‹ Tableau de la littérature française 1800-1815 (volume 2)Chapitre 40 sur 56 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Dblilli:. Une royauté litt'^raire. Uu homme heureux. Ses préludes; le patronage de Louis Racine. Influence de Gress i. Traduction (b Géorgiques. Voltaire lui ouvre les portes de TAcadémie. Originalité d'une œuvre périlleuse. — L'École didactique et descriptive. La poésie et la science. Les Jardi'nSf recueil de morceaux choisis. Les hors-d'œuvre. Delille, et La Fontaine. Le goût de son temps. Son voyage en Orient. — Son exil volontaire après la Terreur. — St rentrée triomphale au Collège «le France. La Pitié (1802). Succès politique. Inventaire de son portefeuille. L'Homme des Champs; le grand seigneur philanthrope. Traduction de r Enéide, Le Paridii perdu. L'Imagination (1806). Les Trois Règnes, Encyclopédie pittoresque. — 11 faut condamner le genre plus que le poêle. Le réalisme classique. Fabrique de jolis vers. L*art frivole. L'Chide français. Poëme sur La Conversation, — Sa mort, son lit de parade. 11 apprivoisa les timidités de la Muse. Ses hardiesses de style. Il enrichit le vocabulaire poétique. Ne médisons pas trop même de ses périphrases. Ses œuvres furent un Jardin d'acclimatation.

Si Lebrun eut ses jours d'ovation, ils furent suivis d'une disgrâce définitive ; car Topinion ne lui pardonna pas d'avoir encouragé des crimes, et il s'en défendit mal par des strophes où protesta vainement une indignation trop tardive. Mais, tandis que le désert se faisait autour de sa mendicité morose, un autre poëte qui datait de loin, Jacques Delille, rentrait solennellement en possession de sa royauté débonnaire ; et, de 1800 à 1813, ses œuvres ne cesseront plus d'être la principale décoration d'une société qui acclamait en lui ses souvenirs d'autrefois. Puisque ce nom rappelle l'éclat d'un long règne, remon-

ns jusqu'à ravénement de co bel esprit dont on pu dire :

La Mode au vol changeant, aux mobiles aigrettes, Semble avoir pour lui seul fixé ses girouettes.

En effet, l'histoire littéraire n'offre guère de des- Dée plus heureuse. Car il n'eut qu'à paraître pour evenir l'idole d'une génération qui se vantait d'avoir ecoué le joug de tous les préjugés. Ils furent pourint bien modestes les débuts de cet abbé sémillant [oi devait égaler la réputation de Ronsard, dans le iècle de Voltaire. Né clandestinement, près d'Aî- [ueperse, au fond de la Limagne, en Auvergne, au Dois de juin 1738, fils d'une personne de condition ît de l'avocat Montanier, qui mourut en laissant à 'enfant une rente viagère de cent écus, n'ayant pa<; ïiême le droit de porter le nom de son père, il fiit 'levé par charité, d'abord au presbytère de son vilî^e, puis chez les jésuites, au collège de Lisieux, où e distinguèrent des aptitudes précoces. Plein de jenlillesse et de vivacité, surnommé l'Écureuil par ^ condisciples, il apprit à cette école les plus ingénieuses traditions du Père Rapin. Lauréat de conours, déjà célèbre dans les régions universitaires, ' ne s'en trouva pas moins fort dépourvu, lorsqu'au 'Oderoain de succès retentissants il dut songer à l'a- Bnir. Faute de mieux, il lui fallut donc accepter les umbles fonctions de maître de quartier au collège e Beauvais, et, bientôt après, de régent à celui 'Amiens. Mais il ne tarda pas à se mettre en vue:

car une épître qu'il adressa, vers 1761, à M. Laurent, inventeur d'un bras artificiel, eut la bonne fortune d'être couronnée par TAcadémie française.

Dans cette pièce s'annoncent déjà tous ses instincts. Il s'amuse à y décrire les appareils d'imprimerie, les moulins à vent, les pompes, les écluses, les ponts portatifs, les automates de Vaucanson, la machine de Marly, et autres merveilles de la mécanique moderne. C'est encore là qu'au mot glace il substitue les détours de cette périphrase :

Et le sablo dissous par des feux dévorants

Pour les palais des rois brille eu murs transparents.

Par ces industrieux enfantillages, il relève de ses premiers maîtres, et applique au vers français les ruses de la prosodie latine. Mais il donne aussi la main à Louis Racine, que l'on peut regarder comme le patron du genre descriptif. Delille nous raconte lui-même, avec un pieux accent, la visite qu'il fit à ce pâle héritier d'un grand nom, vers Tépoque où, dans son obscure chaire de Beauvais, il se délassait de pénibles travaux en méditant ses Géorgiques. L'auteur du poôme sur la Religion jugea d'abord ce dessein bien téméraire ; mais une trentaine de vers lus timidement d'une voix émue changèrent ces défiances en vifs éloges, dont l'aiguillon piqua d'honneur un talent qui ne voulait point s'ensevelir dans l'ombre d'une classe.

