Pour de mutuelles tueries
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breuses races d'animaux est placé l'homme, dont la main destructrice n'épargne rien de ce qui vit. 11 tue pour se nourrir, il tue pour se vêtir, il tue pour se parer, il tue pour attaquer, il tue pour se défendre, il tue pour s'instruire, il tue pour s'amuser, il tue pour tuer : roi superbe et terrible, il a besoin de tout, et rien ne lui résiste.
(( Mais cette loi s'arrétera-t-elle à l'homme? Non sans doute. Cependant, quel être exterminera celui qui les extermine tous? Lui. C'est l'homme qui est chargé d'égorger l'homme. Mais comment pourra-t-il accomplir la loi, lui qui est un être moral et miséricordieux, lui qui est né pour aimer, lui qui pleure sur les autres comme sur lui-même, qui trouve du plaisir à pleurer, et qui finit par inventer des fictions pour se faire pleurer, lui enfin à qui il a été déclaré qu'on redemandera jusqu'à la dernière goutte du sang qui aura été versé injustement? C'est la guerre qui accomplira le décret. IN 'entendez-vous pas la terre qui crie, et demande du sang? Le sang des animaux ne lui suffit pas, ni même celui des coupables saisis par le glaive des lois. La terre n'a pas crié en vain ; la guerre s'allume. L'homme pris tout à coup d'une fureur divine, étrangère à la haine et à la colère, s'avance sur le champ de bataille, sans savoir ce qu'il veut, ni même ce qu'il fait. Rien ne résiste, rien ne peut résister à la force qui traîne l'homme au combat. Innocent meurtrier, instrument passif d'une main redoutable, il se plonge, tête baissée, dans l'abîme qu'il a creusé lui-même;
il donne et il reçoit la mort, sans se douter que c'est lui qui a fait la mort. Ainsi s'accomplit sans cesse, depuis le ciron jusqu'à l'homme, la grande loi de la destruction des êtres vivants. La terre entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé sans fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à la mort de la mort. La guerre est donc divine en ellemême, parce que c'est une loi du monde ; la guerre est divine, par ses conséquences d'un ordre surnaturel ; divine dans la gloire mystérieuse qui l'environne, et dans l'attrait non moins inexplicable qui nous y porte, divine par la manière dont elle se déclare, divine par l'indéfinissable force qui en détermine le succès. »
Dans ce tableau dont le coloris égale les sombres splendeurs de Lucrèce, nous saisissons au vif les qualités de l'écrivain comme aussi les saillies du théologien qui, donnant à l'orthodoxie un air de paradoxe, est plus voisin des traditions hébraïques et de leur âpre dureté que du christianisme et de sa mansuétude. Nous dirons même que son Jéhovah ressemble beaucoup plus au Tentâtes des Druides qu'au Dieu d'Israël, et surtout à celui de l'Évangile. Aussi n'aura-t-il jamais nos prières. Mais ne déclamons pas contre un talent généreux qui, impatienté par les déclamations de ses adversaires, alla luimême, pour les narguer, au delà du but oii il visait, et dépassa peut-être ses convictions intimes. Ne
voyons point des articles de foi personnelle dans ces ripostes inspirées moins par la raison que par l'imagination, par l'ennui du lieu commun, et l'arrogance d'un pamphlétaire qu'emportait la dispute. A propos du livre qui nous occupe, Joseph de Maistre ne disait-il pas à l'im de ses amis : « Mettons ceci^ ajoutons encore cela : ça les fera enrager là-bas » ? Dans ce propos tenu près du foyer nous surprenons le brusque ressort qui fit souvent aller sa plume. 11 voulait pousser à bout des gens qu'il n'estimait pas, et envers lesquels ses aversions ne se croyaient tenues à aucun égard. De là ces traits lancés à brûle-pourpoint par un provocateur qui n'eût pas craint de marcher, à lui seul, contre toute une armée. De là ces sorties furieuses faites, tête baissée, par un combattant qu'enivre l'odeur de la poudre. De là tant de bravades inconscientes ou préméditées, dans lesquelles on sent à la fois et le parti pris d'une plume qui a besoin d'exercer sa vigueur, et l'exaltation d'une pensée trop solitaire pour être réglée par ces contre-poids qui assurent l'équilibre. Ses écrits furent en effet rédigés loin du pubUc, dans l'isolement d'une espèce de désert oîi nul écho ne lui renvoyait sa voix perçante. Réduit à causer avec lui-même pour consoler les tristesses de son exil, il n'eut jamais cette sauvegarde de la contradiction qui vient avertir les téméraires, et leur crier : Ilolà ! Aussi perdrait-on sa peine à chercher l'esprit du Christ dans ce contempteur de la raison, si préoccupé d'intérêts terrestres qu'il abaisse parfois
la religion jusqu'à n'être qu'un instrument d'Etat, par exemple, quand il dit: « Si j'étais athée, je déclarerais le pape infaillible par édit public, pour l'établissement de la paix sociale. »
Laissons donc de côté des théories plus singulières que profondes, et l'étalage trompeur d'une érudition où fermente le levain de la haine. Nous ne feions pas au dénigrement des plus grands noms la faveur de croire qu'il puisse suffiie à une réputation. Pour être digne de mémoire, ce n'est point assez d'avoir injurié Voltaire dans un accès de rage éloquente, mais épileptique. Toutefois, s'il y a là trop de parties périssables, les ouvrages du comte de Maistre vivent encore par des questions élevées qui sollicitent puissamment la curiosité du philosophe.
