CHAPITRE II
I. Joseph de Maistre; sa biographie. Préludes du polémiste. Le Vendéen piémootais. — Considérations sur la Révolution françttise. Idée mère de ses écrits; le gouTemement de Dieu. — Hommage iafolontaire rendu à la France et à la Ré'volution. Manie ^ prophétiser. Isaie de salon. Le conseiller d*Ëtat de la Providence. — ie Pape, La. dictature spirituelle. Le politique dans le Q^yant. Arguments temporels en faveur du pouvoir spirituel. La fiction (le l'infaillibilité. Tout ou rien. Le rationaliste . sans le savoir. — II. y^es Soirées de tiaint-Pétershourg, L'origine du mal. L'wpiatiou. La rédemption. L'à-propos du livre; la Terreur et la guerre européenne. Entraînements de la polémique; in- "oence de l'isolement. — Le philosophe. L'homme. L'écrivain. Secret dépit d'un vaincu. Rétractations ou contradictions. Orthodoxie équivoque. Le surnaturel expliqué par des raisons naturelles. Paradoxe», scandales de pensée. Le grand rhéteur. La théologie «ecularisée. Son influence posthume.
M. de Bonald disait à l'auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg : « Je n'aî rien pensé que vous ^6 l'ayez écrit ; je n'ai rien écrit que vous ne Tayez pensé. )) Entre ces deux personnages il y eut en effet cette harmonie préétablie que produit Taffinité ^es croyances, des affections et des haines. Plus royaliste que le roi, plus papiste que le pape, le comte Joseph de Maistre est aussi un de ces docteurs aux yeux desquels le progrès ne serait qu'un mirage, la liberté qu'une hérésie, la philosophie qu'un orgueil extravagant, et la révolution qu'une révolte crimi-
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uelle contre la vérité. Les catastrophes contem
raines dont il avait été le spectateur et la victî
devinrent pour lui comme le texte d'un livre 01
commenta ce qu'il appelait les conseils de la Prc
dence. 11 y trouva le germe d'une politique et d'i
théodicée, dont l'idée fîxe fut d'écraser à son ti
Yinfâme^ c'est-à-dire les œuvres de 89 comme cei
de 93, et les hommes qui les avaient préparées ou
compiles. S'il demeure le premier parmi les é<
vains que suscita l'indignation soulevée par la T
reur, il est donc aussi le prince des sectaires qui,
lieu d'éclairer leur siècle, lui ont déclaré une gue
d'extermination. Entre les partisans de l'ancien di
nul n'a été plus éloquent, plus subtil, plus vig<
reux, plus inflexible. Tous ses ouvrages s'enchatm
comme les propositions d'un syllogisme ; et ce ^
de grands génies n'ont pu faire, il a eu le courage
le vouloir, le bonheur de le pouvoir. J'entends j
là qu'il réussit à épuiser son système. De l'orc
abstrait et des régions métaphysiques, il sut condui
ses prémisses à toutes les conséquences qu'ell
étaient susceptibles d'entraîner dans le gouvero
ment religieux, social et civil. Un tel rôle et uni
talent désignent donc en lui le représentant le pi
considérable du parti qui, dépouillé, proscrit, <
décimé, ne pouvait apprécier avec calme les caua
ou les suites des événements parmi lesquels, témo
ou acteur, il avait connu toutes les extrémités de
souffrance humaine.
C'est H ce point de vue qu'il faut nous placer i
JOSBPH DE MAISTRB. 38
Fabord pour comprendre ce qu'il y eut de naturel dans les insolences de ce puissant esprit qui, opposant le despotisme à la licence, le demanda non pas à l'autorité temporelle dont il méprisait la faiblesse^ mais au pouvoir spirituel qu'il tenta de rendre Intiolable, en le proclamant infaillible^ Lorsqu'il s'engagea pour la première fois dans la mêlée des controverses, le sang criait encore vengeance^ les mauvaises mcBurs se compliquaient des idées fausses enfantées comme elles par l'irréligion, et l'anarchie venait de succéder aux crimes, sous un gouvernement qui, oublieux des maux récents, s'acheminait avec une insouciance étourdie vers le fléau d'une guerre européenne* Parmi les obscurités du présent et de l'avenir, il était donc malaisé, ilième aux plus clairvoyants, d'apprécier avec sang-froid ou sérénité des coups de thé&tre dont le dénoûment se dérobait comme une redoutable énigme. A plus forte raison l'impartialité ne pouvait-elle être la vertu de ce patricien né en 1753, à Chambéry, dans le voisinage de Voltaire, nourri de traditions patriarcales, élevé par des jésuites, ruiné par les confiscations d'une con-^ ^ite française^ assombri par les malheurs de sa P^trie^ devenu le ministre d'une royauté sans couronne, et relégué pendant quatorze ans, de 1 803 à 18l7j loin de sa femme et de ses enfants, près de la cour de Russie, où, pauvre, à peine payé de soù chétif traitement, réduit à s'abriter dans une auberge, à vendre son argenterie pour vivre, à ne point paraître aux revues faute d'un ruban, à ne pas sortir
ceux même qui crurent la conduire. En face de 1 France trahissant le Christ dont elle avait toujour été le soldat, et portant sur la croix une main sacri lége, il jugea que le châtiment devait être immens comme le forfait ; et il expliqua par un fatalisme tou judaïque pourquoi notre nation « condamnée mort » s'était si passivement soumise à l'arrêt don les jacobins furent les exécuteurs. 11 ajoutait qu'e se décapitant les uns les autres, ceux-ci venaien d'accomplir contre eux-mêmes la justice de Dieu, c d'assurer la restauration prochaine de tout ce qu'il croyaient avoir détruit.
Tel est le sens de ses Considérations sur la Révt hition française^ qui datent de 1796, heure à la quelle se produisit parmi nous une recrudescenc de regrets et d'espérances, dont le courant, refoul parle 18 Fructidor et le 18 Brumaire, circula durar l'Empire par des voies souterraines jusqu'au jour o le rappel des Bourbons lui ouvrit une issue vîctc rieuse. Première assise des monuments qu'il édifier plus tard, cet écrit contient par avance toutes le doctrines du philosophe, et surtout l'idée mère d'o elles procèdent, à savoir la foi permanente en u gouvernement providentiel qui est la raison d( choses; car, sans lui, l'histoire ne serait plus qi] chaos et ténèbres. <( Nous sommes tous, disait^ attachés au trône de l'Être suprême par une chaîn souple qui nous retient sans nous asservir» ; et c principe il l'applique aux récentes épreuves doi ses conjectures cherchent les causes, ou veulent prt
voir les résultats. Quels sont les crimes commis par le peuple que le bras du Seigneur a si manifestement frappé? Pourquoi la noblesse et le clergé ontils mérité d'être sacrifiés ? Comment la peine du coupable se reverse-t-elle sur l'innocent ? Quelle étrange vertu demeure inhérente à l'effusion du sang? Voilà les problèmes qu'aborde son dogmatisme téméraire, et qu'il tente de résoudre avec une autorité d'accent capable de faire quelque impression sur les sceptiques eux-mêmes.
