LIVRE PREMIER
des idées religieuses
CUAPITRE I"
ù\mi de réactiou contre la philosophie du xvill* siècle et la RéTolutinu. — L'Ecole théocratique. M. DE BoNALD ; sa biographie. Théorie du pouvoir pt)iitique et religieux. Moïse et Lycurgae. La Uqislation primitive ; Torigine surnaturelle du langage. Défis Uocé* aux idées du siècle. — Le Dialecticien. L'ÊcriTain.
Lorsqu'au milieu des pompes de Tilsitt et de Dresde Napoléon parut entouré d'un cortège de rois, il ne déploya pas sa puissance par un acte plus mémorable que le jour où le sanctuaire de Notre-Dame le >it présider à la réconciliation de la France et de 1 Eglise. Dans cet événement qui répondait aux vœux d'une société où les populations étaient privées de pasteurs, les tombes de prières, et les berceaux de baptême, nous signalerons comme la frontière d'une époque nouvelle dont la première pensée fut de venger la défaite du christianisme vaincu par une guerre de cent ans.
Nous sommes, en effet, bien loin de la période encore récente où cette antique religion , environnée d'honneurs et de richesses, pleine de vie apparente,
mais dépourvue de crédit moral, était délaissée de toutes parts comme ces édifices chancelants qu'une crainte prophétique conseille de déserter avant qu'ils ne s'écroulent. Au lendemain de l'épreuve qui venait de purifier le temple, et de rendre aux fidèles des vertus trop oubliées dans les jours prospères, tous les esprits sérieux furent saisis d'une sorte d'étonnement, et presque d'effroi. Au plaisir de l'incrédulité succéda tout à coup son malaise, je veux dire le trouble des âmes qui se sentaient isolées et impuissantes. Les meilleurs s'aperçurent alors qu'une force leur avait manqué, parce qu'ils s'étaient trouvés aux prises avec la Révolution sans une foi commune pour tempérer ses colères, sans une règle capable de redresser ses écarts, sans l'appui d'un principe, ou la lumière d une croyance. Aussi la violence qui prétendait accomplir l'œuvre de la raison n'avaitelle pu fonder que des haines. A l'heure même où elle se croyait sûre de l'avenir, ses victoires sans lendemain s'étaient tournées en déroute ; et, après la chute des fanatiques, les vrais amis de la liberté en furent réduits à marcher tète baissée, à rougir des forfaits dont ils paraissaient solidaires, bien qu'ils en fussent innocents ; enfin, à se repentir presque des luttes soutenues pour des idées que le sang versé semblait avoir, sinon déshonorées, du moins compromises pour longtemps. Bref, ils comprirent que des représailles allaient faire explosion de toutes parts. Il fallait s'y attendre. Car dans les cœurs, dans les caractères et les consciences, il y avait encore plus de
fuines que sur le sol de la patrie ; et, en présence de cette misère universelle, Topinion ne pouvait être équitable ou modérée. U est donc naturel qu'égarée par la peur et peut-être aussi par ses remords, elle ût usé de son indépendance reconquise pour maudire tout d'abord non-seulement les hommes qu'elle avait le devoir de détester^ mais les doctrines qui n'étaient pourtant pas responsables de leurs crimes, et jusqu'aux principes bienfaisants qui assuraient à tous le droit de penser et de parler librement. Dès le mois de décembre 1794, un des plus chers disciples de Voltaire, celui qu'il avait appelé son fils, le jacobin La Harpe, donnait le signal de ces fâcheuses palinodies ; et, dans son cours du Lycée, il lançait contre les patriarches de l'École philosophique de véhéments réquisitoires qui ne furent interrompus qnepar le canon du 13 vendémiaire (5 octobre 1795). ^ escarmouches se changèrent bientôt en une campagne régulière conduite par le Mémorial^ la Quotidienne et la Gazette, contre le Conservateur et k Journal de Paris, où Garât, Chénier, Daunou et Rœderer tenaient tête à Fontanes, Fiévée, Lacretelle et Michaud. Mais ne remuons pas ici ces cen- (Ires éteintes. Au lieu de nous perdre dans la poussière de cette mêlée, allons droit aux chefs d'une /éaction catholique et royaliste qui devait être d'autant plus ardente qu'elle empruntait des arguments poissants aux leçons d'une douloureuse expérience, aux sentiments indignés des honnêtes gens, à la pitié qui vengeait tant de victimes, à des regrets
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respectables, et à des espérances d'ordre social qui furent alors une des formes du patriotisme.
