CHAPITRE I
Le DRAME et sefl prétentions. Il annonçait le voisinage d'une rMntion sociale. La Mêlante de Là Harpk. Calas et Fénelon, de 3lillE- JosEPn Ghénier. L'orgie de la Terreur.— Louis Laya, tWAmida lois. — Le dramaturge Mercier. Son Essai sur fart dramaiiqvf^^^ devance les romantiques. Ses cinquante pièces. Le Déserieur. lodignatiou de Geoffroy. — Misanthropie et Repentir de K0T2EBCE. Les Deux Frères. -— François de Neufcdateau. Paméh, ou I» Vertu récompensée. — Recrudescence de sensibilité, après X^midor. Le Pcête lacrymal, fiîCOLAsBomLLY. L'Abbé fie rÉpét'-^ Alexandre Duval. Son répertoire. Edouard II!, Le Lovei^ français. Guillaume le Conquérant, et le camp de Boulogne. U Menuisier de Livonie. La Jeunesse d'Henri IV. Ses comédies- Le Tyran domestique. Le Chevalier d'industrie, et les mœnn da Directoire.
De la tragédie à la comédie, le drame nous est une transition directe^ puisqu'il a toujours prétendu confondre Tune et l'autre dans un genre mixte où allaient figurer, non plus des héros et des rois, mais des personnages empruntés à la vie commune. Après s'être appelé d'abord la comédie larmoyante, pmsla tragédie bourgeoise, ce nouveau venu aurait pu jus-
tifier ces deux titres, si, au lieu de viser à cet intérêt secondaire qui tient à des combinaisons d'incidents romanesques, il avait cherché dans l'analyse des passions ou des caractères les éléments d'une action naturelle, simple et pathétique. En associant^ aussi lui, la Terreur et la Pitié à la peinture des mœurs, des vertus ou des vices, c'est-à-dire à l'étude du cœur humain, il aurait eu l'attrait d'un plaisir populaire que le choix de ses sujets et de ses personnages eût rapproché des plus humbles spectateurs. Tel fut le rêve de Diderot. Mais, lorsque l'auteur du Père de famille et du Fils naturel mit ses théories en pratique^ il prit la vulgarité pour la naïveté, le tapage pour le mouvement, et l'emphase pour l'éloquence. Ces vices originels se retrouvent également dans la Mère coupable et VEugénie de Beaumar* chais, mais dissimulés par une industrie et un savoir-faire qui leur donnèrent le crédit d'un exemple. La vogue du drame s'expliquait d'ailleurs par l'in fluence d'une révolution qu'inspira surtout le sentiment de l'égalité. Au moment où la scène politique s'ouvrait enfin à toutes les classes, celle du thé&tre devait aussi renouveler son personnel et ses aventures. 11 y eut là comme un impétueux courant qui finit par devenir assez irrésistible pour entraîner jusqu'aux docteurs les plus entêtés dans le culte des traditions.
On sait en effet que, malgré les scrupules de son goût, La Harpe lui-même, payant tribut à la mode, succomba, dans sa Mélanie^ à une tentation d'autant
plus fâcheuse que, ne voulant pas déroger, il demeura fidèle encore à la majestueuse monotonie de l'alexandrin, méprise gui lui valut ce trait satirique de Lebrun :
Maudit cnré de Mélanie, Bavard sans raison et sans (In, Tu fais schisme avec le génie.
Puis-je donc avoir la manie De communier de ta main, Lorsqu 'Apollon t'excommunie 7
C'est alors que les poètes dramatiques, exploitant les haines d'un siècle parfois intolérant sous faux air de tolérance, se transforment en propagateurs d'une orthodoxie philosophique dont les dogmes devinrent, chez quelques-uns, superstition et fanatisme. On était sûr de plaire à l'opinion en flattant des colères qui, dans le premier feu des représailles, visèrentàla ruine de toute croyance et de toute institution religieuse. Aussi Joseph Ghénier ne manqua-t-ilpascette occasion de succès facile; mais, lui du moins, en produisant ses lieux communs dans Calas et Fénekmj il conserva toujours les scrupules d'un artiste qui se respectait. Or, le jour va venir où le drame tombera si bas que la critique se détourne avec dégoût de ses tréteaux envahis par des pièces sans nom : les Vietimes cloitréeSj les Vœux forcés, les Religieuses da^ noisesj le Couvent, le Comte de Comminges, les Moines japonais j le Despotisme renversé y la Journée de VarenneSy la Papesse Jeanne, les Rois et les Prétrès y les Crimes de la noblesse, et autres produits
'un dévergondage cynique. Non, nous ne saurions splorer ces bas-fonds où des miasmes éteignent mte lumière ; il y a des choses qui sont au-des- DUS du mépris .
