‹ Tableau de la littérature française 1800-1815 (volume 2)Chapitre 31 sur 56 · CHAPITRE \I · texte numérisé non relu

CHAPITRE \I

£GOUvé. Opportunité pathétique de la Mort tVAbeL— La lenri IV, et ses parties touchantes. Allusions courageuses m ei Néron ; elles éveillent des échos sympathiques aux de la Terreur. Le Mérite des Femmes coupe court à la B la poésie, sous le Directoire. — M. Arnault. Marius à », LMcrèce, Cincinnatus. Les Vénitiens, 1799. — M. Bri- 0<m Sandie, Conclusion.

revue des talents dramatiques ne serait pas \ si nous ne terminions notre rapide esquisse QOt de commémoration sympathique à deux i auxquels notre scène doit un souvenir, unier d'entre eux est Gabriel Legouvé, dont doublement célèbre est encore cher aux aujourd'hui, comme il le fut à ceux d'autreepréseuta les grâces de l'esprit inspiré par atesses du sentiment, et souvent avec un

qui eut ses heures briUantes ou coura- [1 le prouva dès son début. La Mort cTAbel^

de 1793, n'avait-elle pas une . opportunité it aussi ingénieuse que pathétique aux de la Terreur ? En transportant les imagi- Lux premiers jours du monde naissant, cette pastorale s'associait à la pitié comme à l'ina suscitée par les fureurs d'une tyrannie ^ Oui, c'était ouvrir de furtives échappées

à la révolte de toutes les âmes ; et l'accueil gui i luait le poëte devint le cri de la conscience publiqii protestant contre les forcenés qui versaient à flc le sang de la France. Ce fut donc un indirect ma pressant appel à cette Fraternité qu'affichaient c vain les menteuses formules d'une dictature h] pocrite •

La même pensée clémente et vengeresse dut ans contribuer au succès d'Épicharis et Néron ; car ton tes les voix généreuses acclamèrent les voeux seerel de leur propre colère dans la mort d'un tyran rédni à tourner son poignard contre lui-même. Il y eu là comme un arrêt prophétique de la justice pro chaîne ; et les applaudissements que ce spectacle i éclater de toutes-parts furent autant d^imprécatioo contre l'abominable pouvoir dont lé, chute tardait troj longtemps à l'impatience de la vindicte universdie Si Robespierre fut assez politique pour dissimolo son ressentiment, il ne faut pas lui en savoir gié honorons plutôt les prudentes hardiesses, et les dé tours adroits dont usait un précurseur de Thermidor pour offrir impunément prétexte à une légitime er plosion de haine.

Cette éloquence a d'autant plus de prix à bo yeux que, par une prédilection naturelle, la plum de Legouvé se prétait plus volontiers, ce me sembk à des motifs spirituellement familiers, et à des soi rires tempérés par une sensibilité discrète. C'est ( que témoigne le Mérite des Femmes ^ pofimedoi ridée fût aussi neuve que touchante. Bien que

brme en ait vieilli, du moins par endroits, nous y goûtons encore, ainsi qu'au premier jour, la chevaleresque franchise d'une inspiration étrangère à la frivolité sensuelle des Chaulieu et des Parny. On y surprend, en effet, l'influence exercée sur le ton de bHose par la leçon des événements qui lui appri* rent à être enfin sérieuse. Aux fadeurs de la galanterie succédait une émotion digne des héroïnes dont le grand cœur avait justifié par de vaillantes vertus cet bommage de tendre et pieuse reconnaissance. Si les détails d'un style qu'on aimait alors n'ont plus maintenant toute leur fraîcheur, l'ensemble vit pourtant par la sincérité de l'accent. On s'y plaît surtout à ces instincts psychologiques dont les fines nuances ^Dt prendre de plus en plus un caractère de confidence personnelle, et seront bientôt une des fécondes ressources de l'art contemporain.

Chez un littérateur dont l'agrément égalait la souplesse, ces notes intimes s'allièrent au sens dramatique de l'histoire, et de ses beautés les plus sévères. Toutefois, on peut regretter que, dans sa tragédie sur la Mort d Henri 1 K, il n'ait pas eu la touche •ssez ferme pour un sujet d'ailleurs choisi très-heuveosement en dehors du cercle banal oh s'attardaient ^rs tant de faux imitateurs. Mais s'il est fâcheux qne la fable compromette à la légère le duc d'Epemon et la reine Marie de Médicis dans un assassinat qui dut être un deuil pour eUe comme pour le pays, de belles scènes, toutes voisines de nos ansales, excusent cette erreur, ou ce défaut ; et ces in-

stincts de rénovation furent un bon eiemple qœ les meilleurs auraient pu suivre utilement.