Si ses aperçus sont plus originaux que plausibles, sa haine contre les auteurs du mal qu'il déplore n'exclut pas du moins de vives sympathies pour la France : car il la croit nécessaire aux destinées des nations voisines, et accepte ce qu'on pourrait appeler sa magistrature européenne. N'écrivaitil pas déjà en 1794: « D'autres peuples ou peur raieux dire leurs chefs ont voulu profiter, contre toutes les règles de la morale, d'un accès de fièvre chaude qui était venu assaillir les Français, pour se
J^ter sur leur pays et le partager entre eux. La Providence a dit non. Toujours elle fait bien, mais jamais plus visiblement, à mon avis. Car l'empire de la coalition sur la France et la division de f« royaume seraient un des plus grands maux qui P^ieni arriver à r humanité, »
Avouons aussi que l'appareil de la guerre qu'il déclare aux idées nouvelles, et le déploiement de SCS thèses métaphysiques sont un hommage involontaire rendu à l'ennemi qu'il combat. De la part
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d'un royaliste qui entendait partout ses amis réduire la Révolution aux mesquines proportions d'une émeute fortuite, il y eut en effet un. singulier mérite à lui restituer son caractère grandiose, et à la considérer comme un fléau réparateur envoyé d*en haut pour régénérer le monde. C'était, en dépit de différences radicales, abonder un peu dans le sens de ses adversaires qui se justifiaient par des raisons de salut public, et croyaient aussi, par leurs excès, inaugurer un âge d'or pour l'humanité.
Dès ce début s'accuse encore un des traits qui seront le plus familiers à la physionomie du comtede Maistre, je veux dire sou goût de prévisions lointaines, et sa manie de prophétiser Ta venir. Ici, la. sûreté de sa logique est attestée par des pressenti^ ments lumineux, et par des éclairs qui percent le^ nuage. Mais notons en passant que le bonheur de ses rencontres va lui devenir un piège. Trop confiant dans (( la force indéfinissable qu'il sentait en lui », il continuera de prédire en l'absence de Dieu, et alors jouera parfois le rôle d'un Isaïe de salon qui s'expose au ridicule par l'outrecuidance d'une prétention à laquelle les faits donnent de fâcheux démentis. Ne s'avisa-t-il pas d'écrire avec aplomb : « L'on pourrait gager mille contre un que la ville de Washington ne se bâtira pas, ou que le Congrès n'y résidera pas. »
Nous ne saurions non plus prendre au sérieux toutes les suppositions dans lesquelles se lance sa fantaisie^ lorsqu'il se met en tête de nous initier
aux moindres secrets de la Providence, comme s'il avait assisté de près à ses conseils. Pour grandir la Bivinité, il rapetisse tellement les hommes qu'il en arrive à leur refuser jusqu'au sens commun. Les choses lui paraissent d'autant plus divines qu'elles prêtent plus à la moquerie, et il advient ainsi que cet ennemi personnel de Voltaire finit par juger le train du monde avec un sans-façon presque voltaîrien. Cette impression est sensible surtout dans ce pamphlet composé sous la dictée des circonstances, et avant les méditations qui lui permirent d'organiser ses idées en un système fortement lié. Il n'en est encore qu'à la guerre de partisans. Ses anathèmes s'affilent en épigrammes. Il se joue en tirailleur, même sur le terrain théologique, et semble plus soucieux de blesser ses antagonistes que de les convenir. Usant de raillerie et de mépris plus que de graves arguments, il dédaigne les objections, songe moins à se défendre qu'à prendre l'offensive, et, faute de mieux, veut prouver au moins par sa verve que l'esprit passe enfin du camp des incrédules à celui des croyants.
Du reste, le croyant même va chez lui se transformer de plus en plus en politique, et il sera moins inquiet d'assurer notre salut dans l'autre monde que dans relui dont le bonheur dépend, à ses yeux, d'une alliance définitive entre le trône et l'autel. C'est c qui ressort d'un ouvrage qu'il édita seulement en 1819, mais qui ne paraîtra pas étranger à la période impériale, si l'on se demande sous quelles influences
il fut conçu. En se faisant couronner par la F Napoléon avait, sans le vouloir, donné des a une puissance qui, dans la France, la Be ritalie et rAllemagne, contribua bientôt à i contre lui Teffort d'une coalition européenne que Rome fût réduite en province française, verain Pontife, retenu prisonnier dans le pt Fontainebleau , avait été relevé plutôt qu^aba: des infortunes noblement subies. Aussi la i des consciences coUabora-t-elle au livre int Pape^ manifeste dans lequel M. de Maistn cette intempérance qui est à la fois sa force e blesse, ose faire de la personne morale ce qu pire faisait de la personne civile. H y impose non-seulement à TÉpiscopat, mais à toutes 1 ronnes, la tutelle administrative d'une souvc infaillible qui échappe au contrôle des conciles à celui de toute raison individuelle. En se ri ainsi aux pieds du Saint-Père , pour lui déc« toute-puissance, et cela sur les rois non mo sur les peuples, il agissait comme ces natio dans un extrême péril, se ralliant autour di menacé, défèrent à un dictateur l'unité du ce dément. Pour en arriver là, il n'eut d'aillei suivre la pente de ses principes. Convaincu vérité, que la Providence préside à la direci choses terrestres, un logicien si obstiné ne pc contenter de cet à-peu-près et de ces vagues f< qui font belle figure dans un discours officie lui fallut-il, à tout prix, rencontrer ici-bas le i
JOSEPh DE MAISTRE. 43
visible de la puissance mystérieuse à laquelle il rapportait tous les événements humains. Sans tenir compte de scrupules ou d'objections qui partaient du sanctuaire même, il montra donc, dans la chaire de Saint-Pierre, le siège de ce pouvoir toujours vigilant qui s'unit sans cesse à l'homme, en dehors de tout intennédiaire, par la permanence de ses oracles. De tii cette thèse conclue par cet axiome : « Le dogme capital du christianisme est le Souverain Pontife. » Ce ne fut point l'enthousiasme d'un cœur religieux qui le poussa vers ce coup d'État. L'élan spontané de la foi n'y paraît guère, du moins si nous en jugeons par les prémisses tout à fait empiriques sur lesquelles se dresse l'échafaudage de sa construction. ïllles sont en effet d'un publiciste qui, altérant l'histoire par des illusions complaisantes , ne plaide que par des arguments temporels la cause de la toutepuissance spirituelle. Lorsque plus tard Lamennais soutint la même doctrine, il tenta du moins de Tétayer sur des spéculations philosophiques. Mais Joseph de Maistre ne s'appuie que sur des faits sujets i controverse, et sur des intérêts de police sociale. Suivant lui^ l'infaillibilité n est pas un privilège exclusif quil réclame pour le chef de l'Eglise, mais un droit commun inséparable de toute souveraineté, et qu'il revendique comme l'essence même de tout pouvoir. Cette prérogative, qui ne serait possible qu'à la condition d'être un miracle toujours subsistant, il nous l'offre comme une fiction indispensable à tout gouvernement, et surtout à celui qui, supé-
rieur aux autres, ne saurait admettre Tinterrègne moindre doute. Assimilant Tintervention directe constante du Saint-Esprit aux arrêts de la Cour cassation, ou aux décisions du Parlement anglais nous mène à cette conclusion, que le titre doni investit le Saint-Père est un fait, et qu'il convient le légitimer comme un droit, pour en finir avec toi chance périlleuse d'opposition et de dispute. Ce conséquence, M. de Maistre ne répugne point à Tî cepter ; car il est de ces intrépides qui pe refusent a transactions. Tout ou rien^ voilà sa devisé. Il connaît que l'absolu, il ne tend qu'à l'universel, et croit toujours en présence de lois définitives. C le tour naturel de son esprit.
