MAINE DE BIRAN
contre Terreur. Au contraire, chez Maine de Biran, Ton ne soupçonnait aucun parti pris, aucun calcul politique. Nul ne put donc refuser sa confiance à cet homme de bonne foi gui, s'écoutant et se regardant vivre, semblait s'être retiré si profondément en lui-même qu'il n'avait plus le goût d'en sortir.
En effet, ses écrits paraissent s'adresser bien moins an public qu'à sa conscience, et au Dieu caché qu'il découvrit en elle. Métaphysicien du moi, il nota les phénomènes les plus fugitifs du monde intérieur avec cette inquiétude d'attention que mettent certains malades à interroger les moindres symptômes de leurs mystérieuses souffrances. Les incertitudes mêmes de sa recherche donnaient plus de crédit à ses affirmations. En lisant les pages du Journal intime qui fut le confident quotidien d'un observateur tourmenté par le besoin de connaître et d'aimer les vérités capables de guérir, de fortifier ou de consoler, on entend comme le monologue d^un pur esprit qui raconte le drame de sa vie contemplative. Plongé tout entier dans ses méditations, prompt à fixer les nuances les plus ténues, toujours en éveil et sur le qui-yive, « il s'amusait, dit-il, à voir couler les diverses fluctuations de son âme » . C'étaient comme les tressaillements de cette curiosité candide qu'éprouvent tout ensemble le savant et l'enfant. Ce qui passe inaperçu pour le vulgaire lui devenait un sujet de surprise émerveillée. Lors même qu'il ne résout pas toutes les énigmes, il nous émeut encore par des angoisses oîi Pascal eût presque reconnu son cœur. A plus forte
raison esMl radieux quand il se fait une ëclairde dans ses brumes* On dirait alors un sourd qui perçoit subitement un son, ou un aveugle que réjouit h lumière retrouvée.
A force de chercher Tàme, il trouve Dieu dans cds profondeurs où il s'enfonce, et où le fini touche à Tinfini. Tout voisin de Tabtme, et voulant le sonder aussi d'un coup d'œil furtif, il ressent alors Téblouissement du vertige. Mais ses impuissances sont encore un signe d'élection. Car il est visible qu'il eût pris rangparmiles princes de la science transcendante par excellence, si, tout frissonnant d'un efTroi qui n'ose s'aventurer, il ne s'arrêtait au seuil du sanctuaire, et ne baissait les yeux devant l'éclat que des regards plus fermes affronteraient sans trembler. D ne loi manqua donc qu'une certaine décision ; et voilà pourquoi il erre, comme une âme en peine, autour des questions qui ne livrent leur secret qu'aux audacieux.
Du reste, cet air de souffrance ne lui sied pas mal ; car ses perplexités deviennent un principe d'éloquence, et il se trouve alors écrivain malgré lui, par échappées, en dépit d'un tempérament plus allemand que français, ou d'un vocabulaire qui effrayerait Hegel lui-même. Des barbarismes gothiques éloignent en effet les profanes du trésor qu'ils gardent comme des dragons fabuleux Mais^si, bravant ces abords, on franchit la passe difficile, on en est dédommagé par le vif intérêt d'une doctrine qui va ton* jours, sinon se fixant, du moins s'épurant sans cesse, jusqu'à l'heure délicieuse où ce stoïcien humble et
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tendre finit par se réfugier dans une sorte de quid*
tismC) qui révéla le monde de la Grâce à son cœur
plus encore qu'à sa raison. En ces occasions, son
style qui se colore et s'écbauffe nous fait oublier les
iatigues d'une ascension laborieuse, comme en ces
liantes montagnes que Ton a gravies péniblement,
pour voir le soleil couchant disparaître derrière les
splendeurs d'un vaste horizon.
Au lendemain des orages qui ont troublé le ciel et bouleversé la terre, le mysticisme fut d'ordinaire Vaille des penseurs découragés, ou trop impatients ponr s'attarder aux lenteurs du raisonnement. Tel avait été, vers la fin du siècle précédent, au sein d'une société sceptique ou impie, le théosophe Saint- Martin, ce philosophe inconnu^ comme il s'appelait lui-même, âme douce et pieuse, toute dévouée à l'idée divine, supérieure par le sentiment et l'intuition, religieuse avec suavité, mêlant ses chimères à la logique éperdue de l'amour pur, mais enflammée parla ferveur d'un apostolat qui justifia cette parole «npmntée à l'un de ses écrits : « Tous les hommes peuvent m'ètre utiles, il n'y en a pas un qui puisse me suffire ; il me faut Dieu ^ I »
Il est donc juste de lui consacrer un souvenir. Car
il resta fidèle à des croyances délaissées, alors que
l'athéisme ou l'incrédulité s'étalait partout en plein
soleil. On serait tenté de comparer ce rêveur séra-
phique aux chrétiens des Catacombes. Lui aussi,
1. Lisez le bel oayrat^e de M. Cato: Le Mysticisme au XVIII* siècle.
daDs le triomphe du matérialisme, ne sauva-t-il pas le feu sacré? Ne se fit-il point un devoir de l'entretenir dans Tombre par Tardeur d'une propagande qui eut ses heures de courage entreprenant? Car, si l'inclémence des temps lui imposa trop souvent un rôle ingrat et timide , s'il dut faire ses recrues à petit bruit, et garder une sorte d'incognito parmi les infidèles dont le flot le submergeait, n'oublions pas qu'en 1790, au moment oîi les Ruines de Volney croyaient donner le dernier mot de toutes les négations victorieuses, Saint-Martin fit entendre publiquement une protestation prophétique, au nom de ce spiritualisme qui ne doit pas, qui ne peut pas mourir. Plus tard encore, il eut également son jour d'utilité sociale, quand, à cinquante-deux ans, élève des Écoles normales, il sortit de sa solitude silencieuse pour engager un duel contre l'idéologie triomphante, et défier en face le professeur Garât, son plus brillant avocat. Lorsqu'il vint railler ouvertement la dextérité de l'escamotage à l'aide duquel un sophiste se flattait d'expliquer tout l'homme par le mécanisme de la sensation, le trait lancé par sa fronde atteignit Goliath au front ; et le défenseur officieux de la Providence, comme il disait, eut alors les rieurs pour lui. Il est vrai qu'il compromit parfois le sérieux de sa cause par les utopies d'une imagination qui manqua d'équilibre. Mais, bien qu'il lui soit arrivé, selon l'expression de Joubert, de « monter vers la lumière sur des ailes de chauvesouris » ) il y aurait ingratitude à ne pas lui savoir