Si elles sy trouvent agitées sans être résolues, c'est quelque chose pourtant de les avoir abordées de front avec une bravoure qui coupa court aux dédains de rironie, ou aux langueurs de l'indifférence. Outre que ces ambitieuses visées nous retiennent toujours en de hautes régions oii l'air est vivifiant, un souvenir durable est dû à ce flot d'idées qui chez lui coulent de source, et surtout à ces épisodes qui se détachent en pleine lumière comme d'un fond ténébreux . Parmi ces pages restées célèbres, l'apologie du bourreau est une des peintures dont l'infernale magnificence atteste les impressions que la Terreur avait gravées en des cœurs blasés par la souffrance. Citant ce passage dans son cours de Sorbonne, M. Villemain s'arrêta tout à coup sur une phrase inachevée, au
moment le plus affreux de la description, et ajouta : « L'horreur que vous éprouvez m'avertit de ne pas continuer, et cette horreur est un j ugement . » Par cette suspension ingénieuse, le goût du critique mettait son auditoire en juste défiance contre les beautés inquiétantes d'une tirade trop froidement combinée pour l'effet. Il infligeait un blâme discret à un procédé qui consiste à n'agir que sur les sens, et cette leçon littéraire avait aussi sa portée morale. Car entre le fond et la forme il y a solidarité si intime que les mieux doués courent le risque d'un réalisme brutal, lorsque, cessant de parler à l'âme, ils substituent la sensation au sentiment.
On se tromperait pourtant si l'on s'autorisait de ces âpretés pour refuser à Joseph de Maistre les dons sympathiques de la sensibilité. En général, il convient de ne pas prendre strictement au mot le langage public des plus sincères. Dans notre temps surtout, il y a chance de méprise à n'étudier les personnages que sous leur costume de cérémonie, et comme en représentation. Aussi ce rude censeur de ses contemporains gagne-t-il beaucoup à être visité au coin du feu, dans le sans-façon de sa correspondance familière. Il n'y est plus à l'élat de volcan faisant éruption. Le publicisLe altier qui nous effarouchait par des semblants de grand-inquisiteur y devient aimable, avenant, simple, facile, indulgent; père de famille tout moderne, badinant avec ses enfants, et prompt à des tendresses qui nous réconcilient avec son cœur. Ueconnaîtriez-vous l'apologiste de la guerre dans ces
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plaintes touchantes inspirées parle départ de son fils, enrôlé volontaire en (807 : « 11 est parti, il s'en va, faisant sept à huit lieues par jour I Ah ! mon cher comte, je n'ai point d'expression pour dire cela, la pauvre mère ne sait pas le mot de tout ce qui se passe ; et moi je suis seul ici, sans femme, sans enfant, sans amis, du moins de ceux avec qui l'on pourrait pieu* rer. Il a fallu avaler ce breuvage amer^ et tenir le calice d'une main ferme. Je ne vis pas : nul ne sait ce que c'est que la guerre, s'il n'y a son fils. » Nous pourrions citer aussi comme des modèles de grâce? de bon sens et de câlinerie paternelle les lettres qu'il adresse à la plus jeune de ses filles, à M^'" Constance, née quelques mois après une séparation qui le priva de ses plus douces joies. Le politique lui-même semble alors se tempérer ; il paraîtra presque modéré, si on le compare à M. de Bonald. Par raison, il se résout à faire la paix je ne dis pas avec son temps^ mais avec la France qu'il aime, malgré tout, quoiqu'elle ait confisqué ses biens, chassé son roi , conquis son pays, et outragé son Dieu. Elle ne cesse pas d'être sa patrie de prédilection ; et, au lendemain de nos suprêmes désastres , il s'écriera résolument : (( Point de salut que 'par la France. »
Soyons également généreux envers lui, et ne marchandons pas la louange à un style oi^ l'on rencontre tout ensemble du Machiavel^ du Montesquieu, du Tacite, du Bossuet, du Pascal, et parfois, ne lui en déplaise, du Voltaire. Par l'énergie, les jets étincelants, l'intensité de l'accent, la souplesse du tour.
