‹ Tableau de la littérature française 1800-1815 (volume 2)Chapitre 30 sur 56 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le patronage du Pouvoir fut aussi redoutable que ites colèreg. fleuri IV banui de la scène; convenances diplomatiques; le Roi de Cocaïne. — Essai d'un théâtre national et d'un art nouveau. M. Raynouaro. Les Temf)liei*St 1805. Jugements de Geoffroy et de l'Empereur. Illusions d'un faux novateur. La bonne volonté de construire un Panthéon à la France. Les États de Blois (1810) loot supprimés par ordre. Retraite du poète.

En voyant intervenir dans les questions littéraires Tomnipotence du caprice impérial, nous ne pouvons que compatir à la condition de ces écrivains auxquels le patronage du Pouvoir n'était pas moins à craindre que ses colères. Oui, ses caresses mêmes faillirent être parfois aussi périlleuses que ses violences. Le théâtre surtout fut alors semé d'écueils. Car Thistoire qui sera toujours sa plus féconde ressource dévie facilement vers la politique. Or les rôles empruntés soit à la monarchie, soit à la république, risquaient, même contre le gré des auteurs, d'offrir prétexte aux regrets ou aux espérances des partis, et, par ces émotions, d'inquiéter un maître qui se défiait des œuvres 'es plus inoffensives.

Un souverain de si fraîche date ne put en effet tolérer des sujets sous lesquels se soupçonnaient des arrière-pensées hostiles à la dynastie qu'il prétendait fonder. C'est ainsi qu'il dut bannir de la scène

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le panache blanc du Béarnais, parce qu'il était un signe de ralliement pour certain groupe de mécontents qui, après avoir contribué à faire TEmpire contre la République, rêvaient une Restauration, sauf.à la renverser ensuite par une coalition libérale et bonapartiste. Des scrupules de haute bienséance ne permirent pas non plus que des personnes royales fussent compromises en des aventures tragiques et comiques dont l'impression eût été pénible pour le patriotisme d'une nation, ou offensante pour la majesté des couronnes. Un jour^ par exemple, Napoléon interdit un drame qui représentait le ri^ne de Charles YI. Une autre fois, il fît remanier une pièce dans laquelle François P' ne figurait pointa son avantage. En 1810, au moment oh Georges III venait de tomber en démence, on défendit encore la reprise d'une comédie dont le héros, le Roi de Cocagne ^ passait pour fou. Bien d'autres faits analogues prouvent combien le tact, la prudence ou l'adresse durent être alors nécessaires aux poètes 'qui che^ chaient fortune en dehors de Rome ou d'Athènes. Cependant, la force des choses les invita de plus en plus à déserter un sol épuisé. Ce qui n'avait été d'abord qu'un instinct de l'ennui devenait déjà le conseil réfléchi de la critique. En 1804, un article du Mercure ne disait-il pas : « Est-ce qu'on n'a point vu chez nous, comme chez les Grecs, des familles royales dévouées aux Furies offrir aux contemporains muets de terreur des morts suspectes, et des successions ensanglantées? Que manque-t-il donc à nos

héros tragiques ? Les noms de Frédégonde, de Clotaire, de Mérovée, de Clovis et de Clodomir ne sontils pas aussi beaux que ceux d'Étéocle, de Polynice, d'Atrée, et de Thyeste? Les règnes de Chilpéric et de Bninehaut ne valent-ils pas ceux d'Agamemnon et de Clytemnestre ? )> Cet appel fut entendu. Sans énumérer toutes les tentatives qui le démontrent, nous en distinguerons une qui fit événement, à savoir la tragédie des Templiers qui parut, le 14 mai (805, au milieu d'un enthousiasme égal à celui qui, en 1797, avait accueilli le dernier triomphe de Técole classique, VAgamermion de Lemercier.

Si le public s'abusait en saluant dans cette œuvre aujourd'hui démodée l'inauguration d'un art nouveau, le vainqueur de cette soirée mémorable, H. Raynouard, avait du moins eu le mérite de Tàpropos. Dans un temps oîi l'on commençait à être las des redites mythologiques, il eut en effet l'habileté d'aborder résolument l'histoire nationale, et rompit ainsi cette espèce de maléfice qui, depuis tant d'années, semblait condamner la poésie dramatique à n'être que le plus fastidieux de tous les genres. Ce n'était pourtant là que le brillant début d'ua homme d'esprit devenu poëte par la volonté plus que par entraînement, moins propre à l'invention qu'à l'érudition, élevé dans les idées du dix-huitième siècle, et fidèle aux doctrines de l'âge strictement classique. Aussi les esprits éclairés ne s'y trompèrent-ils pas ; et, dans un feuilleton oîi bien des réserves atténuaient l'éloge, Geoffroy se trouva d'accord avec un

autre juge, qui, sans être littérateur, avait la pénétration d'un génie prompt à deviner sûrement tout ce qu'il ignorait.