Qu'il y ait là, parmi les écarts d'une dialectiq d'ailleurs ingénieuse, des échappées d'éloquence, grandioses perspectives ouvertes sur l'histoire, ( esquisses tracées par un pinceau magistral, nous le nierons point. Toutefois, ce n'est jamais impui ment qu'on s'éloigne du vrai ; et l'on s'en aperçoit non-seûlement aux fantaisies d'une science captiei et à l'étrangeté de ses affirmations, mais à des biz reries de style qui nous autoriseraient à Tappelei Sénèque de l'école ultramontaine. Aussi ne n( étonnons pas que ces anachronismes évoqués i profondeurs du moyen âge aient été reçus com une provocation par un public animé d'une vive i veur pour ses institutions parlementaires. Les dé sitaires de la tradition religieuse n'accueillirent eux-mêmes sans ombrage un docteur qui semb
usurper, sans mandat régulier^ la garde du sanctuaire. Leur crainte était fondée. Car on pourrait démontrer par des textes que le comte de Maistre {ut souvent un rationaliste sans le savoir, par exemple lorsqu'il définit les dogmes « des lois du monde divinisées, et des notions innées déposées dans les traditions de tous les peuples » , lorsqu'il ramène le christianisme « à des vérités de conscience universelle», lorsqu'il admet « des révélations progressives correspondant à chaque transformation sociale », lorsqu'il regrette que l'Église ait rédigé par écrit ses décisions , et se soit ainsi comme enfermée dans des J^parls qui l'empêchent d'embrasser le genre huinain. — On rencontre donc chez lui plus d'un germe dont l'éclosion serait facilement une hérésie. Ici luéme, nous voyons qu'il humanise le dogme de l'inlaillibilité, puisqu'il le déclare inhérent à l'exercice de toute autorité souveraine, et dit expressément : « Dans l'ordre judiciaire, il est indispensable d'en ^eniràune puissance qui ait le dernier mot, juge, et ûesoit point jugée. Or, dans la pratique, c'est iden- ^quement la même chose de n'être pas sujet à l'erf^ur,etde ne pouvoir en être accusé.» En résumé, s'il garde les mots orthodoxes, il en change bien souvent le sens et la réalité.
Cependant, il n'y a rien de médiocre dans l'impression qu'il nous laisse, et ses erreurs mêmes ont grand air. Malgré des paradoxes qui nous impatientât, il ne nous déplaît pas non plus d'ajouter que le livre du Pape a fait bonne justice des préjugés accré-
M L'fiCOLE THKOGRATIQUE.
dites sur le tnoyen àge^ dt sur le rôle qu'y joua la oou s de Rome. Oui^ il y eut du courage à nous représenter polir la première fois le Pontificat conime n Pouvoir accepté par la République féodale, dont l respects s'inclinaient volontairement devant arbitre international qui, dans maint confli^^ modéra des passions barbares, et, parmi des violences sans frein^ conserva ce droit des gens, ou ces garaim— ties de morale publique et privée en dehors desquelles toute vie commune deviendrait intolérable. Pourvu qu'on n'eiagëre pas l'importance de ce bienfait, et qu'on fasse aussi la part des déviations ou des abus qui en atténuèrent la portée, nous souscrirons donc à cette réhabilitation j sous bénéfice d'inventaire* Mais l'illusion commence avec la prétention d'appli* quer à l'Europe moderne une théocratie qu'ont pé^ rimée tant de changements définitifs opérés dans Ibs lois et les mœurs ^ dans les rapports des princes ou les intérêts des peuples, et surtout dans les esprits aujourd'hui indifiérents ou rebelles à des sentimeot^ sans lesquels cette utopie d'un tribunal amphicty^^* nique ne pourrait ni s'établir, ni se maintenir.
Si nous ne consultions que les dates, nous devrions encore ajourner un autre ouvrage ducomtedeMaistre, et le plus populaire de tous, les Soirées de Sainte PétersbourÇf qui, publiées en 1821, appartiennent à
la Restauration. Mais, outre que la chronologie est trompeuse quand il s'agit d'une étude morale ou littéraire qu'on ne saurait sans inconvénient interrompre et briser en menus fragments, le choix même de ce sujet où il est question du gouvernement temporel de la Providence nous avertit dès l'abord que ces pages furent entre toutes le contre-coup récent de la Révolution française. C'est en effet le décisif épanouissement des idées que l'auteur des Considérations avait touchées en courant du premier feu de sa polémique. Aux environs de 93, il entrevoyait déjà des promesses de rédemption dans le sacrifice qui venait de faire couler à flot le sang des justes. Plus tard, le penseur qui promenait sa rtverie morose sur les bords de la Neva découvrit d'autres horizons que la place funèbre où le bourreau avait porté sa main sur les têtes les plus augustes. Parmi les ravages dont l'Europe était le thé&tre, devant ces hécatombes humaines immolées par le Sénie des combats dans des luttes qui, déplaçant toutes les frontières^ faisaient chanceler du Nord au •^lidi les trônes de tant de rois ou la fortune de grandes nations, il embrassa de ses regards l'histoire universelle si féconde en fléaux qui. punissent ou purifient ; et il y reconnut comme une loi de nature déojontrant par des signes visibles un dogme religieux sous lequel se cachent d'importants problèmes de philosophie.