Parmi les influences qui agirent encore sur son imagination novice, n'omettons pas non plus les

exemples de Gresset, qu'un admirateur désireux d'être son émule put fréquenter à loisir, quand, après Texpulsion des jésuites, il fut appelé à Tun des postes d'enseignement qu'ils laissèrent vacants au collée d'Amiens. C'était là, dans la patrie de Voiture, que vivait comme en pénitence le chantre espiègle de Vert'-Vert. Or entre les deux esprits qui se rencontrèrent alors existait une sorte d'entente naturelle. Ils se valaient du moins par leurs grâces coquettej, et par les séductions qui feront dire un jour à une admiratrice de Tabbé, à une de ses dévotes : « Son ftme est d'un enfant ; elle a quinze ans ; elle a vingt mouvements à la fois. Il est, aussi lui, chose légère et vdlage. » Ces traits ne s'effaceront pas. Car Delille aura beau se vouer, comme il aimait à le croire, aux Muses les plus graves ; il sera toujours plus voisin d'Ovide que de Virgile, sous les auspices duquel il allait à entrer en scène.

Dans les derniers mois de 1769, un an après les Saisons de Saint-Lambert, parut enfin le monument qu'attendait la gloire. Il était prôné d'avance par l'impatiente curiosité des salons qu'avait affriandésla primeur de quelques fragments débités avec charme par un lecteur habile à duper les oreilles. On ignorait trop le modèle pour ne point fêter la copie. Aussi fut-elle déclarée, je ne dis pas égale, mais presque supérieure à l'œuvre même de Virgile. Dès lors, les deux noms ne firent plus qu'un, et le signal en fût donné par Voltaire en personne. Ravi de cette facilité brillante où il se reconnut, il applaudit de tout

im Lies POETES DE THANSITION.

cœur à un tour de force qui lui avait semblé naguère impossible. Avec sa pétulance ordinaire, il s'empressa même d'écrire à TÂcadémie, pour recommander à ses suffrages l'auteur du a meilleur poëme qui eût honoré la France, depuis VAri Poétique ».

Un tel patronage ne pouvait manquer son effet; et, en 1772, à trente-quatre ans, encore simple régent de troisième au collège de la Marche, Delille dut l'honneur d'un fauteuil aune élection que le roi confirma seulement deux ans plus tard, parce qu'il trouvait le récipiendaire trop jeune. « Trop jeune ! dit alors un prélat ; mais il a près de deux mille ans, l'Age de Virgile ! » C'était bien l'expression du sentiment universel; car, dans ce concert de louanges ne détonna qu'une note discordante, lancée par Clément, de Dijon (surnommé depuis rinclément)^ a vipère jalouse qui se cassa les dents à la lime », suivant le mot de Volta^ire. Dès lors, comblé de toutes les faveurs, professeur au Collée de France, chanoine de Moissac, abbé de Saint-Séverin, favori du comte d'Artois, hôte habituel des Choiseul, des Bragance, des Boufflers, des Narbonne, des Ségur, du prince de Ligne, et de toute une élite patricienne, oii il compta les plus grandes Dames parmi ses clientes, Delille n'eut plus qu'à se laisser porter par le flot.

C'était assurément beaucoup d'avoir fait admirer aux femmes elles-mêmes un poëme que la plupart connaissaient à peine par ouï-dire, et d'être ainsi comme un autre Anacharsis initiant les Parisiens

aux beautés du Latium. Ne fallait-il pas une dextérité bien rare pour forcer notre langue indigente et fière à rendre^ sans faste et sans bassesse, tant de détails rustiques dont s'effrayait alors son inexpérience, ou son orgueilleuse délicatesse ? Grâce à Télégance d'une version limpide, aisée, spirituelle et merveilleusement adroite^ il triomphait enfin d'un préjugé social autant que littéraire ; et, tantôt par subterfuge, tantôt par contrainte, il habituait la Muse à vaincre sa pruderie séculaire. Par cet endroit, il fut traducteur vraiment original, comme on le répéta sur tous les tons. Mais, cet éloge même implique certaines réserves': car il nous avertit des infidélités inconscientes, ou préméditées, sous lesquelles disparaît trop souvent le génie de Virgile. Ne cherchons donc pas en cette étude l'âme des choses, je veux dire la majesté de la nature romaine, les ravissements d'up enthousiasme sacré, ni l'idéale perspective d'une antiquitélointaine. Ce serait plutôt du Poussin arrangé par Watleau, du Raphaël retouché par Mignard ; ou bien encore, comme l'a dit spirituellement Sainte-Beuve, «c'est la demeure patriarcale d'Évandre restaurée par l'architecte de Trianon. »

Ce succès qui prit feu comme une traînée de poudre décida victorieusement d'une vocation qui n'avait plus qu'à suivre sa pente. Delille sera désormais le chef de cette École didactique et descriptive qui représente le dernier effort de l'invention défaillante. Tous les grands sujets étant ou paraissant épuisés, la science va de plus en plus devenir l'asile des

imaginations appauvries. Pour s'épargner la peine de penser, de sentir et de composer, les versificateurs exploiteront donc à l'enyi les mines ouvertes par lei Buffon, les Daubenton, les Lavoisier, les Montgdfier; et Ton ne verra plus guère que des chapitres d'histoire naturelle ou de physique s'alignant à la file, comme les plates-bandes d'un potager, les cages d'une ménagerie, ouïes échantillons d'un Muséum.