Avant de voir Tesprit politique étouffer ces querelles par le traité de paix qui s'appela le Concordat^ jetons donc un rapide coup d'œil sur une école qui tenta de discréditer la raison comme un abus, et de démontrer philosophiquement Tinariité de toute philosophie, en un mot, de remonter d'irrésistibles courants. Puisque ces docteurs laissèrent après eux des disciples dont l'influence fut un de nos malheurs, revenons à la source d'une tradition qui dure encore, c'est-à-dire aux œuvres de MM. de Donald et Joseph de Maistre chez lesquels toutes les révoltes des vaincus s'organisent en système, ou se déchaînent en invectives.
Né le 2 octobre 1754, à Milhau, dans le Rouergue, au sein d'une famille ennoblie par la robe, Louis- Gabriel-Ambroise de Donald était sorti de l'Oratoire pour entrer dans la compagnie des mousquetaires du roi. Mais ce corps d'élite ayant été licencié en 1776, il se retira dans ses terres, où il vivait en gentilhomme honoré de l'estime publique, lorsqu'en 1790 les suffrages de ses concitoyens l'appelèrent îu présider l'Assemblée provinciale de l'Aveyron. Dans les préliminaires d'un mouvement national iL ne vit que des entreprises sacrilèges, et aima mieuxL se démettre de son mandat que de sanctionner lau Constitution civile du clergé. Ce fut un premier" gage donné aux émigrés qui lui tendaient la main^ et, bientôt après, partant pour l'armée des princes^
il servit sous les drapeaux de Condé jusqu'au jour où, la déroute de ses espérances Tayant conduit dans la cité savante d'Heidelberg, il finit par s'y fixer pour se vouer à l'éducation de ses fils.
Ce fut alors qu'il crut devoir exprimer tout haut les colères qu'il avait sur le cœur. Elles éclatèrent dans sa Théorie du pouvoir politique et religieux^ essai publié à Constance en 1796, et condamné au pilon parle Directoire. Avec une sorte de majesté sacerdotale où la hauteur du patricien s'alliait à la rudesse d'une dialectique impérieuse, il s'y faisait leLycurgue, ou plutôt le Moïse de la théocratie.
En abrogeant les lois d'exil, le 18 Brumaire allait lui permettre de revenir en France, et d'y reprendre en toute sécurité des études qui, pour sa conscience, étaient un devoir auquel il se consacrait comme à un office de magistrature. Zélé partisan d'une autorité al)solue, il j.ardonna volontiers l'Empire à celui qu'il traitait d'usurpateur ; mais il se refusa pourtant à ses avances jusqu'au jour oîi, grâce aux instances de M. de Fontanes, il consentit enfin, vers 1800, à se laisser nommer conseiller de l'Université. 11 adressa même au Mercure l'hommage discret d'une adhésion tardive , non sans rester royaliste de cœur. Car, en dehors des Bourbons, il n'admettait pas de salut possible; et, après leur ^^lour, il n'aura qu'un regret, celui de les voir ^transformer en rois constitutionnels.
C'est ce que nous annonce d'avance sa IJyisia^ ^ion primitive, ouvrage dogmatique où les formules
de son credo s'ordonnent en bataille. Il nous y pro* pose le décalogue d'une société dont la pierre angulaire est le droit divin qu'il regarde comme Tunique sauvegarde de tout ordre, de tout progrès, de toute civilisation. Combattre le principe de la souveraineté populaire, attribuer à Dieu seul Torigine de tout pouvoir, appliquer la logique à Thistoire pour légitimer, par les syllogismes d'un long et subtil paradoxe, un régime réprouvé par la raison moderne et jugé par le temps, telle est Tintention d'une apologie que termine cet arrêt : a La Révolution qui a commencé par la déclaration des droits de l'homme ne finira que par la déclaration des droits de Dieu. » Il y ajoutait cette menace : « TouU peuple qui ne sait pas trouver en lui le commande-* ment et l'obéissance, obéira à un autre peuple. )► Pour préparer le rétablissement de ce qui avait ét^ aboli, il jugeait donc nécessaire d'abolir d'abo tout ce qui était décidément établi.