Quelle est l'origine du mal ? D'où vient la démence de la guerre ? Comment justifier les épreuves des
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bons ? Qu'est-ce que la solidarité des fils d'Adam ? Que vaut la prière ? Que faut-il entendre par le mot^' terrible d'expiation ? Peut-on concilier la liberté de? rhomme et la bonté de Dieu ? Tels sont les formidables Pourquoi auxquels s'attaque ce Platon biblique dont l'aventureux essor nous emporte vers des cimes où Ton ressent une sorte de vertige, mais assez hautes pour que toutes les contradictions paraissent, un instant s'accorder en une merveilleuse harmonie* A rintérét des idées s'allie la beauté de la forme dans ce dialogue échangé entre trois interlocuteurs, un chevalier français d'ancien régime, vif et léger, mais sincère en ses propos, un sénateur schismatique dont le sens droit ne demande qu'à se laisser convertir, et le comte de Maistre en personne, facilement reconnaissable à l'entrain superbe de son ardente parole. Ce cadre, on le voit, se prête bien au mouvement, à la variété du discours, aux surprises de l'érudition, aux boutades imprévues de la verve, à l'escrime serrée de la dispute, comme aux éclats d'une éloquence qui tour à tour nous charme, nous irrite, ou nous égare.
Aussi ne nous hâtons pas de traiter cavalièrement ce gentil homipe de vieille race qui, venant de voir Louis XVI succomber avec tant de pures victimes sous le poids d'une responsabilité lointaine, commente par des analogies quelquefois trop subtiles, mais souvent frappantes, le dogme de la déchéance, ou la loi héréditaire du mérite et du démérite. Pour peu que l'on examine les vicissitudes de
rhistoire, il est certain que la destinée de chaque génération ne dépend pas uniquement de ses actes, mais des vertus ou des fautes dont les conséquences lui furent transmises comme un heureux ou triste liéritage. Oui, il y a de siècle en siècle un flux et reflux de dettes réciproques, et il importe que chacun de nous le sache, ne fût-ce que pour travailler plus sûrement à la fortune de ceux qui nous suivront. Or, si cette succession de richesse ou de pauvreté morale fait les familles prospères ou indigentes, pourquoi donc ne causerait-elle pas également la grandeur ou la décadence des nations?
Quant aux déductions qu'une logique outrée tire de ce spectacle, elles ont pour excuse Tentraînement de ces souvenirs indignés qui venaient de mettre tant d'honnêtes gens en droit de légitime révolte contre les acteurs d'une tragédie sanglante. Sans feire porter à la philosophie du xvni* siècle la peine des attentats qui la calomnièrent sous prétexte de introniser, comprenons pourtant ce qu'il y eut d'irrtsistible dans la revanche prise par une croyance opprimée contre les tyranniques injures qui l'avaient silongtemps réduite au silence. Ce n'est pas que nous partagions ce pessimisme impitoyable qui s'acharnait i oe voir dans la nature humaine que la misère de sa chute, et semblait se faire une joie cruelle des châtiments infligés aux coupables. Ces rigueurs sont aussi contraires au devoir du chrétien qu'à celui du philosophe. Mais ne furent-elles pas une réponse provoquée par ces optimistes naïfs dont les chimères fondées
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sur des raves d'innocence primitive avaient dégénéré si vite en démentis donnés aux idylles de leur fausse philanthropie? Pour des esprits encore émus par les visions d'une orgie forcenée, le dogme de la Providence ne pouvait donc plus avoir cette majesté sereine que nous admirons chez Bossuet parlant à des cœurs dociles et reposés. U y a toujours de l'excès dans les représailles; et, si le comte de Maistre courbe trop servilement les peuples ou les rois sous la main d'un Dieu inexorable, son christianisme irrité s'éloigne moins encore de la vérité que ne fit Tirrévé* rence d'une impiété qui livrait le monde à la merci du hasard. Pour rester équitables, ne le jugeons donc pas comme un penseur désintéressé qui dogmatise à loisir^ et à distance de toute passion, mais plutôt comme un combattant qui monte à l'assaut d'une place ennemie, l'épée nue, et prêt à tout saccager.
N'oublions pas non plus que le bruit des armes retentissait par toute l'Europe, lorsque, dans son observatoire de Saint-Pétersbourg, et pour ainsi dire à la lueur de l'incendie, de Maistre écrivait cette mémorable page ; ce Coupables martels , et malheureux parce que nous sommes coupables, c'est nous qui rendons nécessaires tous les maux physiques, et surtout les guerres I Les hommes s'en prennent aux souverains, et rien n'est plus naturel, Horace disait en se jouant :
DeHrant reges, plectuntur Achivi «.
i« A chaque folie des roia, ce sont les Grecs qui pMûuent.
JOSEPH DE MAI9TRE. Si
<f Jean-Baptiste Rousseau a dit aussi , avec plus de gravité et de véritable philosophie :
G*est le courroux des rois qui fait armer la terre; C'est le courroux du ciel qui fait armer le srois.
« Observez de plus que cette loi déjà si terrible de la guerre n'est cependant qu'un chapitre de la loi générale qui pèse sur l'univers. Dans le vaste domaine de la nature vivante, il règne une violence manifeste, une espèce de rage qui arme tous les êtres in mutua funera.^ Dès que vous sortez du règne insensible, vous trouvez le décret de mort écrit sur les frontières mêmes de la vie. Déjà dans le règne végétal on commence à sentir la loi ; depuis l'immense catalpa jusqu'aux plus humbles graminées, combien de plantes meurent, et combien sont tuées I Mais, dès que vous entrez dans le règne animal, la loi prend tout à coup une épouvantable évidence. Une force à la fois cachée et palpable se montre continuellement occupée à découvrir le principe de la vie par des moyens violents. Dans chaque grande division de l'espèce animale, elle a choisi un certain nombre d'animaux qu'elle a chargés de dévorer les autres. Ainsi, il y a des insectes de proie, des reptiles de proie, des oiseaux de proie, des poissons de proie, et des quadrupèdes de proie. Il n'y a pas un instant de la durée où l'être vivant ne soit dévoré par un autre. Au-dessus de ces nom-
!• Poor de mutaellei tueries.