Tel fut le poëme des Jardins qui, publié par De* lille en 1782, peut être considéré comme le type d'un genre dont la vogue et le discrédit seront à jamais inséparables de son nom. Nous y surprenons en flagrant déUt des procédés aussi ccMmmodes poor les improvisateurs que peu conformes aux bis d'un art sérieux. Malgré leur engouement, les contemponins ne s'y trompèrent pas ; et, tout en adoucissant sa ti* rule pour un favori de la mode, l'auteur de CAnnk littéraire lui reprocha judicieusement d'avoir fait un recueil de morceaux choisis. Voilà bien le défaut o^ dinaire d'un poëte qui sait assurer le sort de chaque vers, mais néglige trop la fortune de l'ensemble. 0 ne cessera plus d'exposer, en une sorte de galerie, des tableaux dont le pèle-mèle laisse des impressioa<; errantes et disparates qui dissipent le regard, et latiguent l'attention.

Cet écueil était ici plus périlleux que jamais ;ear une matière assez ingrate se prêtait malaisémeot à l'unité d^une grande composition. De là bien des minuties et des digressions. Tantôt Deliile s'attarde aux moindres bagatelles, comme ces propriétaires

qui, promdQaat ua visiteur dans leur petit domaine, l'excèdent par Timportun plaisir qu'ils éprouvent à passer en revue tous les fruits de leurs espaliers, et toutes les fleurs de leurs parterres. Tantôt il s'échappe en épisodes parasites où s'aperçoit trop l'embarras d'un pinceau pris à court, qui use d'expédients pour remplir sa toile, et meubler ses fonds. Ce souci perpétuel est surtout visible dans une seconde édition, où il dut se mettre en frais de sensibilité, pour répondre à ceux qui l'avaient accusé de substituer Tesprit au sentiment. Une arrière-peosée d*apologie lui suggéra donc ses élégies sur la destruc* tion du parc de Versailles, sur le bannissement des chartreux et des trappistes recueillis par la générosité d'un grand seigneur, sur la mort du capitaine Gook, sur la nostalgie du jeune Indien transplanté par Bougainville en plein Paris, et reconnaissant un arbre qui lui rappelle sa patrie ; enfin, sur la restauration d'Âbdolonyme^ dont les aventures avaient alors un air de pressentiment politique ; car c'était un appel indirect fait aux espérances du parti royaliste.

Sans doute, il y eut jadis quelque à-propos dans ces hors-d'œuvre ; mais on leur préférerait aujourd'hui cette verve intérieure qui anime tout, et dispense de l'habileté par la candeur de l'accent. Oui, plus de franchise et moins de mesquines finesses nous vaudraient mieux que les calculs ou les minauderies d'une plume qui justifie ces malices de RIvarol :

tk>n style citadin |>eint en beau les campagnes ; Sur un papier chinuit» il a >u les inonlugnes^

La mer à l'Opéra, les forêts à I^ungchanip.

Pajùllon en rabat, coiffé d'une auréole, Dont le manteau plissé voltige au gré d'ÉoIe, C'est assez qu'il effleure en ses légers propos Les bosquets, et la rose, et Vénus, et Paphos.

Ducis toucha plus juste encore, dans une lettre intime où il écrivit : « Ce livre ne sera pas la volupté du rêveur solitaire qui a coutume d'emporter a?ec lui Virgile, ou La Fontaine. C'est qu'il y a dans la nature un charme dont ne se doute pas cet esprit gâteur de raison, et quelquefois de poésie, d Si, dans le Songe de Vaux, il vous arrive de relire les plaintes éloquentes de la nymphe Hortésie plaidant la grice de Fouquet, ces vers presque techniques, et pourtant éclairés d'un reflet qui vient de l'âme, vous feront comprendre quelle distance il y a de l'artifice à la vérité.

Delille fut cependant de bonne foi, quand il se cnit ami passionné de la nature. Cette illusion, il la partageait avec tous les citadins qui savouraient délicieusement ses vers. Pour plaire à ces faux amateurs de rusticité, ne fallut-il pas mêler à leurs idylles les parfums du boudoir? Ils voulurent retrouver le luxe de la ville dans la peinture des eaux ou des bois qu'ils honoraient parfois d'un coup d'œil protecteur, parmi les loisirs de leur villégiature. Ils aimèrent à voir dans les bluets des saphirs, dans les pavots des rubis, dans les gouttes de rosée des pertes ou des diamants, dans les prairies l'émail des fleurS) dans les gazons des tapis d'émeraudes, dans les

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fruits le velours, la pourpre, l'or et l'ambre. Pour reudre ces objets dignes de leurs regards, il convenait donc d'aller quérir des métaphores chez le bijoutier, ou dans les magasins de porcelaines et de cristaux. Or, Delille paraîtra presque un audacieux, si on le compare à tant d'autres dont la fadeur ferait pitié même à Watteau. Lui, du moins, au milieu des travestissements que lui imposa le caprice du jour, il garde une sincérité relative; et parfois on hérite à retourner contre lui ce trait malin qu'il se permit contre un grand prosateur, auquel il devait pourtant beaucoup de reconnaissance :

Des bosquets de Montbard, Buffon jugeait le monde.

A des yeux étrangers se conGant en vuin,

H vil peu par lui-même; et, tel qu'un souverain,

De loin, et sur la foi d'une vague peinture.

Par des ambassadeurs courtisa la nature.