La nouveauté de ce livre fut le dessein de souteni le passé non plus comme un fait, mais comme un doctrine dont la vaste synthèse, embrassant à la fo l'État etl'ÉgUse, l'esprit humain et la société, tirait une politique d'une métaphysique. Certes, l'ambitio*! de l'architecte fut singulièrement hardie; mais, & elle fait honneur à la puissance de ses combinaisons elle ne réussit qu'à construire une théorie fragile dont les conclusions répugnent tout ensemble à 7 sagesse divine et à la dignité humaine. Absorbe'' raison dans la révélation, n'est-ce pas en eSet
Ttvir notre plus enviable privilège, et professer que le Créateur^ par une étrange inadvertance, avait oublié d6s l'abord de donner l'intelligence à sa créature de prédilection ? En expliquant par un miracle l'origine du langage, et déclarant que Dieu dut apprendreàllionmie, par voie d'autorité, toutes les vérités universelles que nous considérons comme des germes innés, M. de Bonald revenait d'ailleurs, sans le savoir, à l'empirisme de Condillac, et à l'erreur même qu'il voulait combattre. Car exagérer le rôle de la parole jusqu'à lui attribuer la vertu de produire les idées, et dire expressément que a les mois font la pensée n , c'est dépouiller aussi notre entendement de toute initiative, c'est le ramener à n'ôtre plus qu'une mémoire docile, c'est enfin transformer nos facultés les plus précieuses en un simple réservoir de phénomènes extérieurs, et de notions enseignées après coup. Il retombait donc dans les errements de l'école aux yeux de laquelle l'esprit, avant la parole, ^t aussi vide et nu qu'une feuille de papier blanc, attendant des caractères imprimés par une main étrangère. Outre que ces hypothèses détruisent la ncine de toute philosophie, confondent la certitude *vec le témoignage, et ouvrent ainsi carrière à la négation ou au doute, il est périlleux, môme au point ^e vue purement orthodoxe, de trop prodiguer les ïûoteurs surnaturels. Car employer ce ressort là où i' devient superflu, c'est l'affaiblir là où il serait indispensable. Si la raison naturelle n'est plus, elle aussi, qu'un catéchisme de traditions révélées, les
titres du dogme chrétien risquent de perdre, en le partageant, leur caractère le plus distinct ; et la conséquence de ces prémisses sera tôt ou tard le double danger de Tintolérance, ou du scepticisme.
M. de Bonald ne devait pas, du reste, reculer devant les conclusions pratiques de ses principes ; et, après 1815, dans les assemblées législatives, le député comme le pair de France ne perdra pas une occasion de poursuivre avec un infatigable entêtement toutes les applications de ses témérités spéculatives. Imposant aux questions les plus contingentes de la politique les procédés absolus de la métaphysique, il n'hésita pas à ériger ses préférences en axiomes nécessaires. U fut un des plus ardents promoteurs des lois portées contre la presse, il fit Tapologie des majorats et du droit d'aînesse, il protesta contre la division des propriétés, il réclama l'abolition du jury, regretta les maîtrises, plaida pour la censures et les cours prévotales, s'éleva contre la liberté des pétition, repoussa toute garantie contraire au bon plaisir du Roi, décida qu'il était a indécent » d€ confier l'instruction publique à un administrateucr laïque, en un mot, considéra la Charte octroyée comme une honteuse capitulation. Dans les débats sur la question du sacrilège, ce fut encore lui qui prononça ces paroles : « Dieu est Toffensé, renvoyez Itf coupable devant son juge naturel. » En résumé, con— damnant toutes les formes du régime parlementaire il déclara « qu'on ne devrait rassembler les hommes qu'à l'église et sous les armes, parce que là seule-
ment ils ne délibèrent pas, mais écoutent et obéissent».