Tandis que ces saturnales s'étalaient impunément, i Ck)nciergerie s'ouvrit pour l'auteur de rAmi des nsj Louis Laya, qui ne craignit pas de stigmatiser îs assassins de septembre, en ces vers où éclatait vec énergie la sourde révolte de la conscience pulique :
Patriotes? Eh qui? Ces poltrons intrépides Qui, de leur cabinet, prêchent les homicides; Ces Solons nés d'hier, enfants réformateurs, Qui rédigent en lois leurs rêves destructeurs. Loin de nous ces jongleurs, patriotes de places, D'un faste de civisme entourant leurs grimaces, Prêcheurs d'égalité, pétris d'ambition; Ces faux adorateurs dont la dévotion N'est qu'un dehors plâtré, n'est qu'une hypocrisie ; Ces bons et francs croyants, dont Tâme apostasie. Qui, pour faire haïr le plus beau don des cieux, Nous font la Liberté sanguinaire comme eux I Non, non: la Liberté, chez eux méconnaissable, A fondé dans nos cœurs son trône impérissable. Que tous ces charlatans, populaires larrons, Et de patriotisme insolents fanfarons, Purgent de leur aspect celte terre affranchie l Guerre, guerre éternelle aux faiseurs d'anarchie ! Royalistes tyrans, tyrans républicains.
Tombez devant les Lois : voilà vos Souverains I Honteux d'avoir été, plus honteux encor d'être, Brigands, l'ombre a passé; songez à disparaitre !
Parmi les plumes honnêtes qui restèrent dignes attention, on ne doit pas oublier un écrivain plus
384 LE DRAME SOUS l/EMPIRE.
connu par son Tableau de Paris que par les œuvres auxquelles il dut le titre de dramaturge. Mentionnons% donc l'esprit original, mais assez mal réglé, que désigne plaisamment cette épigramme :
Reicrem! quel est Reicrem? c'est Mercier à l'envers; Et c'est, comme à l'endroit, un esprit de travers.
Oui, ce reproche. Mercier l'encourut trop souvent par ses incartades, et sa manie de contredire le sens commun ; mais il eut pourtant quelques intennittences de raison, et sut même plus d'une fois parler avec à-propos, ou se conduire avec courage. Par exemple, dans le procès de Louis XVI, il n'hésita pas à voter contre la peine de mort ; et, après la journée du 31 mai, son attitude lui mérita l'honneur d'être mis au rang des suspects qu'attendait la prison ou l'échafaud.
Ne dédaignons pas non plus trop légèrement son Essai sur Fart dramatique^ puisque cet ouvrage est un manifeste qui devance bien des doctrines accueillies plus tard commodes nouveautés sans précédents. Publiées en 1776, ces saillies d'indépendance sont au moins curieuses par la date de leur apparition. Aussi nous semble-t-il qu'on doit un souvenir à ce précurseur^ ou plutôt à ce proph^ du romantisme. Ne fut-il pas le premier à proscrire l'imitation servile des anciens, à guider les poêles vers les sources de l'histoire nationale et de la société contemporaine, à opposer, non sans partiale injustice, le sublime de Corneille à Tél^nce trop
discrète de Racine, à traiter Malherbe de grammairien, à narguer la nidesse dogmatique de Boileau^ à railler la sécheresse lyrique de Jean-Baptiste Rousseau, à célébrer Shakespeare, Caldéron, Lope de Yéga et Schiller comme des génies révélateurs d'un nouveau monde, en un mot, à s'insurger contre la routine avec l'entrain d'un chef d'école? Voih donc les symptômes les plus lointains et les plus précis de l'émancipation trop irrévérente qui prétendit réformer Tordre littéraire, mais sans avoir la sagesse de s'arrêter aux exigences commandées par le changement des mœurs, et le progrès des temps. Or, ces violences de l'avenir sont déjà contenues en germe dans les hardiesses du novateur.