S'il ne varia guère les ressources de sa palette, ce ne furent point les occasions qui lui manquèrent. N'eut-il pas la bonne fortune d'être enlevé par notre ambassadeur d'Orient, M. de Choîseul-Gouffier, qui le conduisit en Grèce, à Constantinople, sous le ciel du Bosphore, dans son magnifique palais de Thérapia? Mais de cette éblouissante Odyssée, le poëte revint, hélas! presque aveugle, pour recevoir les adieux des amis qu'allait disperser la Révolution. Car elle éclata bientôt ; et, dès lors, ne songeant qu'à se faire oublier, le favori des salons s'enfonça de plus en plus dans le silence de ses tristesses jus- «qu'au lendemain de la crise à laquelle sa gloire

inotTensive finit par échapper à force de prud^we, non sans avoir eu comme un furtif éclair de courage, lorsqu'il chanta son dithyrambe sur tlnmnr* talùé de l'âme. S'il n'émigra pas durant la Terreur, le voisinage de la foudre encore fumante lui laisa du moins un tel frisson d'effroi, qu'aussitôt qnès le 9 Thermidor, quand tous les proscrits se disposaient au retour, il s'empressa de quitter la France, pour échapper à de sinistres souvenirs.

Sa Muse tremblante erra donc de Suisse en Allemagne, d'Allemagne en Angleterre; et chacone de ces stations enrichit ses cartons d'une noovdle esquisse : car ses yeux entrevoyaient encore la lumière, et il faisait des provisions pour l'avenir. C'est ainsi qu'assistant au bombardement d'Honingue, en 1796, il reproduit dans ces vers le jeu des projectiles :

De son lit embrasé tantôt raffreose bombe En longs sillons de feu part, s'élève, et retombe, Se roule, se déchaîne avec un long fracas, De son globe de feu disperse les éclats. Poursuit, menace, atteint la foule épouvantée, Et couvre au loin de morts la terre ensanglantée.

Au delà de nos frontières, il put jouir de sa renommée cosmopolite. A Darmstadt, il visita des ja^ dins exactement dessinés d'après son pofime. Dam le Mercure de Wieland, un article flatteur le classait parmi ces élus dont la réputation éveille des échos en Europe. II résidait à Londres, en compagnie de Milton, lorsque, par des instances pressantes, Uns-

titut le pria de mettre un terme à œt éloignement r^ettable# Hais, par une sorte de coquetteriei il voulut se (aire désirer encore jusqu'à l'heure ob, daignant consentir au ?œu public, il reparut enfin dans sa patrie pacifiéCi le 1^ frimaire an IIIi pour aaaister triomphalement à la rentrée du GoUége de France*

11 revint donc escorté des poQmes qu'il rapportait de son exil volontaire. L'un d'eui, la Pitié (1802)9 pféoéda même un retour qui fiit celui d'une soove^ raine déchue, de la K use restaurée dans ses droits légitimes, mais reprenant avec le gouvernement des sakms tous les abus du bel esprit, et toutes ses habitudes d'ancien régime* L'osuvre où, évoquant les souvenirs du Tempk^ il pleurait sur d'augustes infor» tunes, ne pouvait manquer d'être saluée avec des transports d'enthousiasme par les émigrés dont se composa l'élite d'une société renaissante. Mais si les accents du royaliste lui allèrent droit au cœur , ils suscitèrent un frémissement de colère parmi les jaco« bins qui entouraient le Premier Consul, et {usaient assaut de 2èle pour devenir bientôt dignitaires de rSmpire. Aussi dénonça-t-on comme un crime d'État cette religion du regret et du deuil. « Pas de pitié pour ta Piiiéh s'écriait un ennemi anonyme. L'abbé D^ liUe n'avait pourtant aucune intention militante, on hostile. Ami de la paix et de son repos, il se présenta plutât en conciliateur ; mais les âmes n'étaient point encore assez fatiguées de la haine pour déposer les armes. Cette veine de sensibilité touchante eut

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donc surtout un succès politique, dont la conséquence fut d'engager de plus en plus le poète dans les intérêts de la cause monarchique à laquelle Tattadiait d'ailleurs la reconnaissance. Se tenant dès lors à dis* tance d'un Pouvoir habile a conquérir des adbésioos parmi les plus récalcitrants, il ne répondit à aucune de ses avances. Or, ce silence eut de Téloquenoe dans un mondé qui s'enhardissait à l'opitositioa, depuis qu'il n'avait plus aucun intérêt à flatter cehd qu'il appelait^ naguère un sauveur. Cette attitude tourna donc au bénéfice des vers qui allaient s'eovoler p;ir milliers d'un portefeuille bien garni.

En effet, à partir du jour où I>elille fut privé de la vue, il ne cessa pas de rimer sans désemparer, et à perte d'haleine. Le défilé commença par F Homme des champs y titre fort trompeur; car il s'agit ici d'un philosophe millionnaire qui habite un château seigneurial, mène brillant équipage, vit dans sa bibliothèque plus que dans ses fermes, cultive les beaux-arts (dos que ses terres, fonde des hôpitaux ou des écoles, dote des jeunes filles, et se croit modeste lorsqu'il s'écrie :

Oh I d'un simple bameau si le ciel m'eût fddt maître!

Delille avait pensé d'abord à intituler son ouvrage : les Géorgiques françaises. Mais, trop fin pour ne point se ravis(<r, il se garda bien de s'exposer ainsi à une double comparaison. D'ailleorSt l'agriculture ne joue qu'un rôle accessoire parmi les descriptions consacrées, comme dit sa préface, a aux prodiges de cette industrie qui perfectionne les raœs

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indigènes, acclimate les espèces exotiques, fait croître la vigne sur les rochers, force les torrents à dévider la soie, à dompter les métaux, à corriger les terrdns, à féconder par des irrigations le sol leplus aride, à réprimer ou utiliser les ravages ou les usurpations des rivières, en un mot, à opposer aux^ éléments les miracles du génie servi par la richesse » . Si encore il avait suivi ce plan qui promettait tout nn programme d'économie agricole! Mais il disparaît sous les broderies qui TétoutTent, et Chénier n'exagéra pas trop en disant :

Sous son maigre et joli pinceau La nature est naine, et coquette ; fi'habile arrangeur de palette N'a vu, pour son petit tableau, Les champs qu'à travers sa lorgnett(\ Et par les vitres du château.