« Cette pièce, dit Napoléon, m'a semblé trèsfroide, parce que rien ne vient du cœur, et n'y va. Oubliant que le véritable objet d'une tragédie est toujours d'émouvoir, l'auteur s'est trop soucié d'avoir une opinion sur un fait qui ne cessera pas d'être enveloppé de ténèbres. A cinq cents ans de distance, comment serait- il possible de prononcer que les Templiers furent innocents ou coupables, lorsque les contemporains eux-mêmes se contredisaient les uns les autres? Tout ce que l'on peut dire, c'est que cette affaire fut monstrueuse. L'entière innocence des Templiers est aussi incroyable que leur entière perversité. » Cette remarque allait droit au défaut de l'œuvre; car son tort principal fut d'être une thèse plutôt qu'une peinture, et de soutenir un procès en réhabilitation, au lieu de faire revivre les mœurs d'une époque, ou de conserver aux personnages leur physionomie, aux événements les couleurs de la réalité. Cette apologie sentimentale d'un Ordre frappé par un arrêt illégal ou inhumain rappelait donc trop qu'avant de vouer tardivement aux lettres son âge mûr, Raynouard avait exercé, pendant vingt ans, la profession d'avocat, pour assurer l'indépendance à ses doctes loisirs. Ici, l'homme du Palais n'avait point encore quitté sa robe ; il croyait plaider devant la Cour de cassation.

Très-expert dans la science du pouvoir absolu,

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l'Empereur chercha vainement aussi dans ce tableau d'histoire le prince impérieux, violent, et implacable, qui, indifférent au mal comme au bien, faisait tour àtourTun et l'autre, par intérêt, sans le moindre scrupule, et alliait aux intrigues d'une politique froidement égoïste les calculs de la cupidité, les élans de l'audace, ou les éclats de la passion. Il ne le reconnut point dans les hésitations clémentes de « ce personnage qui tremble devant un inquisiteur, et semble ne demander aux Templiers que pour la forme un acte de soumission, ou de respect ». Ces défaillances ne pouvaient plaire à celui qui entendait si militairement les rapports du Pouvoir spirituel et temporel. U ajoutait d'ailleurs que les héros de tragédie ne doivent pas être « tout à fait coupables, ou tout à fait innocents » , mais offrir des contradictions et des faiblesses qui les rapprochent de nous. Or, cette observation était juste. Car il est certain que le Grand-Maître nous eût émus davantage, si, moins idéal et plus humain^ il s'abandonnait un instant à ces troubles qui se concilient avec les résolutions ^courageuses. Quant au jeune Marigny, qui a le tort ^'être amoureux sans que l'on sache l'objet de son ^our, l'inutilité de ce rôle n'est pas suffisamment nichetée par lliémistiche tant applaudi dans ces vers :

Tons marchent à la mort d'un pas ferme et tranquille; On les égorge tons. Sire^ ils étaient trois mille.

On peut encore regretter que le style soit trop Iftche, qu'il manque de nouveauté, qu'il abonde en

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formes vagues, communes, abstraites ou dédamatoires, et qu'il n'ait pas retenu le vif accent de nos vieilles chroniques. Mais, en dépit de ces notes fausses ou indécises , on se sent touché par le spectacle de ces victimes innocentes qui subissent le sacrifice suprême avec la sérénité du martyre. On ne saurait non plus contester l'effet pathétique de quelques beaux vers dont l'accent rivalise, comme un écho lointain, avec le sublime de Corneille. Dans les dernières scènes s'élève du moins un cri d'éloquente protestation qui va droit au cœur, et le rédt grandiose du supplice se termine par un trait qoi s'impose au souvenir de la postérité. Les chanU avaient cessé : voilà un de ces mots admirablement simples et expressifs qui assurent le gain d'une bataille. Aussi convient^il de ne point décrier à distance un légitime succès, que rendit très-rifle contraste de l'indigence universelle oîi languissaient alors les imaginations.