A des aperçus judicieux se mêlent en effet chez lui tant de témérités, et tellement irréfléchies que sa turbulence passa pour la fièvre d'un cerveau malade, ou travaillé par la fureur de dénigrer tous les grands noms. Comment pouvait-on prendre au sérieux les boutades d'un insolent qui s'acharnait à décrier la gloire de Newton, et s'était fait le détracteur du Rossignol? Outre que le critique eût compromis les meilleures causes par le charlatanisme de ses paradoxes, l'auteur dramatique n'était pas de taille à ébranler les colonnes du temple que sa main débile essuya de renverser.
S'il se distingue dans la foule, c'est donc seulement par la trompeuse fécondité d'une improvisation assez médiocre pour discréditer ses jugements et ses théories. Parmi les cinquante pièces
qui lui valurent une reDommée aussi bruyante qu'éphémère, nous ne saurions guère signaler aujourd'hui que le Déserteur j dont lè succès dura jusque sous TËmpire, et fut un scandale pour les arbitres officiels, entre autres pour Geoffroy, qui s'écriait avec consternation : a Depuis que le théâtre est en proie aux barbares, tout est perdu. La littérature est maintenant la cour du roi Pétaud. Les applaudissements sont prostitués à des rapsodiesqui déshonorent la scène. » Un style faux ou rocailleux, des tirades ampoulées, un étalage de vertus romanesques, des sophismes outrecuidants, des péripéties invraisemblables^ et des catastrophes fabuleuses, tels furent, en effet, les défauts qui firent, à bon droit, murmurer des juges sourcilleux. Mais ils eurent beau fulminer Tanathème contre ce a Diogène du théâtre et ce singe de Rousseau » , les cœurs se lais* saient prendre à Témotion de quelques scènes poignantes ; et c'en fut assez pour rendre ces grossières ébauches plus vivantes que bien des tragédies strictement classiques, mais solennellement ennuyeuses.
Les lettrés se liguèrent donc en vain contre un genre que le Mercure appelait « un monstre » ; leurs colères n'empêchèrent pas l'intrus de conquérir son droit de cité. S'il n'eut point pour lui les délicats, b faveur des autres, c'est-à-dire du plus grand nombre, le vengea des feuilletons où se répétait à satiété, sur toutes sortes de variantes, cet arrêt injurieux : a Non, ce n'est pas enrichir notre scène que de la flétrir par
des créations informes où l'on se flatte de plaire sans obéir à des règles. Aux pures jouissances du goût, c'est substituer la crapule; et, s'il arrive ainsi qu'on réussisse, c'est un malheur. »
Parmi ces malheurs déplorés par plusieurs qui les enviaient pour leurs œuvres délaissées, il faut compter le triomphe de Misanthropie et Repentir ^ Ingénieusement imité de Kotzebue par Julie Mole, ce drame fit couler un déluge de larmes. Jamais fiction n'avait suscité pareil concert de soupirs et de sanglots. Pour les femmes surtout, ce fut un point d'honneur d'aller s'évanouir à cette pièce. Elles crurent sans doute se décerner ainsi comme un brevet de sensibilité, peut-être même de vertu. Tout en faisant la part de l'excès qui se mêle à l'engouement parisien, on ne saurait pourtant nier la valeur littéraire de cette fable que recomn^ande l'intérêt d'une situation habilement analysée par un talent adroit à démêler des nuances morales, et à substituer l'entrain de la vivacité française aux lenteurs d'un modèle trop germanique . Mais, après avoir victorieusement réconcilié les deux époux que séparait une iaute irréparable, Kotzebue fut moins heureux quand il s'avisa de leur donner pour pendant ces Deux Frères dont les cœurs désunis par un malentendu se rapprochent, tout à coup, dans un élan de mutuel repentir, et d'affection subitement retrouvée. Il y a là trop de bavardage et de déclamation, une importance puérile attribuée à des riens, je ne sais quelle pleurnicherie un peu niaise, enfin un abus de morale édi- ^
fiante qui nous écœure. Aussi le public ne se mit-il pas en frais d'émotion.
Et pourtant, la source d'attendrissement n'était point tarie, comme le prouva bientôt la reprise de Pamélaj ou la Vertu récompensée. Car, cette pièce alla droit aux nues, sans autre mérite que d'avoir bit incarcérer son auteur, François de Neufcbftteaa, sous le règne de Robespierre, qui n'avait pu tolérer ce vers :
Souvenons-nous d'aimer^ oublions de punir.