Oui, Delille est encore ici trop prompt à voltiger de droite à gauche, de site en site, du trictrac au jeu d'échecs, du maître d'école au curé de village, d'inventions en inventions. Son cœur n'a pas séjourné dans le sujet dont il se joue. Il n'en soupçonne ni la simplicité, ni la grandeur. Bien qu'il ne possède que par à peu près les sciences précises qu'il effleure, ses villajgeois sont trop physiciens^ ou métaphysiciens; ils nous viennent tout droit des bergeries de Fontenelle, et ont fréquenté Jean^acques plus que la Maison rustique. Cependant, ce papillotage de couleurs disparates ou fausses conserve certaines apparences d'unité, parce qu'ici du moins ces dlGTi^-

reots motife gravitent autour d'un acteur principal, et ont pour eentre la figure sentimentale de ce philanthrope dont les largesses répandent partout le bien*étre et la joie.

Aussi préférons-nous cet ouvrage & ceux qpi suivirent coup sur coup, entre autres h l'Enéide^ dont les premiers chants avaient été lus à Ydtaire, ea 1776, et dont les derniers ne virent le jour qu'en 1804. Malgré ces trente années d'intervalle, on sent trop en ces pages les traces d'une précipitation manibste. Ce n'est pas seulement Virgile, mais bien Delille qui se reconnaît mal dans cette traduction reprise, comme une t&cbe, par une verve refiroidie. Elle n'a donc point, ainsi que ie$ GéargiqtieM^ l'entrain d'une plume animée par l'ardeur de la jeunessci et par les sourires de la Gloire,

Quant au Paradis perduj qui, vers 1805, prétendit nous révéler un génie dont l'audace étonna même les compatriotes de Shakespeare, ce fiit un essai plus téméraire encore. Il est visible que Delille approche son modèle indirectement, et de biais, par l'intermédiaire du chevalier de Mervy, et de sa prae vague ou fleurie. Ce travail rapide a pourtant chmtà une sympathique indulgence, si on l'accueille comme la distraction d'un vieillard affligé par la plus croells des infirmités, et réduit aux ressources de la mimoire. Ajoutons que Milton n'avait point encore eu de vulgarisateur, et que les inexactitudes de son interprète devinrent un mérite de plus pour des juges timorés qui n'eussent point accepté, sans

reculer d'épouvante, les sublimes hardiesses d'un maître réputé barbare. Ils furent, en effet, unanimes à louer les déguisements conseillés par le souci « de Tembellir ou de le corriger » , comme ils le disaient avec un sérieux imperturbable. C'est ce que fit trop souvent l'infidélité d'un imitateur qui ne craignit pas de mettre du vermillon à nos premiers pères. Avouons cependant qu'il fut parfois, sans le savoir, supérieur à lui-même, lorsque, s'oubliant, il se laissa ravir par les ailes de l'Archange, et inspirer par le soufQe du Dieu.

A tout prendre, ces soutiens étrangers lui réussissaient mieux que l'indépendance de sa propre fantaisie. C'est l'impression que nous laisse le poëme de t Imagination (1806), qui paraîtra plus froid encore, si l'on se rappelle qu'il fut composé sons le soleil d'Orient, en face des plages radieuses dont le souvenir avait suffi pour enchanter à jamais la lyre d'André Chénier. Ce n'est pas qu'ici l'exécution ait faibli. Au contraire : Delille eut rarement la main plus déliée ; mais une matière trop fluide devint un péril pour un talent qui se complaisait en ses défauts. De là les amusettes de la difficulté vaincue ; de là de brusques contrastes qui déroutent les yeux par leurs secousses; de là tous les détours d'un labyrinthe où Ton s'égare. C'est qu'au lieu de s'assujettir à la logique d'un sujet déGni, Delille s'abandonne aux mille surprises de l'imprévu. Il est évident qu'il veut utiliser ses croquis d'autrefois, et qu'il puise à pleines mains en ce réservoir. Ne fait-il

pas entrer de force dans son cadre, non-seulement la politique et la métaphysique (à la rigueur, on ie lui pardonnerait), mais toutes les sciences , sans excepter la géométrie, mais tous les sentiments humains, et toutes les aptitudes de Tintelligence? Oui, si Ton en croit ses analyses, l'Imagination est le grand, Tunique ressort; elle n'a pas moins d'importance que ia Sensation dans la psychologie de Condillac.

11 est vrai qu'en ces jeux il prodigue les agréments de sa facture ; car nul ne s'entend mieux à fixer des nuances légères, à saisir l'impalpable, et à donner du corps aux abstractions les plus ténues. S'il a le tort de régenter comme une écolière la faculté créatrice par excellence, et de l'asservir trop strictement à la tutelle du sens commun, son vocabulaire poétique atteste du moins une invention variée qui nous offre un riche trésor d'analogies spirituelles.

Que d'ingénieux détails dans l'anatomie de ces fibres délicates auxquelles la nature a confié l'empreinte de nos souvenirs !