52 L'ÉCOLE THÉOCRATfQUE.
breuses races d'animaux est placé rhomme, dont la main destructrice n'épargne rien de ce qui vit. II tue pour se nourrir, il tue pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour se défendre, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour tuer : roi superbe et terrible, il a besoin de tout, et rien ne lui résiste.
« Mais cette loi s'arrfitera-t-elle à l'homme? Non sans doute. Cependant, quel être exterminera celui qui les extermine tous? Lui. C'est l'homme qui est chargé d'égorger l'homme. Mais comment pourra-t-il accomplir la loi, lui qui est un être moral et miséricordieux, lui qui est né pour aimer, lui qui pleure sur les autres comme sur lui-même, qui trouve du plaisir à pleurer, et qui finit par inventer des fictions pour se faire pleurer, lui enfin à qui il a été déclaré qu'on redemandera jusqu'à la dernière goutte du sang qui aura été versé injustement? C'est la guerre qui accomplira le décret. N'entendez- vous pas la terre qui crie, et demande du sang? Le sang des animaux ne lui suffit pas, ni même celui des coupables saisis par le glaive des lois. La terre n'a pas crié en vain; la guerre s'allume. L'homme pris tout à coup d'une fureur divine, étrangère à la haine et à la colère, s'avance sur le champ de bataille, sans savoir ce qu'il veut, ni même ce qu'il fait. Rien ne résiste, rien ne peut résister à la force qui traîne l'homme au combat. Innocent meurtrier, instrument passif d'une main redoutable, il se plonge, tête baissée, dans l'abtme qu'il a creusé lui-même;
il donne et il reçoit la mort, sans se douter que c'est lui qui a fait la mort. Ainsi s'accomplit sans cesse, depuis le ciron jusqu'à l'homme, la grande loi de la destruction des êtres vivants. La terre entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être inmiolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à la mort de la mort. La guerre est donc divine en ellemême, parce que c'est une loi du monde ; la guerre est divine, par ses conséquences d'un ordre surna* lurel ; divine dans la gloire mystérieuse qui l'environne, et dans l'attrait non moins inexplicable qui nous y porte, divine par la manière dont elle se déclare, divine par l'indéfinissable force qui en détermine le succès. »
Dans ce tableau dont le coloris égale les sombres splendeurs de Lucrèce, nous saisissons au vif les qualités de l'écrivain comme aussi les saillies du théologien qui, donnant à l'orthodoxie un air de paradoxe, est plus voisin des traditions hébraïques et de leur Apre dureté que du christianisme et de sa mansuétude. Nous dirons même que son Jéhovah ressemble beaucoup plus au Tentâtes des Druides î^'au Dieu d'Israël, et surtout à celui de l'Évangile. Aussi n'aura-t-il jamais nos prières. Mais ne déclarions pas contre un talent généreux qui, impatienté P^f les déclamations de ses adversaires, alla lui- °iême, pour les narguer, au delà du but où il visait, ^^ dépassa peut-être ses convictions intimes. Ne
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voyons point des articles de foi personnelle dans ceis ripostes inspirées moins par la raison que pa rimagination, par l'ennui du lieu commun, et Tarro gance d'un pamphlétaire qu'emportait la dispute, t propos du livre qui nous occupe, Joseph de Maistn ne disait-il pas à l'un de ses amis : « Mettons ceci ajoutons encore cela : ça les fera enrager Id-bas » ' Dans ce propos tenu près du foyer nous surpre nous le brusque ressort qui fit souvent aller s; plume. 11 voulait pousser à bout des gens qu'il n'es timait pas, et envers lesquels ses aversions ne s croyaient tenues à aucun égard. De là ces trait lancés à brûle-pourpoint par un provocateur qu n'eût pas craint de marcher, à lui seul, contre tout une armée. De là ces sorties furieuses faites, ièU baissée, par un combattant qu'enivre l'odeur de li poudre. De là tant de bravades inconscientes ou pré méditées, dans lesquelles on sent à la fois et le part pris d'une plume qui a besoin d'exercer sa vigueur et l'exaltation d'une pensée trop solitaire pour êtn réglée par ces contre-poids qui assurent l'équilibre Ses écrits furent en effet rédigés loin du public dans l'isolement d'une espèce de désert où nul éch( ne lui renvoyait sa voix perçante. Réduit à cause avec lui-même pour consoler les tristesses de soi exil, il n'eut jamais cette sauvegarde de la contra* diction qui vient avertir les téméraires, et leur crier Holà I Aussi perdrait-on sa peine à chercher l'esprii du Christ dans ce contempteur de la raison, si préoccupé d'intérêts terrestres qu'il abaisse parfois
la religion jusqu*à n*être qu'un instrument d'État, par exemple, quand il dît: « Si j*étais athée, je déclarerais le pape infaillible par édit public, pour rétablissement de la paix sociale. »
Laissons donc de côté des théories plus singulières que profondes, et l'étalage trompeur d'une érudition où fermente le levain de la haine. Nous ne ferons pas au dénigrement des plus grands noms la faveur de croire qu'il puisse suffiie à une réputation. Pour être digne de mémoire, ce n'est point assez d'avoir injurié Voltaire dans un accès de rage éloquente, mais épileptique. Toutefois, s'il y a là trop de parties périssables, les ouvrages du comte de Maistre vivent encore par des questions élevées qui sollicitent puissamment la curiosité du philosophe.
Si elles s'y trouvent agitées sans être résolues, c'est quelque chose pourtant de les avoir abordées de front avec une bravoure qui coupa court aux dédains de l'ironie, ou aux langueurs de l'indifférence. Outre que ces ambitieuses visées nous retiennent toujours en de hautes régions où l'air est vivifiant, un souvenir durable est dû à ce flot d'idées qui chez lui coulent de source, et surtout à ces épisodes qui se détachent en pleine lumière comme d'un fond ténébreux . Parmi ces pages restées célèbres, l'apologie du bourreau est une des peintures dont l'infernale magnificence atteste les impressions que la Terreur avait gravées en des cœurs blasés par ia souffrance. Citant ce passage dans son cours de Sorbonne, M. Villemain s'arrêta tout à coup sur une phrase inachevée , au
moment le plus affreux de la description, et ajouta z « L'horreur que vous éprouvez m'avertit de ne pas continuer, et cette horreur est un jugement. » Par cette suspension ingénieuse, le goût du critique mettait son auditoire en juste déâance contre les beautés inquiétantes d'une tirade trop froidement combinée pour l'effet. Il infligeait un bl&me discret à un procédé qui consiste à n'agir que sur les sens, et cette leçon littéraire avait aussi sa portée morale. Car entre le fond et la forme il y a solidarité si intime que les mieux doués courent le risque d'un réalisme brutal, lorsque, cessant de parler à l'&me, ils substituent la sensation au sentiment.