C'est qu'au lendemain de la Terreur, on ne demandait qu'à se livrer sans résistance aux souffles déments qui semblaient épanouir les âmes. U y eut donc alors une recrudescence de sensibilité toute prête à profiter du moindre prétexte pour s'épancher. On le vit bien encore lorsque après la représentation de PAbbé de tÉpée^ ce chef-d'œuvre du genre, Nicolas Bouilly, lepoëte lacrymal, comme disaient en vain les railleurs, fut acclamé par un légitime enthousiasme qui réduisit les plus récalcitrants au silence. Geoffroy lui-même faillit être emporté par le flot, et dut se résigner, d'assez mauvaise grftce, à n'opposer aux transports dont il s'irritait que la protestation d'une ironie timide.
Nous ne pouvons prendre congé du drame, sans feuilleter en passant le répertoire d'Alexandre Duval, qui, parmi les hasards d'une veine inégale, ne cessa pas d'être une des imaginations les plus actives de l'époque impériale. Tour à tour soldat, marin, ingé-
eur, architecte, député des États de Bretagne, médien et directeur de troupe, puis académicien , avait pu, dans ces conditions diverses, recueillir en des traits de caractère ou de passion qui ne irent point perdus pour la scène. En lisant les noces où il nous raconte en quelque sorte la biograhie des principaux essais que lui suggéra la bonne )rtune de ses rencontres, nous aimons en effet un bservateur qui dut ses meilleures inspirations à 'expérience d'une vie aventureuse. A la vérité des )hysionomies, au tour naturel du dialogue, et à la lialeur du sentiment s'alliait aussi, chez lui, l'art si tire d'ordonner un plan, et de nous tenir toujours n éveil par des coups de thé&tre sûrement comblés. Dans ce talent se reconnaît le praticien qui ébuta par la profession d'acteur, ainsi que Molière, •aron, Dancourt et Picard.
0 nous offre donc plus que tout autre les garan- ^ d'une vocation éprouvée, comme l'attestent ses 'ivrages, dont la liste serait longue à parcourir; car 8*exerça dans les genres les plus variés, et avec une -marquable dextérité, qui fut vraiment fort oppor- ^iie, sous un Pouvoir si prompt aux défiances 'rilées. Mais son adresse ne le sauva pourtant pas ^périls qui menaçaient alors les plus circonspects, 'ous avons déjà dit un mot du veto brutal qui suprima le drame d'Edouard en Ecosse. Il y eut daner si pressant que l'auteur crut devoir quitter préipitamment Paris, puis la France. Une disgrâce
nalogue entrava bientôt la première représentais
lion du Lovelace français. Car l'Empereur , qui s'empressait d'ouvrir ses autichambres aux débris de l'ancien régime, refusa d'autoriser une pièce qui prêtait un rôle malséant à l'un des plus grands noms de France, au duc de Richelieu. Quant i Guillaume le Conquérant^ qui semblait avoir l'a* vantage de l'à-propos, vers le temps où s'organisa le camp de Boulogne, il lui fallut aussi battre en retraite devant la malveillance des courtisans qui, dans les louanges données à un prince normand devenu souverain d'Angleterre, virent des intentions hostiles à la politique impériale. Les choses s'env^ nimèrent à ce point que l'intervention de l'Impéra* trice put seule conjurer la foudre ; et, sans ce graoieoi patronage, Alexandre Duval en eût été réduit à s*ex* patrier une seconde fois.
Si le Menuisier de Livanie^ dont le héros était Pierre le Grand, put se jouer sans obstaclOi c'est que le Maître ne songeait point encore à sa campagne de Russie. Mais la Jeunesse d'Henri V n'obtint un passeport qu'à force d'instances. Ce drame s'appelait d'abord Charles IL Or, la censure craignit que cet épisode d'une restauration ne ravivât la souvenir des Bourbons : elle ordonna donc de changer le titre; et, devant cette injonction, Duval, reculant de deux siècles en arrière, dut choisir uB personnage qui monta sur le trône en 1413, au lien de 1660. De là, bien des anacbronismes pour Ifia* quels l'indulgence n'est que justice. Telle est, pat exemple, la scène où l'on s'étonne d'entendre pariai
ts et de montres^ dans un langage plus ap« i la cour de Louis XIV qu'à celle de I. Mais ces oublis de couleur locale n'em-* as la fiction d'être agréable, et ingénieu- »nstruite. Dans ce sujet scabreux^ qui roule sdaînes d'un mari libertin, et corrigé par , l'homme d^esprit réussit à égayer le sans blesser aucune convenance. On lui iutant plus de gré que ce même canevas . récemment porté malheur à Mercier , berté se tournait si volontiers en licence, sse discrète fût bien digne d'un littérat partie du groupe que le comte Daru prit de réunir toutes les semaines, en un dé- Qinical, sous le patronage d'Horace.