Tel, dans l'enfoncement d'une retraite obscure^ Qu'éclaire d'un rayon une étroite ouverture, Le magique miroir, en ses mouvants tableaux, Représente à nos yeux et la terre, et les eaux. Les travaux des cités, les lointains paysages. Des objets réfléchis fugitives images.

Veut-il expliquer les rapports secrets qui enchaînent nos idées, il dit finement :

Tel un caillou tombant forme un cercle dans l'onde : Un autre lui succède, et tous les flots troublés Etendent jusqu'aux bords leurs cercle? redoublés.

S, il exprime la bizarrerie des songes par une 'aison qui ne manque pas non plus de nou-

, au miroir des eaux, notre œil voit retracés nuages en bas, les arbres renversés, terre sous les eaux, et les troupeaux dans Tonde, les ruisseaux roulant sous la voûte du monde, s le fond est le même. En songe, un orateur quatre points encor lasse son auditeur, ce par le rouet d'une rauque éloquence, songe^ un magistrat s'endort à l'audience, songe, le ministre, arrangeant son dédain. ir prendre des placets étend encor la main, songe, sur la scène, un acteur se déploie, iteur poursuit sa rime, et le chasseur sa proie: ^and voit des cordons, l'avare de l'argent, •enthièvre ouvre encor sa main à l'indigent.

ne nous laissons pas entraîner, nous aussi, ilaisir de vider tous ces tiroirs ; et, sans parler s fragments très-brillants qu'on savait alors ur, du récit des Catacombes, de l'Hymne h té, de la tirade sur la Sœur grise, du panégyle Rousseau, des pages oh sont si cordiale- Jlébrées les douceurs de l'étude et de l'amitié, nous d'en venir aux Trois Règnes ^ c'est-àbouquet de l'interminable feu d'artifice dont re, aujourd'hui ténébreuse, nous montre, au datantes girandoles, un dessin noir sur des es en bois blanc.

imière, le feu, l'air, l'eau, la terre, les minées végétaux, les animaux et l'homme, tel ond de cette encyclopédie pittoresque oîi la

prose de Buffon est versifiée par un émule du P&re Vanière. N'ayant pas, comme Delille, Tart de nous répéter sans nous copier, nous n'insisterons point une fois de plus sur le vice d'un procédé qui exclut Tordre^ la méthode > l'intérêt progressif, l'équilibre, et la proportion. Disons pourtant qae le genre, sinon le poète, est condamné par un abus qui devient ici comme une manie sénile. Tantôt c'est une lanterne magique, où passent et repassent ces verres multicolores dont les silhouettes font la joie des enfants. Tantôt c'est un cabinet de botanique et de minéralogie, où sont rangés tous les numéros d'une collection soigneusement étiquetée. Qu'il y ait sous ces vitrines des pièces jolies à voir, on ne saurait le nier. Nous signalerons, par exemple, les portraits du colibri, du cygne, du chien, du cheval et de r&ne, l'hommage à Linné, l'épisode de Christophe Colomb, l'éruption d'un volcan, l'anéantissement de l'armée de Cambyse, le tableau de la peste, les amours des plantes, l'éloge si connu du café, de la bière, du cidre, et du vin de Champagne. Il y a donc là beaucoup de savoir-faire, mais monotone sous sa variété spécieuse.

Nous ne verrons dans cette exhibition qu'une sorte de réalisme classique et discret, mais vide de sentiments et d'idées, comme celui qui, plus tard, sous le second Empire, sera le dernier soupir du romantisme. Entre ces deux écoles, il n'y a guère que la différence de limage coloriée à la photographie, de l'a peu près timide à la copie servile et

brutale) de la périphrase au mot propre. Au fond^ la stérilité est la môme. D*un côté comme de Tautre, oQ sent l'impuissance de concevoir, et la hâte de produire. Or, ce mal s'explique, dans les deux cas, par l'inertie des facultés viriles. Il y a là des signes de décadence qui tiennent à l'engourdissement de l'être iporal. Voilà pourquoi l'imagination n'est plus qu'un appareil mnémotechnique fonctionnant comme un rouage adroit, sans pouvoir nous rendre, bien qu'elle y prétende, la vivacité des sensations. Car, sans l'toie, la mémoire elle-même n'exprime rien; elle n'est plus qu'un prisme qui décompose les rayons, sans dégager ni chaleur, ni lumière.

DeliUe en est là. Il sait patiemment exécuter un fae^simile très-exact , mais devant lequel nous restons indifférents ; son habileté finit même par devenir toute mécanique. En la voyant agir, on croit assister aux opérations d'un castor, qui, privé de sa liberté, construirait encore, par instinct, la hutte dont il n'a plus besoia. Ou plutôt, il semble que ces vers, façonnés à l'emporte-pièce, sortent d'un atelier où l'on fistbrique sur commande des meubles, des décors, des paysages, des joujoux, des objets d'étagère, et mille autres fantaisies de luxe.