Mais Raynouard se fit illusion lorsque, se croyant en possession d'un genre, il en essaya bientôt la théorie. Dans son discours de réception à l'Académie française, où il entra le 24 novembre 1807, considérant Faction exercée par la tragédie sur l'esprit d'un peuple, ne proclama-t-il pas avec une certaine anphase qu'elle devrait s'associer parmi nous à tous les sentiments qui peuvent agiter le cœur d'un citoyen? Il aurait donc voulu transformer « le temple de Mélpomène » en un Panthéon national ouvert à toutes nos gloires, et il se flattait secrètement d'en

hitecte. En approuvant ces vues générales, erons pas de son avis sur ce dernier point, dus posa-t-il la première pierre. Quant à la c'est une autre question ; et, lorsque Raymitlamain, il prouva seulement combien )les sont plus malaisés que les préceptes. Bmment attendus, ks États de BloiSj qui jour en 1810, ne furent en effet qu'une 3 portraits, sous apparence d'action dialo- /historien s'y retrouve dans l'exactitude des m inexpérience de la scène est flagrante ; et s'aggrave d'une diffusion dont le prosaïsme ivé par aucune saillie. La renommée du lit donc pas à souffrir de l'interdiction que l'Empereur, après avoir fait jouer la pièce léfttre de Saint-Gloud. Dans cet épisode de il avait vu de sérieux inconvénients. « Les xligués aux Bourbons sont les moindres, norial; les diatribes contre les révolutionit bien pires. Si j'autorisais cette tragédie, lit m'apprendre le lendemain que cinquante 5 se sont égorgées dans le parterre. Déplus, 1 fait d'Henri IV un vrai Philinte, et du luise un Figaro : ce qui est par trop choir le duc de Guise était un des plus grands ;es de son temps, avec des talents supérieurs il ne manqua que d'oser pour commencer ï quatrième dynastie. D'ailleurs, c'est un \ l'Impératrice, un prince de la maison e, avec qui nous sommes en amitié, et

dont Tambassadeur était présent, ce soir, à la représentation, d Au fond, ces griefs plus ou moins siocères, où Taccessoire cachait à dessein le principal, ne recouvraient qu'une raison^ la crainte de cette cabale royaliste qui avait adopté d'avance un sujet sympathique à ses vœux et à ses aversions.

Du reste, Baynouard prit son parti d'un mécompte qui n'altéra pas sa belle humeur, et lui rendit plus chères les études de philologie pour lesquelles il était éminemment doué. Il se résigna donc sans peine à patienter, et attendit avec sa philosophie ordinaire une heure plus favorable à des espérances que partageaient les admirateurs de ses Templiers. En I81i; il pensa tenir enfin l'occasion désirée ; mais la froideur de l'accueil fait à un revenant qui n'était plus jeune l'avertit qu'il se trompait encore; et, comme il avait autant de finesse que de sens pratique, il se garda bien d^insister davantage. Il rentra donc prudemment (( sous la remise » , suivant son eipressioo, et revint, pour ne plus le quitter, à son dialecte provençal qu'il entendait mieux que la langue tragique*

CUAPITHE V.

NKW)MCCtME Lemercier. — I. L'Initiateur inconscient et incompris. Débuts d*un petit prodige. Méléagre, Clarisse Harlowe, le Lévite d'Éfthratm, Le Tartufe révolutionnaire. — Le triomphe d'Agamemnoriy 1797. Les Atrides et la Terreur. Pinto et le Bçirbier de Sévilie, 1800. Ombnjgres politiques. VOslracisme^ et la Journée deit Dupes. Aventures d'un éclaireur qui se risque à la découverte. — Les épopées d'Homère et d* Alexandre, — La tragédie de Charkmagne. Ami du général Bonaparte, Lemercier se refuse aux avances du Premier Consul. Conditions périlleuses d'un novateur entre deux despott^s, la Uoutine et l'Ejnpereur. — Le drame de Chn'xtopfie Colomb, 1809. — Son chef-d'œuvre comique, Plaute, Attitude de victime. — Les lubies d'une humeur fantasque. — II. Les Quatre métamorphoses, les Trois fanatiques, la Mérovéide, les Ages français f fAtlantiade; la mythologie scientifique. La Panhypocrisiade, pandémonium du xvi« siècle. Confusion des genres. •- Cours analytique de littérature; contradictions du critique et du poète. Isolement^ et oubli.

Bien que défectueuse, la conception des Templiers n'en est pas moins une date qui aura plus d*impor- ^ce encore si nous la rattachons au souvenir d'un ^olre nom, de Népomucène Lemercier, esprit versatile, fantasque, irrégulier, disputé par mille ten- ^nces contraires, grand admirateur de Voltaire et ^e Dante, recherchant le neuf sans trouver le beau, ^oins capable de volonté patiente que do velléités ^pricieuses, prompt à naviguer sans lest et sans ^ussoleâur toutes les mers, au risque de maint

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naufrage ; mais pourtant doué de facultés rares qui eussent fait merveille, si, partagé entre des instincts hardis et les énervantes timidités du goût contemporain, il n'avait pas manqué de cet équilibre sans lequel toute destinée est incomplète. Malgré les lacunes d'une intelligence aussi féconde à imaginer qu'impuissante à exécuter, il y eut donc des traits fort expressifs dans la physionomie de cet écrivain diffus, mais ardent, qui retrouva la tragédie grecque avec Agamemnon^ la comédie latine avec Plante, et soupçonna, dans PifiiOj l'existence d'un monde dramatique dont il nous aurait ouvert les voies, s'il avait eu plus de suite dans ses desseins, ou plus de sûreté dans sa facture.