s drames où le sentiment du ridicule se vec la peinture des mœurs, nous presjà l'instinct comique auquel nous sommes de fantaisies animées d'une verve enjouée, rs, ks Projets de mariage, la Fille dHo^ fanie des grandeurs^ et surtout le Tyran I. Cette dernière bluette est la satire d'un •ariant, brusque et bourru, qui gour^ lut propos femme, enfants et valets. Au )ir ces bourrasques, ou de leur résister, is se décident à céder le champ de baleau matin, toute la famille désierte ; alors, »olement, l'insociable, qui est bon homme ant, n'ayant plus d'autre ressource que r contre lui-même, ouvre enfin les yeux»
292 LE DRA&ll:: SOUS L'EMPIRE.
fait son meâ culpâ^ regrette ses torts, promet de les réparer, et signe un traité de paix qui ramène les fugitifs. Ce motify que Brueys avait déjà traité dans son Grondeur, est spirituellement rajeuni par l'idée de la punition qui devient ici le remède du malade. Peut*ôtre n'était-il pas très-urgent de décourager ainsi la vigilance des maris et la sévérité des pères, surtout en un temps où les liens de la discipline domestique ne se relâchèrent que trop, s'il faut s'en rapporter à plus d'un témoignage. C'était presque inviter les ménages à divorcer pour incompatibilité d'humeur. On n'accepte pas non plus sans objection l'optimisme du dénoûment, je veux dire cette conversion foudroyante qui paraît assez invraisemblable. Molière eût préféré l'impénitence finale. Quand son misanthrope fuit au désert, il s'emporte plus que jamais contre l'espèce humaine. Tartufe subit un chfttiment,maisilnes'amendepas. Si Harpagon fait mine de capituler, c'est encore par avarice, et pour les beaux yeux de sa cassette. Le Malade imaginaire se désabuse de sa femme, et non de la médecine. Voilà le train ordinaire des choses. Mais toutes ces réflexions. Du val ne laissa pas au public le temps de les faire ; il sut émouvoir, amuser son monde, et \^ gageure fut gagnée.
Son Chevalier d'industrie est encore une comédie de caractères. Dans l'ancien théâtre se rencontrent déjà souvent ces types d'aigrefins, dont l'imperturbable effronterie gruge quelque vieille folle, et réussit à capter sa fortune en échange d'un nom. Mais il
n*est plus ici question de ces coquettes surannées, ou de ces bourgeoises vaniteuses qui veulent à tout prix se pourvoir d*un mari, ou s*affubler d'un titre. Nous avons affaire à un maître fripon, dont la rouerie savante fait courir des risques sérieux à Tinexpérience d'un cœur tendre et honnête. Après les secousses qui avaient confondu tous les rangs, et bouleversé Tordre social de fond en comble, l'heure pouvait être propice aux entreprises de ces intrigants dont le ppëte disait :
On en trouve partout, et surtout à Paris;
Ils ont beaucoup de noms, sont de tous les pays,
Toujours Français à Londre, Anglais en Italie.
Avec des airs polis, un ton de courtoisie,
Ils arrivent chez vous : là, ces joueurs heureux,
Sans môme les savoir, gagnent à tous les jeux.
Ils se montrent jaloux de l'honneur des familles,
Courtisent les mamans plus que les jeunes filles,
Et, dépensant par an plus de vingt mille écus,
Des revenus d'autrui forment leurs revenus.
Nous ne refuserons donc pas un air d'opportunité piquante au portrait qui démasque un de ces aventuriers. Avouons pourtant que Tescroquerie, fût-elle an prodige de souplesse diplomatique, est un ressort fâcheux, et dont l'emploi peut entraîner plus d'un inconvénient. Cette industrie ne s'exerçant d'ordinaire qu'aux dépens des sots, il est malaisé, soit d'intéresser en faveur des dupes, soit de grandir un scélérat jusqu'à des proportions tragiques, comme le fit Molière pour tempérer l'odieux de l'hypocrisie religieuse. Quoi qu'il en soit, si le choix du sujet fut
une erreur, elle est du moins d'un habile qui, par l'entrain d'une action bien menée, dissimula le défaut de sa fable.
Alexandre Duval nous introduit donc de plaiopied au cœur de la comédie impériale. Mais, avaot de Taborder de plus près, voyons où cet art en était vers la fin de la Révolution.