Que dirions-nous donc si du maître nous passions aux disciples ; au doux Boisjolin, poète dans sa sous* préfecture et sous-préfet en poésie ; à Parseval-Grandmaison, autre Chapelain qui vécut vingt ans sur la promesse d'une épopée ; à Lalanne, le chantre des cbouz et des raves, qui cultiva la littérature comme

un potager; à Castel qui se désolait de ne pouvoir, en dépit de Phébus, nommer le navet et la carotte; à Dubos, rhorticulteur des roses artificielles ; à l'ambitieux E^menard, qui navigua sur tant de mers, saDs pouvoir conquérir la Toison d'or; en un mot, à tous les défunts dont les reliques reposent encore dans les Leçons de littérature de Noël, comme en leurs catacombes? Une sensiblerie bonasse prise pour l'émotion, l'abondance des mots suppléant à l'indigence des idées, des traits maniérés et faux, sans relief ni franchise, un rhythme qui ne résonne qu'à l'oreille, une couleur à la détrempe, des parfums éventés, des minauderies de prude dont le sourire est une grimace, tout le clinquant de la rhétorique faisant de l'art comme on brode une tapisserie, voilà le signalement qui distingue cette postérité valétudinaire de l'abbé Delille.

Mais respectons au moins le Doyen de la famille, ne fût-ce que par déférence pour un grand nom; car jamais po6mes ne furent plus achalandés. Des tirages de cinquante mille exemplaires ne s'épuisaient-ils pas en quelques mois ? Ce succès de vente, qui simulait la gloire, tient à des causes diverses, entre autres, à Téclipse de tout idéal, chez un public qui, ayant perdu l'habitude des hautes pensées, ne rechercha plus que l'amusement des yeux. Encore ne fallait-il à des sens émoussés que des impressions douteuseis. Malgré les leçons du malheur, ces survivants du xviu* siècle étaient trop frivoles pour devenir, du jour au lendemain, ca-

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{Kibles de cette réflexion émue qui interroge le cœur ou la conscience. Croyant encore, par routine, sur la foi de leurs maîtres, que Thorame est tout entier dans ses organes^ ils ne s'avisèrent pas de soupçonner qu'il pût exister des poëtes du monde invisible» Aussi Deliile vieillissait-il impunément. Ses admirateurs, qui n'étaient pas non plus de la première jeunesse, ne s'aperçurent point de ce déclin, surtout quand le despotisme eut remplacé l'anarchie; car cette versification sonore et creuse fut alors un bruit qui rompait l'ennui du silence^ et s'associait assez bien au roulement du tambour.

Ce talent, qui eut son à-propos, n'a donc pas été seul responsable de ses défauts. Trop loué par les uns, mais trop déprécié par les autres, il fut digne pourtant de recueillir une partie de l'héritage laissé vacant par la mort de Voltaire, celui de la poésie légère où il ne connut guère de rival, quand il se résigna tout simplement à n'être qu'un charmant Ovide, sans aucune visée virgilicnne. Nous ne serons pas démentis par ceux qui ont lu son poème sur laCon^ versatiorij moins célèbre que tous les autres, et cependant bien préférable ; car on y voit qu'il lui eût été facile d'être mieux qu'un gentil esprit.

Ici, du moins ^ se montre un observateur pénétrant auquel la pratique des travers mondains offrait plus de ressources que son vagabondage de naturaliste amateur, ou ses inépuisables descriptions de bagatelles. Nous y retrouvons enfin DeliUe en personne avec son budinage enjoué, sa naïveté d'enfant, sa

galanterie, sa politesse, œ tour fin qui donne du prix à des riens, cet air de supériorité qui n'eut jamais de morgue, et les façons engageantes qui lui firent tant d'amis. Coryphée de salon, roi des causeurs, il n'eut en efiet qu'à se peindre lui-même pour nous apprendre l'art d'animer un entretien par des saillies piquantes, des compliments sans fadeur, une raillerie exempte d'amertume, et des anecdotes bien menées. On ne goûtera pas moins les croquis satiriques entremêlés dans cet album aux souvenirs d'une longue expérience qui avait vu passer tant de régimes divers, et se disperser tant de cercles choisis. Le nouvelliste, le voyageur bavard, l'érudit ennuyeux, le bel-esprit bourgeois, le bouffon, Tégolste, le mystérieux, le menteur, le médisant et le brouillon, sont autant d'esquisses prises sur le vif. Elles nous font regretter que OeliUe se soit voué constamment à la nature morte ; car, s'il avait intéressé l'homme à la connaissance de lui-même, il aurait pu mourir d'iqxh plexie, dans la nuit du 1*' au 2 mai 181^, sans que ses œuvres courussent le risque d'être, elles aussi, comme suffoquées par un oubli foudroyant.

Bien qu'aujourd'hui sa renommée nous rappdle un peu ce lit de parade où sa dépouille demeura plusieurs jours, la tête ceinte de lauriers, et le visage peint d'un fard qui recouvrait la pâleur de la mort, ne soyons pas ingrats envers le promoteur d'une îtforme désirable, mais qui passa trop inaperçue, parce qu'il l'accomplit sans en avoir pleine conscience. J'entends par là que son initiative donna

cours à bien des tennes roturiers proscrits jusqu'alors par l'orgueil d'une langue trop patricienne. Habituée qu'elle était, par les prouesses de la tragédie! à l'éloquence solennelle des rois et des béros, die dut à Delille une allure moins tbéfttrale, qui la rapprocha des sujets simples et familiers. Or, ce fut chose précieuse en un temps où la haute critique s'armait d'indignation contre un téméraire qui osait écrire:

Un haricot grimpant à la rame attaché.

Il y eut, en effet, du mérite à braver les pédants par un vocabulaire ob figuraient en toutes lettres, rÉtahn, la Cavale et FAne^

Dont le nom méprisé dégraderait on vers,

conune disait un de ces dégoûtés qui se croyaient arbitres du goût.