Est-il besoin de réfuter ces extrémités d'opinion ? Se persuader que la société ne peut vivre sans des institutions mortes, ne considérer comme durable que ce qui a péri, conclure des fautes commises par la raison qu'elle ne cesse de déraisonner, se rejeter de rimpiété dans la théocratie, et de la démagogie dans la féodalité, n'est-ce pas se porter d*un excès à un autre, et ajouter un nouveau mal à celui qu'on 56 propose de guérir ? De cruels mécomptes peuvent sans doute, dans un moment de lassitude, suggérer ces résolutions désespérées, qui ressemblent aux caprices d'un malade. Mais ce sera toujours, en dépit de l'éloquence, une tâche ingrate et stérile que de s'acharner à la censure impuissante des œuvres accomplies par le progrès des âges, et que nulle force kumaine ne saurait changer. Aussi ce credo mystique de la servitude volontaire n'aura-t-il pas d'autre effet que d'exciter plus tard d'unanimes défiances contre une Restauration inaugurée au nom de 1^ paix et du droit. Les événements ne l'ont que trop prouvé ; car on peut dire que les ordonnances ^e juillet et la Révolution qui suivit furent le élémentaire de la Législation primitive.
L'illusion d'un penseur éminent fut aussi de croire que des lois suffisent pour gouverner un peu- P'^) et assurer son bonheur. En supprimant du mécanisme qu'il avait imaginé le rouage de la liberté, » manqua de cette clairvoyance qui est la première
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condition du Bens politique. Ck)mm6nt, en effet, pour* raît-on agir sur les hommes, quand on renonce, je ne dis pas à flatter leurs passions, mais à comprendre leurs sentiments, pour les guider et les modérer ? Cette révolte contre l'inévitable est un aveuglement analogue à celui de ces rêveurs qui, brisant tous les liens par lesquels le présent tient au passé, se persuadent que la raison date de leurs chimères, et qu'ils ont vu naître un beau jour la vérité dans le laboratoire oti leur orgueil combine de vains systèmes» L'Église elle-même qui sut constamment satisfaire aux besoins des âmes méconnaîtrait ses intérêts et ses devoirs, si elle voulait n'habiter que des tombeaux, et ne chercher la lumière que dans les ombres du passé. Tandis qu'autour de nous tout s'opère au nom de la liberté, même l'avènement des oppresseurs qui se font sacrer par l'élection popu-* laire, le christianisme ne saurait donc oublier sans péril que l'affranchissement des consciences fut un de ses bienfaits, et ne cessera pas d'être une des forces les plus sûres de son apostolat.
Mais, sans insister plus longtemps sur les chimères d'une politique surannée, considérons un instant l'écrivain qui mérite de survivre au publiciste. Au service de ses dogmes hautains il mit un style dénué d'ornements, et dont l'âpre nudité rappelle ces montagnes du Rouergue qui furent son berceau. Ce législateur austère a le tempérament d'un Bomain, ou plutôt d'un Spartiate. J'entends par là qu'il ignore la délicatesse et le charme, a II
n'aimait pas les Grecs, a dit SaiDt&*Beuve, et les Grecs le lui ont bien rendu. » Oui, tout atticisœe lui fit défaut. Si Joseph de Maistre eut parfois une ^alectique ailée qui se souvient de Platon, M. de Booald appartient de préférence à Técole de Ck)Qdillac et de Condorcet. Empruntant à ses adversaires la méthode qu'il retourne contre eux, il a, lui aussi, le goût de Tabstraction, et une sécheresse trop étran* gère au souci de plaire ou d'émouvoir, U se résignait du reste à l'impopularité qui pouvait en résulter, et la prenait même pour un bon signe. Un jour qu'on insistait devant lui sur la différence de l'accueil fait au Génie du christianisme et à la Législation primi^ tive^ ne lui arriva-t*il pas de répondre : « C'est tout simple, /at donné ma drogue en nature^ et lui, il l'a servie avec du sucre. » Voilà bien le langage d'un esprit qui ne connut jamais les endroits sensibles par lesquels le cœur se laisse toucher. Au lieu de rendre la vérité insinuante, le théoricien et l'honune de parti lui conununiqueraient plutôt je ne sais quel air scolastique dont l'insolence impérieuse choque et rebute, Dure et cassante, son expression a un rigo<- ^e de sens qui tyrannise rattention. Il affecte Tha*^ bitude des affirmations absolues qui n'admettent pas de réplique, et promulgue ses décrets sur les hau* teurg d'un Sinal où se trouvent des buissons, mais sans flammes, des nuages, mais sans éclairs. Logicien délié qui ne craint point les redites, la moatonie, l'abus des citations et l'appareil des raisonne • Qientsles plus compliqués, il jette sur les esprits une
sorte de filet dont les mailles sont tellement serrées, qu'elles étouffent leur proie : elle a cessé de vivre dès qu'elle est prise.