Né à Paris, le 21 avril 1771, filleul de la princesse de Lamballe, réputé prodige dès son enfance, il n'avait que seize ans lorsque le patronage de la reine Marie- Antoinette valut à sa Méléagre la faveur d'être jouée à la Comédie-Française. La Révolution vint brusquement interrompre les succès d'un Chérubin qui faisait déjà les délices de la cour et de la ville. Mais, jusque dans le voisinage des jours sinistres, quand la tragédie cessa d'être au théâtre, il fut encore assez heureux pour imposer à l'attention publique fe drame sentimental de Clarisse Barlowe, qui attendrit les plus impitoyables. Son Lévite dÉphrtU^ affronta même la Terreur ; ou plutôt, ce sujet t^^ pouvant paraître sans l'aveu de Robespierre, Taulei^^ ne voulut point s'abaisser à une démarche qui l^ coûtait, et se réserva pour des temps meUleuT^

Après le 9 Thermidor, il se dédommagea d'un silence forcé par une explosion de gaieté satirique, le Tartufe révolutionnaire^ bouffonnerie audacieuse que le Directoire ne tarda pas à interdire, peut-être parce qu'il s*y était reconnu.

Tels furent les préludes d'un talent qui ressentit le contre-coup d'une commotion sociale. Sa clairvoyante sagacité comprit en effet que la sécheresse d'un art réfractaire à tout changement ne pourrait plus suffire à cette nation qui, au lendemain de sa délivrance, applaudissait le vainqueur d'Arcole et des Pyramides. Pourtant, des entraves respectées le retenaient encore ; car son premier pas dans la carrière fut une tragédie grecque. Acclamé par l'enthousiasme populaire, le 27 avril 1797, et couronné plus tard par l'Institut, son Agamemnon donnait du moins un démenti glorieux à la spirituelle malédiction lancée par Berchoux contre la race des Atrides. C'est qu'Eschyle avait fait passer dans l'âme d'un interprète ému comme un souffle de son génie, je veai dire une majesté singulière, je ne sais quoi de grandiose et de sombre. Oui, sous des langueurs de diction, nous sentons ici la puissance d'une sève généreuse. Or, cette verve intérieure, qui triomphait de la poétique des Saurin et des Marmontel, ne s*explique pas seulement par une inspiration directe, et puisée aux sources vives de l'antiquité ; elle se souvent aussi des visions sanglantes qui avaient laissé 'eur trace ineffaçable dans le cœur d'un poêle. Représentée à deux pas de l'échafaud, devant les témoins

d'un régicide^ la légende d'Ârgos retrouva donc comme un air de jeunesse dans la mélancolie, la pitié, l'épouvante ou Thorreur des attentats récents. Mais Lemercier ne tiendra guère les promesses de cette héroïque journée. Bien que, possédé d'une fougue vaillante, il ne cessât pas de se lancer en conquérant dans toutes les directions, il y eut toigours plus de témérité que de bonheur en ses hautes visées, qui provoquèrent cette épigramme de Lebrun :

Lemercier est-il bien Tautear d*Agamemnon? Le Prude répond non ; Ophis, non ; Pinto, non.

Après avoir honoré d'une dernière et dig»^ offrande l'autel de la Muse tragique, il le déserta po%^^ encenser d'autres dieux. Parmi les entreprises ào^ la fécondité ne fut qu'apparente, parce que leur o^* price était déréglé, bornons-nous à signaler i^iT^) drame comique dans lequel est mise en scène ^^ conspiration qui assura le trône au duc de Br^* gance.

