablissement, et qu'elles sont là placées plus près des jeux des magistrats intéressés à en surveiller les progrès. Les écoles normales ne peuvent perdre de vue que les communes rurales sont celles qui exigent de la part du gouvernement le plus de sollicitude et d'intérêt. Les villes ne manqueront jamais d'instituteurs , mais les campagnes en sont souvent dépourvues (185).
Nous ne parlerons pas des répugnances attribuées au clergé contre les maîtres formés dans les écoles normales (186). On ne peut nier que des préjugés, quelquefois mallieureusement justifiés par l'imprudence de quelques étourdis (187) , n aient pas été favorables d'abord au succès de cette institution. La crainte de con&er à de très-jeunes gens , étrangers à la commune, toute la jeunesse du paj^^«t nous ne pouvons oublier que les fiUes sont souvent admises dans la même école) ^ avait inspiré aussi à quelques conseils municipaux l'idée d'envoyei* à l'école normale un bomme du pays même, destiné à revenir y prendre la direction de l'école (188); mais nous espérons que ces méfiances (189) ont déjà cédé aux améliorations progressives qu'ont reçues ces établissements importants. Des études solides, sérieuses, dirigées vers l'enseignement modeste auquel ils sont voués , des goûts simples ^ le respect de ce qu'il faut apprendre à respecter aux autres, une conduite plus prudente, et des mœurs plus irréprocbabies , à raison même des inquiétudes que peut inspirer leur jeunesse , finiront par concilier aux élèves-maîtres la confiance générale et la considération à laquelle leur supériorité crinstruction Jeur donne déjà des droits incontesta* Mes (190).
— Après avoir tracé un tableau malheureusement trop fidèle de Tétat misérable où se trouve réduite l'instruction primaire, nous ne pouvons abandonner ce chapitre sans consoler au moins les yeux de nos lecteurs et ranimer leurs' espérances par le récit de quelques faits que nous aurions souhaité trouver plus nombreux.
Il est doux de voir , au milieu de rindiflférence presque universelle des gens de la campagne, de bons pères de familles, des cultivateurs intelligents, sans aide et sans conseil, se concerter entre eux pour donner à leurs enfants un instituteur qui commence par être attaché d'abord à quelques maisons seulement; puis le nombre des familles qui sont invitées par l'exemple, et se font admet-* tre à cette compagnie, s'accroît, de manière qu'une éducation , domestique dans son origine , finit par devenir une école publique (191). Notre vœu serait exaucé^ et la loi n'aurait pas besoin d'une disposition nouvelle , si les enfants condamnés de bonne heure au travail du corps dans les ateliers et le^, fabriques, y trouvaient aussi la part des soins dus à l'intelligence, conune dans l'école des mousses à Rochefort (192) , ou dans cellç de* la fabrique de porcelaine de Foëcy (193). Honneur aux hommes qui prennent sous leur garde le sort trop souvent négligé de nos petits enfants ! C'est une charité qui ne fait pas grand fracas : ceux qui la pratiquent trouveraient facilement un emploi de leur philanthropie qui leur rapporterait plus de renommée , s'ils visaient à cette récompense : mais s'ils croient leurs soins et leurs aumônes bien payés par le bonheur à venir de lenrs protégés, par Tesprit d'ordre et de conduite qu'ils leur inspirent, les jouissances d esprit qu'ils leur préparent, les garanties nouvelles qu'ils créent à la stabilité des choses, ils ne pouvaient mieux placer leurs bienfaits, ni rechercher une popularité plus légitime : left bienfaiteurs 'le l'enfance ont bien mérité de la société. Qu'il nous soit
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donc permis de citer ici leurs noms sans faire offense à leur modestie. Nous ne présumons pas assez du succès de ce livi'e pour croire que nous puissions contribuer beaucoup à faire mieux connaître bien des dëvoû ments, qui peut-être veulent rester ignorés; mais nous ne pouvons nous refuser à leur» rendre ce témoignage ; qu'ils Tacceptent seulement comme un reraercîment qui leur est dû , pour le plaisir que nous avons éprouvé a la lecture, en les voyant, devancer ainsi et peut-être hâter, par de sî bons exemples, les heureuses dispositions où la loi nouvelle à trouvé les chambres législatives.
Ce serait ici la place de tous les ecclésiastiques signalés dans les documents que je compare, s'il ne m'avait pas semblé plus à propos de réserver les services qu'ils ont pu rendre à l'instruction primaire pour le chapitre particulièrement consacré au clergé. C'est là qu'on pourra mieux apprécier cette hostilité prétendue des prêtres contre l'instruction, leur obscurantisme^ comme on l'appelle.
Nousavons^ par le même motif, renvoyé au chapitre des instituteurs les éloges que plusieurs d'entre eux ont mérités par un désintéressement d'autant plus louable, que leur position misérable les dispenserait presque de pratiquer cette vertu. D'ailleurs, les ecclésiastiques, comme le$ instituteurs, sont les protecteurs-nés de l'enfance ; et, sans vouloir rien diminuer de la reconnaisîMnce qui leur est due pour si bien accomplir leur ministère ^ nous n'avons prétendu louer ici que le dévoàment inespéré des personnes que leur position rendait étrangères aux études de la jeunesse. Ainsi, quoi qu'il en coûte «'tios affections particulières, nous saurons réprimer nos regrets , et laisser dans un oubli qui n'est pas de l'ingratitude, le nom d'un homme depuis long-temps
voué à la direction de FiDstruciioD primaire en France, et que ses laborieuses fonctions n'empêchent pas d'ëtendre une surveillance active et salutaire sur l'école de son village bien-aimé (194).
Nous laisserons parler ici les inspecteurs dont nous avons recueilli les témoignages.
ALPES (basses).
L^enseignement est assez avancé dans les communes de Riez, de Puimoirson et de Montagnol; upe école de la doctrine chrétienne j fondée à Riez par un particulier qui a laissé pour cet objet un capital de 45,000 francs environ ; réunit tous les enfants de la localité au nombre d#; 180 à 200. (^Art'ondissement de Digne j canton de Riez.)