On se tromperait pourtant si l'on s'autorisait de ces âpretés pour refuser à Joseph de Maistre les dons sympathiques de la sensibilité. En général, il convient de ne pas prendre strictement au mot le langage public des plus sincères. Dans notre temps surtout, il y a chance de méprise à n'étudier les personnages que sous leur costume de cérémonie, et comme en représentation. Aussi ce rude censeur de ses contemporains gagne-t-il beaucoup à être visité au coin du feu, dans le sans-façon de sa correspondance familière. Il n'y est plus à l'état de volcan faisant éruption. Le publiciste altier qui nous effarouchait par des semblants de grand-inquisiteur y devient aimable, avenant, simple, facile, indulgent; père de famille tout moderne, badinant avec ses enfants, et prompt à des tendresses qui nous réconcilient avec son cœur. Reconnaltriez-vous l'apologiste de la guerre dans ces
pUinlK touchantes inspirées parle dlfirtdea^fli^ eurâlé Tolontaire en ( 807 : ■ 0 ctf fvti, i s'a n, faisant sept à hait Uoies pu- jamtl Ah! ■■■ dh^ comte, je n'ai poiat d'eipressâoe paw dRoh, b
pauvre mère ne ^t pa« le mot de l^cBfHsr fave; el moi je suis seul ici, sans raiiiB^9BscafaM,JMK amis, du moins de ceux am qui Tca p n ii i ■! plsrer. Il a fallu avaler ce breimge asKr, cCkKle
calice d'uoe main ferme. Je ne TÙ pas: nal se ait cr que c'est que la guerre, s'il n'y a h» ib. ■ Xme pourrions citer aussi comme des modèles de pftee* ie bon sens et de càlioerie paiemeDe ks lettaw qu'il adresse à la plus jeutje de ses £Ues, à V" Cobstance, née quelques mois après gaesépaiationyi le priva de ses plus douces joies. Le pc^itique hû-mine ^euible alors se tempérer;il paraîtra presque modirt, si an le compare à M. de Bonaid. Par raison, îl se résout i faire la paix je ne dis pas avec son temp?, mais avec la France qu'il aime, malgré tout, quoiqu'elle ait confisqué ses biens, chassé son roî , conquis son pays, et outragé son Dieu. Elle ne cesse pas d'être sa patrie de prédilection ; et, au lendemain de nos suprêmes désastres , il s'écriera résolument : " Point de salut que par la France. »
Soyons également généreux envers lui, et ne niarciiandons pas la louange à un style où l'on rencontre tout ensemble du Machiavel, du Montesquieu, •lu Tacite, du Bossuet, du Pascal, et parfois, ne lui eu déplaise, du Voltaire. Par l'énergie, les jets étin- «lanti, l'intensité de l'accent, la souplesse du tour,
Tampleur et la hardiesse des images, de Maîstre forcejusqu'àradmiration de ses ennemis. Sa langue surtout a une rare franchise* Écrivant à un homme d'État, il disait quelque part : « Il y a, votre Excellence le sait, deux langages ministériels. L'un est de convention, tout en compliments et en grands mots ; il ne parle que de confiance parfaite^ de re* connaissance sans bornes^ d'augustes amis^ de hautes puissances, etc. Je connais cette langue, et je la vénère comme bonne dans l'usage commun et extérieur. Mais il y a une autre langue, sévère et laconique, qui atteint la racine des choses, les causes, les motifs secrets, les effets présumables, les tours de passe-passe, et les vues souterraines de l'intérêt particulier. Cette langue a son prix. » C'est ce qu'il prouve en la maniant si bien que je l'appellerais volontiers le Gentilhomme du Danube, Sous sa plume, la parole n'est pas moins vibrante que sur ses lèvres ; et, si son expression touche une pensée juste, elle la grave sur l'airain. Dardés comme des flèches, ses mots s'enfoncent invinciblement dans la mémoire.
Aussi regretterons-nous d'autant plus qu'il justifie souvent à ses dépens cette réflexion si juste que nous lui empruntons : « Ces temps-sont bien tristes, les passions s'y mêlent à tous les débats ; chaque différence d'opinion produit des jugements outrageux, et par conséquent des haines. C'est une chose étrange qu'à l'époque où les hommes se sont donné le plus de torts, ils ne veuillent s'en pardonner aucun, et
regardent comme des erreurs monstrueuses et pour ainsi dire comme des forfaits des opinions qui ne peuvent être jugées que par les événements futurs. » Voilà un véritable meâ culpd, et les fougueuses incartades dont il s'accuse indirectement pourraient bien avoir été provoquées par le secret dépit d'une intelligence qui sentit sa cause perdue, mais était trop engagée par le point d'honneur pour rendre les armes, et confesser sa défaite.