Improvisée en vingt-deux jours, l'esquisse de cet^'^ amusante intrigue semble tracée par la plume ^^^ Beaumarchais. Nous y aimons la franchise d'ur^^ plume incisive, le tour alerte du dialogue, la fines^^ d'un observateur malicieux, et la dextérité d'un^ main adroite à embrouiller ou débrouiller rins' broglio des incidents. Entre Pinto et Figaro, le duc de Bragance et Almaviva, Vasconcellos et Bartholo^ il y a certains airs de famille. Léger et brillant, le style est, aussi lui, comme un fieu d'ar-

lont les fusées se croisent, étincellent, éclatent, lussent les yeux. Mais, si cet entrain nous fait ' au Barbier de Séville, l'analogie ne dégénère m pastiche ; et c'est bien une création person- [ue ce vivant croquis d'une révolution durable plie, en quelques heures, par le courage et ^-froid d'un personnage assez habile pour déun peuple de ses oppresseurs, et faire d'une ce une nation. L'ambition de la duchesse de Qce, si digne du trône que lui doit son époux, ence d'un prince qui devient roi sans le savoir \ le vouloir, l'optimisme benêt et fanfaron de ivèque de Brague, les manèges d'un génie inqui va gaiement au péril comme à une fête : les motifs qui se prêtaient aux plus piquants stes. Or, Lemercier réussit à mêler ingénieut le plaisant au sérieux dans une pièce qui allée loin si le Premier Consul, conspirajmérite, n'avait jugé prudent d'étouffer les ms suscitées par cette ironique peinture d'une àtion. Impatient de se couronner lui-même, cuvait être sympathique aux scrupules de ce pusillanime qu'il faut introniser malgré lui. , pour mener les choses en douceur et sans s'empressa-t-il d'accorder des congés à la pluies principaux acteurs. Grâce à cette dis- Q de la troupe, l'œuvre dut bientôt rentrer l'ombre, sans avoir l'air d'y être poussée de

reste^ Lemercier ne perdit point courage; et,

quelques mois après ce déboire, [Ostracisme^ comme la Journée des Dupes j nous montre encore l'éclaireur qui court de l'avant, mais à l'étourdie, et sans avoir cette confiance intrépide qui, chez un chef d'école, est un signe d'élection, une gr&ce d'état. Outre qu'il ne crut point assez en lui-môme pour entraîner des fidèles, l'autorité lui fit défaut, parce qu'un coin de manie g&tait ses meilleures intentions ; il rappelle ces inventeurs qui, faute d'avoir le sens du possible, se ruinent en découvertes excentriques. Il n'avait pas non plus cette force qui tient à la constance d'une idée fixe. Trop prime-sautler pour se vouer à un genre spécial, il aima mieux voltiger de droite à gauche ; et cette ubiquité ne lui permit jamais le recueillement indispensable à l'artiste.

C'est ainsi que deux récits épiques, un Homère et un Alexandre j firent diversion aux échecs qu'il voulait réparer. En même temps, il consacrait une tragédie à Charlemagne. Or, Bonaparte, qui en eut la primeur, y vit une occasion d'interroger l'opinion, aux approches de l'heure décisive où il s'apprêtait à revêtir la pourpre impériale. Aussi laissa-t-ii entendre qu'il y avait lieu d'introduire dans le dénoûment de la pièce une députation pontificale, venant offrir au vainqueur des Saxons et au champion du Saint-Siège le titre d'Empereur d'Occident. Mais un caractère indépendant et fier ne pouvait se plier à une telle flatterie. Lemercier fit donc la sourde oreille, et ce fut sagesse autant que dignité ; car on sait quel accueil reçut le Cyrus de Joseph Chénier,

qui, malgré ses engagements passés^ se chargea de rendre un service équivoque.

Ce trait honore la personne, et vaut mieux, à lui seul, que toute la tragédie. Si le poëte n'eut pas toujours une tenue assez correcte, il n'en fut point ainsi du républicain modéré qui ne pardonna jamais an général Bonaparte d'avoir préféré la. gloire de César à celle de Washington. Il oublia môme trop, ce me semble, l'hospitalité familière de la JVIalmaison où on le traitait si gracieusement; et la convenance n'exigeait peut-être pas qu'il s'aigrît jusqu'à la plus ftpre amertume. Si un grain de mauvaise humeur était légitime chez un homme de cœur qui, perdairt un ami, refusa de se donner un mattre, n'a-t-il pas excédé la mesure en renvoyant sa croix de la Légion d'honneur, le jour où le Premier Consul s'appela Napoléon I"?

Ajoutons, pour être justes, que la politique ne fut pas seule responsable de ses disgrâces littéraires. Car il ne faut point oublier que le rôle de novateur est souvent dangereux; or, le despotisme de la routine pourrait bien avoir été plus hostile à un insoumis que celui du Souverain qui n'eût pas marchandé sa bienveillance à des pièces dignes d'éloge. « Quand donc nous donnerez-vous quelque chose? » lui dit un jour l'Empereur qui était son colique à l'Institut. — c( Bientôt, Sire; j'attends », répondit Lemercier. Riposter à de sincères avances par cette spirituelle impertinence, était-ce équitable? J'en doute, et j'incline à croire que, de bonne foi

d'ailleurs^ un auteur malheureux aimait à se tromper lui-même en imputant au Pouvoir quelques-unes de ses mésaventures.