Aussi faut-il quelque patience pour suivre ses déductions de théorème en théoième. Mais s'il sacrifie sans regret son talent à son système, ses livres gardent encore l'empreinte profonde des passions au milieu desquelles ils furent comme forgés en pleine fournaise. Le souffle d'une foi intrépide anime donc les fantômes qu'il évoque, et l'impétuosité de ses exaspérations.a le caractère naïf d'un premier mouvement. Quand il veut bien renoncer à Taridité technique de la théorie pure, pour justifier ses idées par des faits, et caractériser les opinions qui l'irritent, il devient môme moraliste incisif, et riche en traits heureux qui relèvent sa diction. C'est alors qu'il juge avec autorité, décrit avec relief, mêle de l'esprit à sa polémique, et de la finesse à la sûreté de son observation. Parfois aussi l'éloquence lui vient à force de raison, et par cette vertu que donne à la parole l'accent d'une conviction. Tantôt la chaîne de ses arguments se soude tout à coup à une formule qui brille comme un anneau d'or. Telles sont par exemple ces fortes pensées : « Il ne faut pas que la loi conspire avec les passions de l'homme contre sa raison. — En morale, toute doctrine moderne et qui n'est pas aussi ancienne que l'homme est une erreur. — Le but de la philosophie est moins d'apprendre aux hommes ce qu'ils ignorent que de les faire convenir de ce qu'ils savent, et surtout de le leur faire prati-
qiier. » Tantôt ses définitions ou ses sentences s'imposent comme le verbe d'un oracle. Homme public, témoin de l'influence exercée par nos idées, il n'en exagérait pas trop les conséquences lorsqu'il disait avec énergie : « Un ouvrage dangereux écrit en français est une déclaration de guerre à toute l'Europe. » Vauvenargues n'eût pas non plus désavoué les sobres et saines réflexions que voici : « Le beau ea tout est toujours sévère. — L'auteur d'un ouvrage sérieux a complètement échoué quand on ne loue que son esprit. — Si les grandes pensées viennent du cœur, les grandes et légitimes affections viennent de la raison. — Rapprocher les hommes n Gst pas le plus sûr moyen de les réunir. » Ailleurs, ^^ STiivité s'arme d'ironie, et s'aiguise en une pointe ^^r^e, ici par exemple : « Des sottises faites par des S^risj habiles, des extravagances dites par des gens ^'^sprit, des crimes commis par d'honnêtes gens, voilà les révolutions. »
^lais sa plume a rarement le secret de forcer le lecteur à une adhésion immédiate. Il lui arrive d'ordinaire de nous étonner sans nous convaincre, et sa logique toute grammaticale n'est pas exempte d'une sorte de charlatanisme inconscient. Même quand il tient une vérité, il la rend invraisemblable, parce qu'il la ramène trop à la mesure de ses préjugés. 11 est si évidemment prévenu par ses amitiés ou ses aversions qu'on soupçonne malgré soi les principes qu'il énonce d'être gratuits, et les faits qu'il invoque d'être plus ou moins contestables. Voilà ce qui fai-
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sait dire à un critique cependant très-bienveillant poui sa personne, à Joubert : « On rencontre chez M. de Bonald de singulières conséquences : il semble qu'on y tombe par un casse-cou, et Tesprit se sent quelque chose de démis. U n'y a souvent dans ses écrits que l'insistance d'un homme qui affirme résolument, /i se trompe avec une force 1 Or, avoir fortement des idées, ce n'est rien. L'important est d'avoir des idées fortes, c'est-à-dire où il y ait une grande force de