L^autre po6te auquel nous devons une menlioo est M. Arnaulty que distinguent aussi ses ékns de verve, et ses ressources inventives. U n'avait qae vingt-quatre ans lorsqu'en 1791 il s'annonça par sa tragédie de Marins à Mintumes. Celait la première fois, depuis le César de Voltaire et le PhÛoctiU de La Harpe, que toute intrigue d*amour se trouvait exclue de notre thé&tre. Si cet essai trahit des signes de jeunesse, il se recommande cependant par quelques ver€ cornéliens, des tirades sonores^ un certain air de grandeur, et la fameuse scène où le Cimbre, reculant devant la majesté d'un front consulaire, jette son épée pour s'enfuir avec épouvante, en s'écriant :

Je ne pourrai jamais égorger Marias.

Bientôt proscrit à son tour, puis rappelé par un décret d'amnistie, Arnault produisit coup sur coup une Lucrèce et un CincinnatuSj où se manifesta l'influence de la réforme que David et Talma v^ naient d'introduire dans le style romain. Ces pièces appartiennent à un genre dont la nudité trop roide et trop abstraite ne manqua pourtant ni de force, ni de noblesse.

Mais à ces froides réminiscences de Tantiquit^i nous préférons le drame passionné qui, sous le titre de Blanche et Moncassin, ou les Vénitiens^ futuoe des principales soirées du Consulat. Â la datecA

arut cette tragédie, le 16 octobre 1799, on put voir Q elle une véritable nouveauté. Sans doute, on ne lOit pas songer ici à V Othello de Shakespeare. II s'y encontre encore bien des anachronismes d'exprèsdon, notamment lorsque, voyant Blanche prête à voler au secours de son amant, sa nourrice lui dit ces mots : Crains la publicité; puis, quand celle-ci répond :

G'esl mon unique espoir ;

L'opinion publique est mon dernier refuge.

Mais ces traits dont il est permis de sourire ne nous rendront pas indifférents à des qualités attendrissantes qui firent alors couler bien des larmes. Le cinquième acte, qui ravit tous les suffrages, avait eo pour collaborateur le général Bonaparte. On raconte, en effet, que Tîntention de Tauteur était d'accorder la vie à son héros sauvé du supplice par un rival. Or, dans une lecture faite à la Malmaison, ce dénoûment déplut à un juge qui avait en littérature des idées aussi absolues qu'en politique. Le bonheur des deux amants lui paraissant fade et romai^esque : «Il faut, s'écria-t-il, que votre héros meure ; J faut le tuer; oui, tuez-le.» Moncassin fut donc niîs à mort par ordre de Napoléon, et le public con- ^a cette sentence par ses bravos unanimes.

Nous ne pousserons pas plus loin l'analyse des œuvres qui, continuant la traduction de Ducis, associèrent au procédé classique plus de vraisemblance, plus de naturel et de simplicité. En prenant congé

de la tragédie, rappelons seulement que le Don Sanche de M. Brifaut fut réduit à plier bagage, au moment où nos légions franchissaient les Pyrénées. Pour éviter un terrain trop glissant^ le Roi de Léon et de Castille dut, comme on le sait, émigrer au fond de l'Assyrie avec tout son personnel, et toutes ses figures de rhétorique. Au besoin^ si les circonstances l'avaient exigé, il aurait quitté les ChaldéeDS pour les Chinois, ou ceux-ci pour les Américains ; et ces différents exils ne lui eussent coûté qu'un changement d'état civil. Voilà où en était la succession de Corneille et de Racine 1

Si nous voulions nous attarder à l'honnête médiocrité, nous n'en finirions pas. II nous faudrait subir le Warwick de La Harpe, VArtaxerce de Lebrun, YOmasis de Baour-Lormian, le Bélisairej le 5y//«, et le Tippo Saëb de M. de Jouy, en un mot, les plus pâles représentants d'une École qui allait disparaître. Laissons-la donc mourir de sa belle mort. Jusqu'à la fin, le fard qui dissimulait sa vieillesse trompa les contemporains , et des amis dévoués assistèrent ses derniers soupirs. C'était justice ; on devait bien ces égards à sa gloire passée. Mais l'avenir n'appartenait plus aux disciples superstitieux d'une poétique d'où la vie s'étml retirée. C'est ce que prouvent les inquiétudes dont nous avons recueilli les symptômes. Dans l'ombre s'accomplissait donc le travail d'une Renaissance. Le jour approche où la curiosité du siècle adolescent va se porter sur tant d'œuvres étrangères que nous

ns trop longtemps ignorées. Une génération ante apprendra bientôt de Shakespeare, de iller et de Gœthe, à s^affranchir enfin des règles ites, à renoncer aux stériles contrefaçons, à pein-

tous les contrastes de la nature humaine, especter la vérité de l'histoire, en un mot, à dre quelque sève aux racines d'un tronc deshé. Or, cette transformation, l'Empire contribua, s le vouloir, à l'opérer. Car, outre qu'il nous prendre en horreur laTausse tragédie, ses quinze lées de guerres devaient mêler les nations, croi-

les races , et abaisser les frontières. Mais ce vice nous coûta si cher que nous ne sommes pas U8 à la reconnaissance.

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