Ce qui le prouve, c'est^ par exemple, la chute de son Christophe Colomb^ joué en 1809. S'il n'obtiat point alors des suffrages mérités, le tort n'en fut-il pas aux classiques dont l'orthodoxie s'indigna de voir an hérétique braver l'unité de lieu, et mettre en scène l'intérieur d'un vaisseau? Un orage éclata, quand on entendit ces vers :

Je réponds qu'âne fois saisi par ces coquins, On t'enverra bientôt au pays des requins.

Dans la bagarre qui suivit, il y eut un mort, ^^ plusieurs blessés. Pour faire représenter la pièce, ^ fallut la protéger par des baïonnettes.

Nul mauvais vouloir n'intervint non plus coni le vif succès de Plante^ dont Lemercier disait : « sujet de Molière, c'est un avare qui perd un trésoi mon sujet à moi, c'est Plaute qui trouve un avare. La faveur éclata dès ce joli prologue oîi Thalie fend Molière contre Mercure, qui lui en veut di l'avoir traité en Scapin. Dans une intrigue un pec^ trop légère, mais attachante, on fêta franchement d( caractères touchés avec finesse, un dialogue pétillant et naïf, l'à-propos des réparties, et le naturel d'unr style aussi limpide qu 'allègre. Cette imitation de l'an^ tique fit donc son chemin sans le moindre obstacle.

Par conséquent, ne disons pas trop haut que l'Empire coupa les ailes à Népomucène. La vérité serait plutôt qu'il fut un de ces ombrageux auxquels ne dé-

plaît nnnement Tattitude de victime, ou de récaîcitrant. Royaliste en 89, réactionnaire en 93, il s'aperçut, en 1804, qu'il était libéral, et, sous la Restauration, se persuada tout à coup qu'il regrettait l'Empire. Ce travers nous explique pourquoi il envoyait ses pièces à la censure comme un général lance ses soldats à l'assaut. Il eut ainsi plus de cinq ^ods drames tués sous lui, et il se parait de ces blessures comme d'une décoration reçue au champ d'honneur. Or, cette habitude de contrarier ou de taquiner tantôt le pouvoir, tantôt le public, finit par devenir un de ces plis qui ne s'effacent plus.

Après avoir nargué « le tyran » , qu'il ne cessa P^s â'aimer à son insu, malgré ses airs boudeurs, il "^ît par se moquer dû sens commun en des poëmes ^^i firent scandale. Telles étaient déjà ses Quatre "*^^€tmorphoseSy dont la licence avait effarouché ^^me le Directoire, tant la Vénus qui inspira cette ^^ntaisie malsaine ressemblait peu à celle qui préside ^U chœur des Muses décentes 1 Tels furent encore ses Trois Fanatiques^ lubie philosophique, aujourd'hui presque introuvable, et qui n'a de valeur que pour des bibliophiles. Que dire de sa Mérovéide^ oîi, profanant la légende de sainte Geneviève, comme Voltaire ITiîstoire de Jeanne d'Arc, il blesse toutes nos

délicatesses par une impiété qui n'a pas même le sourire de Tesprit ? Jugez-en par ce sermon qu'il prête à la mère d*Attila, voulant convertir son fils au matérialisme :

Moroeéphale alors rassure Son ûls qu'elle enhardit an mal :

« Tu vois qu'il n'est dans la ntiture Que feu, vent, eau, terre et métal.

Tout est matière qui s'attire, Et qui se repousse au hasard; Et tout ce qui meurt est la part D'un nouvel être qui respire.

Les animaux organisés, Se rendant à la masse inerte.

Renaissent métamorphosés.

Se transforment sans nulle perte.

Des corps qu'elle vient enflammer La vie est à peine chassée.

Qu'aux plantes, aux vers dispersée Elle sert à les ranimer.

Ne crains pas qu'aucun Dieu te damne : Sois, si tu veux, sans nul remords, Méchant, fourbe, impie ou profane ; Les morts sont en paix^ et bien morts. Les mânes n'ont leurs domiciles Que dans les cerveaux vaporeux.

Toi, politique songe-creux, Laisse un tel rêve aux imbéciles.

On le voit, le fond et la forme se valent dans cette indigeste rapsodie, comme aussi dans les quinze chants du manuel historique intitulé par sa fantaisie les Ages français.