l'ampleur et la hardiesse des images, de Maistre force jusqu'à l'admiration de ses ennemis. Sa langue surtout a une rare franchise. Écrivant à un homme d'Etat, il disait quelque part : « H y a, votre Excellence le sait, deux langages ministériels. L'un est de convention, tout en compliments et en grands mots ; il ne parle que de confiance parfaite^ de reconnaissance sans bornes^ d'augustes amis, de hautes puissances j etc. Je connais cette langue, et je la vénère comme bonne dans l'usage commun et extérieur. Mais il y a une autre langue, sévère et laconique, qui atteint la racine des choses, les causes, les motifs secrets, les effets présumables, les tours de passe-passe, et les vues souterraines de l'intérêt particulier. Cette langue a son prix. )) C'est ce qu'il prouve en la maniant si bien que je l'appellerais volontiers le Gentilhomme du Danube. Sous sa plume, la parole n'est pas moins vibrante que sur ses lèvres ; et, si son expression touche une pensée juste;, elle la grave sur l'airain. Dardés comme des flèches, ses mots s'enfoncent invinciblement dans la mémoire.
Aussi regretterons-nous d'autant plus qu^il justifie souvent à ses dépens cette réflexion si juste que nous lui empruntons : a Ces temps sont bien tristes, les passions s'y mêlent à tous les débats ; chaque différence d'opinion produit des jugements outrageux, et par conséquent des haines. C'est une chose étrange qu'à l'époque où les hommes se sont donné le plus de torts, ils ne veuillent s'en pardonner aucun, et
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regardent comme des erreurs monstrueuses et pour ainsi dire comme des forfaits des opinions qui ne peuvent être jugées que par les événements futurs. )> Voilà UD VL'i'itable 7neâ culpâ^ et les fougueuses incartades dont il s'accuse indirectement pourraient bien avoir été provoquées par le secret dépit d'une intelligence qui sentit sa cause perdue, mais était trop engagée par le point d'honneur pour rendre les armes, et confesser sa défaite.
C'est ce que nous laisse soupçonner plus d'un secret désaccord surpris par une analyse attentive à démêler tous les traits de son caractère. Oui, bien que la foi pratique ait été souveraine sur ses actes, son âme dut pourtant connaître^ elle aussi, les conflits intérieurs ; car certaines contradictions s'entrevoient non dans sa vie, mais dans le tumulte de ses pensées, parmi les violences qui affligent ses admirateurs, et sous les embarras d'une conscience parfois désorientée qui demande sa direction à des paradoxes, ou s'échappe en aveux furtifs dont l'adversaire pourrait tirer avantage. Ne lui fait-il pas la partie belle lorsqu'il met les prêti es et les nobles au rang des grands coupables que la Révolution devait punir, parce que leur abaissement moral exigeait expiation ? Ne s'est-il pas rendu à l'évidence quand il écrivit, en 1794, à M""' de Costa : « Il faut avoir le courage de le déclarer^ nous avons pris la Révolution pour un événement ; nous étions dans l'erreur^ cest une époque » ? Bien plus, il va jusqu'à dire : (( Il me semble que tout vrai philosophe doit opter
entre ces deux hypothèses ; ou qu'il va se former une nouvelle religion, ou que le catholicisme sera rajeuni de quelque manière extraordinaire. » Il ne se faisait pas non plus d'illusion sur la fragilité des couronnes : car, dans une lettre également datée de 1794, il regardait les trônes de Naples, de Madrid et de Lisbonne comme des « monstres de faiblesse n'existant plus que par leur aplomb » ; et, parlant de la France, il ajoutait : « Nos neveux qui danseront sur nos tombeaux riront de notre ignorance actuelle ; ils se consoleront aisément des excès que nous avons vus, et qui auront conservé l'intégrité du plus beau royaume après celui du ciel. »