C'est ce que nous laisse soupçonner plus d'un secret désaccord surpris par une analyse attentive à démêler tous les traits de son caractère. Oui, bien que la foi pratique ait été souveraine sur ses actes, son âme dut pourtant connaître, elle aussi, les conflits intérieurs ; car certaines contradictions s'entrevoient non dans sa vie, mais dans le tumulte de ses pensées, parmi les violences qui affligent ses admirateurs, et sous les embarras d'une conscience parfois désorientée qui demande sa direction à des paradoxes, ou s'échappe en aveux furtifs dont l'adversaire pourrait tirer avantage. Ne lui fait-il pas la partie belle lorsqu'il met les prêtres et les nobles au rang des pands coupables que la Révolution devait punir, parce que leur abaissement moral exigeait expiation? Ne s'est-il pas rendu à l'évidence quand il écrivit, en 1794, à M"' de Costa : « Il faut avoir le courage de le déclarer, nous avons pris la Révolu^ ^^onpour un événement; nous étions dans terreur^ c'est une époque))? Bien plus, il va ju^^qu'àdire : « Il me semble que tout vrai philosophe doit opter
entre ces deux hypothèses ; ou qu'il va se former une nouvelle religion, ou que le catholicisme sera rajeuni de quelque manière extraordinaire. » Il ne se faisait pas non plus d Illusion sur la fragilité des couronnes : car, dans une lettre également datée de 1794, il regardait les trônes de Naples, de Madrid et de Lisbonne comme des « monstres de faiblesse n'existant plus que par leur aplomb )> ; et, parlant de la France, il ajoutait : a Nos neveux qui danseront sur nos tombeaux riront de notre ignorance actuelle ; ils se consoleront aisément des excès que nous avons vus, et qui auront conservé l'intégrité du plus beau royaume après celui du ciel. »
Quant au gouvernement militaire, « F horreur du siècle », suivant son expression, il ne crut pas davantage à son avenir, le jour oîi il prononça cet arrêt : « La Révolution est trop grande pour la tête d'un homme » . U serait long le catalogue de tous les passages où s'annonce Tindépendance d'un observateur trop éclairé pour se dissimuler ce qu'il y avait de caduc dans les institutions qu'il eût voulu rendre impérissables. Ce partisan déterminé de la légitimité admettait « qu'il y a des familles usées^ au pied de la lettre » , que « les fleurs de lis sont pé* rissables » , et que « la suprématie de la France est. seule éternelle, autant que les choses humaines^ peuvent l'être » . Ces rétractatipns furtives auraient même pu se traduire en actes, si j'en crois cette ré — flexion : « Toute grande révolution agit toujours plus ou moins sur ceux même qui luirésistent^ et
permet plas le rétablissement total des anciennes idées. Tel qui désire le roi très-sincèrement, et le lui aura écrit, sera très-capable de lui dire à son retour : Cette mesure est tyrannique^ et le roi n'a pas le droit de faire cela. » Allons plus loin. Il est telle rencontre où il semble se résigner à la force des choses^ notamment en cette lettre oil, vers 1810, il dit en propres termes que la Révolution «dont la base est le monde » égale par ses conséquences « la chute de l'Empire romain » ^ et qu'il serait impossible de la faire reculer. 11 le laissait entendre à un ministre auquel il donna ce conseil prophétique : «L'esprit italien est né de la Révolution, et jouera bientôt une grande tragédie. Que le roi se fasse chef des Italiens, et que, dans tout emploi civil et militaire de la cour même, il accepte indifféremment des révolutionnaires. Ceci est essentiel, vital, capital. On se tromperaitinfiniment, si Ton croyait que Louis XVIII est remonté sur le trône de ses ancêtres. Il est remonté sur le trône de Bonaparte. D'abord démocratique, puis oligarchique, puis tyrannique, la Révolution est aujourd'hui royale ; mais toujours elle va son train. L'art du prince est de régner sur elle, et de Tétouffer doucement en l'embrassant. La contredire ouvertement et l'insulter serait s'exposer à la ranimer, et à se perdre du môme coup. »
Nous ajouterons que Joseph de Maistre soulevant lesvoilesdu tabernacle est aussi plus philosophe qu'il De le croit. En cherchant l'esprit du dogme, son exég^ en atténue sensiblement la rigueur, et substitue
62 L'ÉCOLE THKOCRATIQUE.
des lois rationnelles à la pure tradition léguée par les ftges de naïve croyance. U introduit ainsi sous les symboles une sève qui en fait pour ainsi dire éclater l'enveloppe. U ne voit pas qu*il peut devenir périlleux d'expliquer le surnaturel par le naturel, et de ramener la ttiéologie du ciel sur la terre, c'esV-à-dire de rinviolableaucontestable.Danslesraffinementsd'une controverse qui veut acclimater le mystère parmi les incrédules se distinguent les inquiétudes du siècle qu'il réprouve, et dont il a dit : « L'homme de dos jours semble ne plus pouvoir respirer dans le cercle antique des facultés humaines ; il prétend le franchir, et s'agite comme un aigle indigné contrôles barreaux de sa cage. » Lui aussi, dans l'ordre spirituel, il éprouve , par accident, les impatiences de la pensée captive que tourmente le besoin d'un libre essor. Sans s'affranchir de l'obéissance, il s'arroge, en scrutant les Écritures, un droit que n'oseraient prendre les humbles de cœur. Les affinités qu'il découvre ou suppose entre le dogme et la science n'eussent-elles pas alarmé les maîtres dont il s'imaginait suivre les traces? Quelques-uns, ce me semble, auraient vu dans ces entreprises des audaces révolutionnaires qui n'élargissent la doctrine qu'en altérant son intégrité. La contagion régnante atteignit donc, à son insu, le médecin lui-même ; et, dans le remède qu'il prescrit, il y a quelques pa réelles du poison qu'il voudrait neutraliser. C'est de l'homceopathie.