La traduction des Géar gigues fut, à elle seule, une victoire décisive remportée sur les dédaigneux qui, mettant la nature en interdit, et lui imposant nos distinctions sociales, supprimaient par leur mépris les trois quarts de la création. Gr&ce au patronage de Virgile, Delille fit entendre à des oreilles françaises bien des détails que ne se permettait pas la prose elle-même. Décrivant minutieusement la charrue^ il nomma sans détours le contre, les oreillons y les coins ^ le timon ; et la vertu de son imitation féconde enrichit le dictionnaire poétique de tous les termes campagnards que l'usage avait

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relégués dans les traités d'agriculture, ou dans la Maison rustique. S'il chemina d'un pas in^al sur cette voie qui semblait prohibée, la faute en fut moins à lui qu'à ses contemporains. Lorsque la crainte des puristes l'arrêtait en route, il regagnait bientôt, par de soudains élans, le terrain perdu par ces langueurs ; et, rattrapant son guide, il put souvent s'appliquer à lui-même ce vers de V Enéide :

llle ducem haud timidis vadentem passibus œquat *•

Disons plu^ : nous devons môme de l'indulgence à des périphrases qui furent, en bien des cas, un expédient approprié aux scrupules d' un public pusillanime; car c'était encore faire acte de bonne volonté que d'introduire ainsi, par des portes dérobées, les objets qui n'auraient pas eu le droit de s'offrir à visage découvert, et de prime-saut. Pour ne pas effaroucher le beau monde, il fallait bien recourir à ces voiles discrets qui ménagent et amortissent la lumière. Ces circonlocutions, a dit un juge excellent, « domptèrent la langue poétique, comme on dresse une monture trop susceptible ». Elles lui firent voir de loin les épouvantails qui lui causaient une sorte d'effroi; puis, le cercle se resserrant de plus en plus, à mesure que l'expression se rapprochait davantage de la réalité, les instincts ombrageux de la Muse finirent par céder à ce prudent manège. Aussi M. Martba a-t-il ingénieusement comparé ces poèmes initia-

i. Lui aussi, comme sou guide, il marche d'un pas iotrépide.

teurs à un «jardin d'acclimatation », où Delille tenta d'heureux essais avec une persévérance qui mériterait une médaille d'honneur^ comme en un concours agricole*.

Nous ne lui refuserons pas non plus la dextérité d'une facture qui assouplit le vers par des enjambements et des coupes accommodés aux évolutions d'un mètre plus agile. Quant à l'harmonie, elle fut un de ses dons natifs; et on ne lui reprochera que d'avoir fait étalage trop complaisant de sa science musicale. En résumé, Delille doit être considéré comme un des maîtres de notre prosodie, n'en déplaise aux nouveaux venus, qui, trop irrévérents pour un

1. Delille Toolat rendre ce service. Dans son Discours préliminavre f n'écrit-il pas : a Parmi nous, la barrière qui sépare les grands da peuple a séparé leur langafçe; les préjugés ont avili les mots comme les hommes. La langue, en devenant plus décente, est devenue plus pauvre; et, comme les grands ont abandonné au peuple rexercice des arts, ils lui ont abandonné aussi Ica termes qui peignent leurs opérations. De là, la nécessité d'employer des circonioeotioQs timides, d'avoir recours à la lenteur des périphrases; enfin, d'être long de peur d*ètre bas ; de sorte que le destin de notre langue ressemble assez à celui de ces gentilshommes ruinés qui se condamnent à l'indigence de peur de déroger... Cependant, j'ose le dire, j'ai cru que ces difficultés ne seraient point invincibles pour un grand écrivain qui se ferait traducteur. Car si le climat, le gouveruement, les mœurs influent sur les langues, le génie des grands écrivains les dompte, les plie à son gré, rajeunit les mots antiques, naturalise les nouveaux, transporte les richesses d'une langue dam une autre, rapproche leur distance, les force, pour ain?i dire, à sympathiser, rend fécond l'idiome le plus stérile, rend harmonieux le plus âpre, enrichit son indigence, fortifîe sa faiblesse, enhardit sa timidité, met à profit toutes ses ressources, lui en crée de nouvelles, en fait la langue de tous les lieux, de tous les temps, de tous les artf. • Celui qui parlait .ainsi, en 1769, fut un novateur, et plus hardi ^Yie bien d'autres aux yeux desquels il semble timide.

de leurs plus illustres devanoiers, justifieront peai- 6tre aussi, à leurs dépens, cette vérité ciruelle :

Qui platt est roi ; qui ne plait plus n*est rieo«

De telles vicissitudes sont à redouter, surtout en ees saisons variables où s'opère le travail des choses q[Qi finissent et de celles qui commencent. Quand dsi rayons indécis éclairent les cieus, et qu'on ne siH s'il faut y voir les premières lueurs du jour qui re* naît, ou les dernières clartés de celui qui s'évanouit, la fortune d*un nom court alors bien des périls; et cela, d'autant plus que les événements l'engagent dans le flux et le reflux des agitations politiques. Or, cette destinée fut celle d*un autre talent que nous allons étudier aussi, de M. de Fontanes, qui, poète, critique et orateur, représenta, sous l'Empire, de$ nuances intermédiaires entre les traditions dassi* ques dont il continua les exemples» et les préludes d'une Restauration vers laquellerinclinaient d'avanœ ses souvenirs ou ses amitiés.

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