Mais ne faisons pas Tinventaire d'un portefeuille

LA THACKblK SOUS L'KMPIRE. 205

si encombré. Remarquons seulement dans tAllantiade le projet bizarre de substituer à la mythologie grecque un merveilleux emprunté à la physique moderne. Travaillé dès sa jeunesse par Tambition de marcher sur les traces de Lucrèce, et engagé de plus en plus dans ce dessein par l'amitié qui l'unissait à Laplace, au baron Thénard et à Dupoytren, Lemercier voulut être l'Hésiode d'une théogonie nevtonienne. Il imagina donc tout un nouvel Olympe oîi Psycholie, Barythie et Proballène personnifient l'âme du monde, l'attraction et la force centrifuge. Filles de Nomagène^ Déesse de l'équilibre, ces deux dernières divinités ont pour frère le demi-dieu Curgyre^ qui préside à la course elliptique des astres. Dans leiur cortège figurent encore Syngénie, Lampélie et Pyrophore, qui représentent les tffinités électives, la lumière et le calorique ; Phonè, le Dieu du son, père des échos ailés ; la nymphe ikctrone^ son époux Pyrotone, Sider ou le fer, marié à Magnegyney l'aimant, Ménie la lune, Eélion le soleil, Sulphydre ou l'hydrogène, et le vieux Mé^ ^é, dans lequel s'incarne le Génie de la géométrie. Voilà les fantômes allégoriques auxquels s'amuttit un paganisme extravagant, dans le voisinage de Chateaubriand et de Lamartine. C'était s'exposer toat au moins au ridicule d'être incompris/ ce qui fbtr^rettable; car certain levain poétique fermente encore dans ce chaos. Des éclairs sillonnent la nébuleuse.

Ce n'était, du reste, que la préface d'une autre

méprise encore plus étrange, la Panbypocriskm monstreÀ trois têtes, Chimère qui chante, rit etabd mélange de délire et de talent, colossal fouillis c s'entre choquent des éléments étonnés de se renooi trer, mais qui auraient pu s'organiser en une créi tion remarquable, si la raison et le goût n'y étai6ii comme submergés sous la marée montante d'un verve tantôt magnifique, tantôt folle ou grossière Telle page ne serait pas indigne d'AristophaM ou de Lucien ; mais telle autre n'est plus qu'un parodie de Chapelain. L'absurde y heurte le sublintt si bien qu'il y aurait là de quoi sauver un nom è l'oubli, ou le discréditer à tout jamais. En dépit A cette incohérence et de ces écarts, on ne saurait don dédaigner sans réserve ce pandéjnonium oh tootfli les splendeurs et tous les crimes d'un Age fanatique se déroulent en des épisodes qui parfois égéM soit les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, soit le Pantagruélisme de Rabelais.

Ne pouvant analyser un pêle-mêle où l'art n'apptraît que pour disparaître, indiquons pourtant la peu* sée qui préside à ces jeux dont la fantaisie tropvags* bonde met en scène les éléments et les animaox, des passions et des abstractions, la Mort, l'Éternité. l'Espace, la Conscience, le Courage, la Peur, les anciens étales modernes, Tibère et saint Bernard, At tila et Copernic, Soliman et Christophe Colomb, Thé mis et saint Augustin, LaTrémouilleet Satan, enui mot, le ciel, la terre et l'enfer tourbillonnant autôu d'un héros moitié renard et moitié lion,q uisertdecet

eontrastes d'une époque féoondeen surprises. Témoin sceptique de plusieurs révolutions où I ^t si souvent « mettre les lois hors la loi » , LepBtàer avait pu observer de près les chétives et iifieiises figures auxquelles Tillusion de la perspec* Mve donnait seule des semblants de grandeur. Désa- Vb6 par l'expérience, et assombri par des colères Ingtemps refoulées, il entreprit donc de peindre liearicature de tous les rôles hypocrites joués iciteparla Gloire, le Pouvoir et TAmour. Trans- ' prtant sa fiction dans les régions infernales, il sup- ^. pQie que les démons, affranchis un moment de leurs ^lop^ces, profitent de cette trêve pour assister au ^'ifeetaclede ces sottises humaines dont le xvi* siècle : fa un des principaux théâtres. La rivalité de Charles- ; Qoint et de François !•' est le cadre de ce poëme \ fill appelle Charlequinade. Mais Thumanité, avec : itt misères et ses hontes, paraîtra le véritable ' teos de cette fable misanthropîque, oîi la trivialité le la farce s'associe à des accents de haute raillerie ; or il y a là du Faust arrangé par M. Jay, et du MiltODrevu par Callot. Sous une fougue trop dévergonde, se reconnaissent donc les membres épars d'un poHe.