vérité. // faut se piquer dêtre raisonnable^ ei non pas (Taooir raison^ de sincérité et non pas d'infaillibilité. )) On ne saurait mieux juger le docteui intraitable qui, fermé à toute vue d'avenir, sera aussi hostile aux télégraphes et aux chemins de fei qu'aux franchises de la pensée. U lui fallut pourtant leur rendre plus d'un involontaire hommage, ne fût-ce que par des violences qui^ chez lui, sont un aveu de faiblesse. N'est-ce pas du haut d'une tribune, et au sein d'un parlement^ qu'il lança contre les parlements et les tribunes des anathèmes qu'on croirait contemporains de Grégoire Vil et d'Innocent III ? Il se vit donc cerné par les idées qu'il prétendit anéantir ; et, pour guerroyer contre elles, il dut se servir des armas qu'employaient ses adversaires. H lui échappa même plus d'une distraction qui déconcerta son attitude ; car il s'oublia parfois jusqu'à mêler à ses doctrines les plus rétrogrades des opinions de rencontre qui en seraient la meilleure réfutation. Mais n'abusons pas contre lui de ces surprises. Mieux vaut honorer dans ce champion du
passé la constance d'un caractère, et la bravoure duo talent inébranlablement fidèle à un drapeau que ses actions d'éclat rendirent plus impopulaire encore. Par une dernière ironie de cette malicieuse fortune qui déjoua toutes ses espérances, un vaudevilliste, M. Ancelot, lui succédera dans son imposant fauteuil de l'Académie française, et sera chargé plus tard de son oraison funèbre.
Pourtant, bien que la plupart de ses principes aient succombé avec lui, saluons dans sa personne un de ces rares esprits qui ennoblissent une défaite. Aujourd'hui, le souvenir du publiciste nous semble bien lointain ; il n'est plus que le grand honmie d'une secte vaincue. Mais le philosophe n'a pas disparu tout entier. Intelligence de premier ordre, il a ïnéme droit à une part de reconnaissance, pour la généreuse ardeur qu'il mit à restaurer les croyances morales d'une société qui tombait en ruines. Son ^^ditédu divorce fut un de ces actes réparateurs qui ^mmandent en lui l'homme et le citoyen *. Digne de comprendre mieux que tout autre l'importance publique d'une question où quelques-uns ne voyaient qu'un règlement de police privée, il s'éleva jusqu'à l'éloquence lorsque, s'adressant aux législateurs du nouveau code, il fit entendre ce cri parti du cœur : a Commandez-nous d'être bons, et nous le serons. Faites oublier à l'Europe nos désordres à force de
l . Quelque»-un» même pourront encore ici lui reprocher l'excè» de •(OD zèle.
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sagesse, comme vous avez effacé notre honte à fore de succès. Vous avez fait de la France la grand nation par ses exploits ; faites-en la bonne nation pa ses mœurs et ses lois. C'est assez de gloire, c'est tr» de plaisirs ; il est temps de nous donner des vertus. Condillac et ses disciples témoigneraient aussi de = valeur militante ; car ils n'eurent pas d'ennemi plu: résolu, ni plus courageux que le spiritualiste qm définissait Thomme une intelligefice servie par s organes. Dans ses études sur les premiers objets cS connaissances morales^ il commença le siège 3 sensualisme ; et, si d'autres, à sa suite, s'élancèrea brillamment à Tassant, il eut le mérite d'ouvrir tranchée. Tant que le problème de notre existen sollicitera la curiosité des penseurs, il sera donc ju^ de compter les solutions données par M. de Bona^ parmi celles qui commandent non Tassentimeu mais Tattention et le respect.