M. de Sacy, Variétés littéraires et morales, Didier
MAINB DE BIRAN. 119
mMecio, garde du corps à la cour de Louis XVI, administrateur de la Dordogne, après le 9 Thermi*dor^ député au conseil des Cinq^Cents, exclu comme royaliste par le coup d'État de Fructidor, nommé par l'Empire sous-préfet de sa ville natale, il repa«nit eo 1813 au Corps législatif, y exerça les fonctions de questeur, et fut un de ceux qui, dans la fameuse commission présidée par Laine, protestèrent contre le despotisme impérial. Sous la Restauration, vers laquelle Tinclinaient ses vœux, il fit partie de la Chambre introuvable où, tout en défen^ dant les privilèges de la Couronne, il vota toujours avec la minorité. Voilà ce que nous savons sur la vie de ce philosophe qui mourut à cinquante^huit ans, et dont M. Royer-Collard disait : « Il est notre maître à tous. » Ce ne fut point un éloge d'oraison funèbre. Car, bien que Maine de Biran n'ait philosophé que pour son plaisir, et dans ses moments perdus, nul guide n'a contribué plus efficacement à dégager les esprits de l'ornière sensualiste; et nul, au terme de sa courte carrière, ne s'est trouvé plus éloigné de son point de départ. De 1802 à 1815, nVt-il pas franchi toute la distance qui sépare Condillac de Fénelon, et la morale égoïste du renoncement absolu?
il nous propose donc le rare exemple d'un disciple
qm ne craint pas de s'affranchir aux dépens de son
propre repos, je veux dire de cette sécurité que
donne la certitude, et que j'appellerais volontiers le
bonheurde la pensée. Lorsqu'on 1801 l'Institut cou-
ronna son Mémoire sur thabiiude, déjà se manifestaient à des yeux clairvoyants les signes d'une métamorphose prochaine ; et, bien qu'il se crût idéologue, ou fût accepté pour tel par ses juges, il ressemblait (si l'on nous passe une comparaison familière) à un oiseau de race étrangère couvé par une poule domestique. Il ne prit pas encore son vol, mais alors pourtant ses ailes préludaient à un affranchissement involontaire. D ne tarda pas à en avoir conscience; et, deux ans plus tard, quand il parut devant le même tribunal, avec son essai sur la Décomposi' tion de la pensée, ce fut pour abjurer les dogmes auxquels se refusait la sincérité de son intelligence* Adversaire résolu de la sensation, il ne songera désormais qu'à rétablir le libre arbitre et l'âme humaine dans leurs droits méconnus.
(( Je veux, donc je suis )y, telle est la formule qui résume les patientes enquêtes de son analyse. Parla vertu de cette vérité, il restaura l'édifice cartésien, ou du moins les fondations du monument qui se relèvera de ses ruines, quand paraîtront les architectes. Avant lui, d'autres sans doute avaient gémi sur l'immoralité du sensualisme; mais des homélies ou des protestations n'étaient pas un remède, et MM. de Bonald ou de Maistre professèrent trop le mépris de la raison pour que leurs anathèmes fis^nt fortune dans un temps et un pays où l'on veut voir les choses, les toucher, et les comprendre. S'ils prouvèrent leur courage par de grands coups d'épëe, ils abusaient trop du paradoxe pour avoir jamais autorité