Parmi les pages qu'on voudrait sauver, nous citerons le Dialogue de la Conscience et du connétable de Bourbon, la Plainte du chêne abattu par des soldats, la Dispute de Luther et du Diable, la Conversation de Rabelais et de la Raison, ou bien encore le Discours de la Mort répondant ainsi à une fourmi.

dont la république vient d'être bouleversée par pied d'un cheval :

Ce colosse saperbe

N'est qa'an cheval mortel qui broute, et qui paît Tb

Aveugles l'un pour l'autre, et d'instincts séparés,

Vous existez ensemble, et vous vous ignorez.

Il échappe à tes yeux par sa grandeur extrôme.

Ta petit^e aux siens te dérobe de même.

Ainsi, tant d'animaux, diversement produits,

Sont an gré du hasard l'un par l'autre détruits.

Tour à tour l'un de l'autre utile nourriture,

A tous également je les livre en pâture,

Et les cède sans choix à l'aveugle appétit. '

L'aigle est en proie aux vers, et le fort au petit

Te souvient-il d'un monstre à tes yeux si terrible,

Au long dos écaillé d'émeraudes flexibles, <

Le lézard, dont la gueule effrayait vos cités?

Un serpent en dîna dans ses trous écartés.

Ce pivert, qui dardait une langue afOlée

Sur votre colonie à sa faim immolée,

Fut mangé d'un vautour; et son sanglant vainqueur

Fut pris d'un épervier qui lui rongea le cœur.

Non, Joseph deMaistre ne désavouerait pas ce rnotH En Tagrandissant, on peut y entrevoir, avec la plu losophie désolée de Lucrèce, l'impression de ei guerres européennes qui semblaient livrer le moue à la merci du hasard et de la violence.

Lamartine aussi retrouverait, à Tétat d'ébauch un de ses élans d'éloquence dans le Chant du Sol( inondant de sa sereine lumière les morts de Pavi et s'écriant alors :

Fixe et tranquille au sein de tout mon anivers, Je répands mon éclat sur les mondes divers; Et j'aime à contempler la constante harmonie Des sphères traversant retendue infinie 1

mcore plus d'une heureuse rencontre dans ce ue où la ville de Paris, ensanglantée par , déplore ainsi les révolutions dont elle est e :

ae on me traite, hélas I Qae n'ai-je pas à craindre? me plaiDS sans cesse, ai-je tort de me plaindre? d je cède à mes rois, je me sens rainer; d je sors de leurs mains, sais-je à qui me donner 7 que j'appelle à moi sont espions on traîtres,

font mes flatteurs pour s'ériger en maîtres, re que je nourris, épouvante de tous, rivoise au Pouvoir qui caresse ses goûts.

soûle de vin, de lard et de saucisses, ittire béante à des feux d'artiÛces ; Wois leurs complots^ et n'y peux échapper; )se ainsi pour foUe^ ou facile à duper, donc mes chagrins dont j'aflecte de rire, li soulève en moi mon levain de satire, irquoi je chansonne en de malins couplets ourreaux décorés, et leurs al tiers valets.

agmentSy et d'autres perdus dans le mé- 1 l'absurde^ sont les premiers symptômes indiscipline qui renversera plus tard toutes ^res élevées entre des genres jusqu'alors inles. Les sourds murmures d'une révolte , en effet dans

dogue en vers, qui, plaisant et tragique, nd à la satire, et s'élève à l'épique ; acun des acteurs, en ses mœurs et son ran;;, propre langage, et son ton différent ; yie qui descend du tour noble au vulgaire, it mieux l'ennui qu'en un mode ordinaire.

mérités d'Ahasvérus y et de la Légende des

en un mot, à tous ces héros qui avaient souha si bon cœur la chute de rEmpire, pour s'él enfin librement sur la scène? Us durent en voc une École qui venait tout à coup accaparer, à dépens, l'attention du public. Au lieu de me leur dépit, ils auraient dû se dire plutôt qu années d'attente avaient vieilli la plupart d' eux. Mais, s'ils ne s'en aperçurent pas, on ne que trop clairement autour d'eux, jusqu'au joi la mort de Talma ruina les dernières espérances poète qui, moins que tout autre, pouvait se i d'un grand acteur. De là l'isolement volontaire retrancha sa vieillesse. Or, le silence est frè l'oubli. L'auteur A'Agamemnon et de PinU) pourtant la figure la plus curieuse d'une é{ ingrate. Pour briller au premier rang, qu manqua-t-il? L'à-propos. 11 naquit trop tôt, et: rut trop tard. Yoilà pourquoi il ne fut qu'un ori( auquel nous refuserons, mais à regret, l'origi véritable.

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