Âforcede rajeunir le catéchisme, il finit par se rapprocher de Rousseau plus que des Pères de l'Eglise,
et dooner la main aux utopistes, à ceux du passé oomine à ceux de l'avenir. C'est ainsi qu*il fraye les voies à Lamennais. Malgré la distance qui les sépare, ces deux noms se tiennent en effet, au moins par le dessein de renouveler l'air des écoles théologiques, et d'y introduire le commentaire soit d'une métaphysique transcendante , soit de l'histoire universelle. Bossue t avait eu le même instinct, mais réglé par le frein d'une exigeante orthodoxie. Il s'était borné à cherdier dans les annales de l'antiquité la préparation extérieure et politique de l'Evangile. L'unité de l'Empire romain lui avait paru la condition providentielle de son avènement. De Maistre et, après lui, Lamennais vont au delà. Au lieu de creuser un abtme entre le paganisme et le christianisme, au lieu de déclarer ces deux mondes incompatibles , ils tentent de retrouverdansl'un les éléments de l'autre, c'est-àdire l'essence d'une doctrine antérieure et perpétuelle qui n'attendait que le miracle de la Rédemption pour se formuler et se révéler. Ils essayent par là de renouer la chaîne des âges, et de saisir le principe de continuité par lequel le dogme se concilie avec les lois permanentes de la nature morale et même physique. *^'estune de ces ambitions héroïques dont on souhaite tesuccès, et ses échecs mêmes ne sont pas sans gloire. Aussi, quel dommage que chez un si grand esprit ^ passion ait été la plus forte 1 II était digne de lui ^'écouter seulement sa raison, et de ne pas braver 1 opinion par des scandales de pensée qui nous feraient PJ^ue douter de sa bonne foi, s'il n'était plus cour-
lois de considérer les jeux du logicien comme des sarcasmes dont le caprice ne doit pas ôtre pris au tragique. Nous ne saurions par exemple nous atta* quer sérieusement à des saillies analogues à celle-ci : « Contre notre légitime Souverain, fût^-il un Néron, nous n'avons d'autre droit que celui de nous laisser couper la tète, en lui disant respectueusement la vérité. » Non, Ton ne réfute pas ces gageures soutenues contre le sens commun. Disons pourtant que le mépris de l'humanité ne profite point à celui qui l'affiche. Si Joseph de Maistre n'a pas eu le crédit qui est la récompense du talent voué à la vérité, s'il paraît un génie déclassé, ou même (ce qui serait excessif) un grand rhéteur de décadence, la faute en est aux sophismes par lesquels il ruina sa propre autorité. Lorsque, raisonnant à perte de vue pour nous interdire le droit de raisonner, il renverse tout ce qu'il y a de plus irrévocable dans nos idées d'affranchissement civil ou politique, et demande notre.salut à des institutions qui n'ont pu se sauver elles-mêmes, il ressemble à cet ermite légendaire qui, dans l'espoir de le faire fleurir, arrosait obstinément un bâton planté dans le sable. Ce serait le cas de répéter aussi ce mot de M. de Talleyrand : « Il ne faut jamais se f&cher contre les choses ; car cela ne leur fait rien du tout. » Notre mauvaise humeur ne les empêche pas de cheminer à la façon d'une aiguille de montre qui, tantôt trop lentement, tantôt trop vite, va toujours, mais en avant, et jamais en arrière. Puisque Dieu nous a donné la raison, il y aurait aussi quelque impiété à
JOSEPH DE MAISTHE. 65
ne pas respecter en elle son auteur. Rien ne serait d'ailleurs plus maladroit ; car elle se venge de tous ses détracteurs, et a toujours le dernier mot. Le comte de Maistre eut trop d'esprit pour Tignorer. De là vient que la fin de sa vie fut assombrie par le découragement d'une lutte inégale. «Nous marchons vers un trou, s'écriait-il en 1819; la tète me tourne, mais je meurs avec l'Europe. On écrira sur ma tombe : Periit cum sonitu. i>
Bu bruit I il en fit sans doute, mais plus que le bien n'en doit faire. Quant à son influence, plie n'arrêta pas le flot sous lequel allait s'engloutir la dynastie que croyait protéger le patronage dangereux de son éloquence. Du reste, pendant la Restauration même, s'il fut, comme M. de Bonald, encensé par son parti, sa célébrité n'était guère que la parure littéraire d'une opinion, et ses preneurs les plus remuants ne l'acceptèrent jamais sans défiance. Car l'absolutisme de sa doctrine ne rachetait point, à leurs yeux, ce que M. de Rémusat appelle spirituellement zm péché originel^ à savoir cette curiosité mé- ^physique dont il usait jusqu'à l'abus. Par là même, il devint suspect de défendre « la bonne cause » avec des armes empruntées à la mauvaise. Tandis qu'un pouvoir circonspect n'osait paraître trop ostensiblement le client d'un avocat impopulaire, l'autorité ^lésiastique aimait trop la discipline pour ne pas tenir à distance un allié dont les nouveautés déconcertaient ou effrayaient les timides et les habiles. On loi pardonna sans doute en faveur de son zèle ; mais,
16 L'iCOLB THÉOGRATIOUE.
MDune nous dit un oontemporain, oû laissait volontiers ses livres « aux gens riputés pour avoir trtf d'esprit » .
Ses conseils n'eurent donc pas de prise sur les habiles qui s'acquittaient envers lui par des «tioges de pure politesse^ et ne tirant pas à conséquence* Ce sera plus tard qu'il deviendra une puissance. Pour qu'il soit écouté comme un interprète de la fi>i, il faudra que le scepticisme finisse par perdre toute mesure^ et que la raison publique s'énerve par TindiQërence* Alors-^ les excès de doctrine étant recherchée comme un stimulant d'imaginations blasées qui n'ont plus le goût du vrai^ Joseph de Maistre ee trou* vera naturellement le chef d'une secte dont le ton habituel sera la violence, non pas seulement contre tes idéeS) mais contre les personnes. D'aristocra* tiques qu'elles étaient, ces colères se démocratieeront ; et^ se donnant pour un prédicateur inspiré d*ttA haut, l'esprit de parti ne fera plus qu'injurier la société, sous prétexte de la convertir. U rebutera les âmes au lieu de la^ persuader, il envenimera les malentendus, il contribuera de jour en jour à isoler l'Église du siècle, au détriment de l'une et de l'autre. Or, ne Toublions pas, en sécularisant la théologie et la mêlant à la politique , le comte de Maistre (rffril le premier exemple de ces duels regrettables où le dogme devient une arme dans la main d'un fouma^ liste laïque, couvrant de sa voix les mandements des évèques, et compromettant le sanctuaire dont il s'est institué le gardien indiscret.
4Û8KPH DS MAISTRK. «7
C'est doQC 8ur lai surtout que retombe la respou* sihilité des déviations qui détournèrent les idées religieuses de leur lit naturel, je veux dire des pentes indiquées par les accidents d'un sol remué dans tous les sens. Ce tentateur sera trop écouté par un groupe de discqiles posthumes qui croiront que la parole de vie ne peut prospérer à l'abri d'une charte écrite par des hommes, et que, pour relever le cœur des fldëes, il est nécessaire d'abaisser le caractère du citoyen. Us ne conqirendront point que pour l'Église la meilleure politique est de s'occuper activement de ses ouvres spirituelles* à la âiveur des jours tranquilles ménagés i toute bonne volonté par la sagesse d'un gouvernement conforme aux besoins publics. Or, en parlant ainsi, nous, n'entemions pas limiter un droit qui sui^x»e un devoir, celui de lutter sans faiblesse contre les préjugés qui fiussent les consciences, ou contre les entraînements qui égarent les ftmes. Que le christianisme soit l'adversaire des vices et des pusîons, rien de plus indispensable. Lui conseiller ici l'indulgence, ce serait lui demander une sorte d'abdication. Mais, en revanche, vouloir qu'il se fasse rennnni de l'ordre civil, ikint il faut qu'il soit l'élément conciliateur, c'est le rdéguer dans l'ombre solitaire « où il ne serait plus que le priviMge de quelques élus, et la coiKolaticm tardive de ceux que la douleur ou la vieillesse ont séparés du monde * j» . N'c8t-il pas à craindre qu'on ne lui retire ainsi la