Quant au gouvernement militaire, « r horreur du siècle », suivant son expression, il ne crut pas davantage à son avenir, le jour oîi il prononça cet arrêt : « La Révolution est trop grande pour la tête d'un homme » . Il serait long le catalogue de tous les passages où s'annonce l'indépendance d'un observateur trop éclairé pour se dissimuler ce qu'il y avait de caduc dans les institutions qu'il eût voulu rendre impérissables. Ce partisan déterminé de la légitimité admettait « qu'il y a des familles usées, au pied de la lettre » , que « les fleurs de lis sont périssables », et que « la suprématie de la France est seule éternelle, autant que les choses humaines peuvent l'être ». Ces rétractations furtives auraient même pu se traduire en actes, si j'en crois cette réflexion : (( Toute grande révolution agit toujours plus ou moins sur ceux même gui lui résistent^ et ne
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permet plus le rétablissement total des anciennes idées. Tel qui désire le roi très-sincèrement, et le lui aura écrit y sera très-capable de lui dire à son retour : Cette mesure est tyrannique^ et le roi n'a pas le droit de faire cela. )) Allons plus loin. Il est telle rencontre où il semble se résigner à la force des choses^ notamment en cette lettre où, vers 1810, il dit en propres termes que la Révolution «dont la base est le monde » égale par ses conséquences « la chute de l'Empire romain y) , et qu'il serait impossible de la faire reculer, il le laissait entendre à un ministre auquel il donna ce conseil prophétique : «L'esprit italien est né de la Révolution, et jouera bientôt une grande tragédie. Que le roi se fasse chef des Raliens,etque, dans tout emploi civil et militaire de la cour même, il accepte indifféremment des révolutionnaires. Ceci est essentiel, vital, capital. On se tromperaitinfiniment, si l'on croyait que LouisXVIII est remonté sur le trône de ses ancêtres. R est remonté sur le trône de Bonaparte. D'abord démocratique, puis oligarchique, puis tyrannique, la Révolution est aujourd'hui royale ; mais toujours elle va son train. L'art du prince est de régner sur elle, et de l'étouffer doucement en l'embrassant. La contredire ouvertement et l'insulter serait s'exposer à la ranimer, et à se perdre du même coup. »
Nous ajouterons que Joseph de Maistre soulevant les voiles du tabernacle est aussi plus philosophe qu'il ne le croit. En cherchant l'esprit du dogme, son exégèse en atténue sensiblement la rigueur, et substitue
des lois rationnelles à la pure tradition léguée parles âges de naïve croyance. Il introduit ainsi sous les symboles une sève qui en fait pour ainsi dire éclater l'enveloppe. Il ne voit pas qu'il peut devenir périlleux d'expliquer le surnaturel par le naturel, et de ramener la théologie du ciel sur la terre, c'est-à-dire de l'inviolable aucontestable. Dans lesraffînementsd'une controverse qui veut acclimater le mystère parmi les incrédules se distinguent les inquiétudes du siècle qu'il réprouve, et dont il a dit : « L'homme de nos jours semble ne plus pouvoir respirer dans le cercle antique des facultés humaines ; il prétend le franchir, et s'agite comme un aigle indigné contre les barreaux de sa cage. » Lui aussi, dans l'ordre spirituel, il éprouve , par accident, les impatiences de la pensée captive que tourmente le besoin d'un libre essor. Sans s'affranchir de l'obéissance, il s'arroge, en scrutant les Ecritures, un droit que n'oseraient prendre les humbles de cœur. Les affinités qu'il découvre ou suppose entre le dogme et la science n'eussent-elles pas alarmé les maîtres dont il s'imaginait suivre les traces? Quelques-uns, ce me semble, auraient vu dans ces entreprises des audaces révolutionnaires qui n'élargissent la doctrine qu'en altérant son intégrité. La contagion régnante atteignit donc, à son insu, le médecin lui-même ; et, dans le remède qu'il prescrit, il y a quelques parcelles du poison qu'il voudrait neutraliser. C'est de l'homœopathie.
A force de rajeunir le catéchisme, il finit par se rapprocher de Rousseau plus que des Pères de l'Eglise,
et donner la main aux utopistes, à ceux du passé comme à ceux de l'avenir. C'est ainsi qu'il fraye les voies à Lamennais. Malgré la distance qui les sépare, ces deux noms se tiennent en effet, au moins par le dessein de renouveler l'air des écoles théologiques, et d'y introduire le commentaire soit d'une métaphysique transcendante, soit de l'histoire universelle. Bossue t avait eu le même instinct, mais réglé par le frein d'une exigeante orthodoxie. Il s'était borné à chercher dans les annales de l'antiquité la préparation extérieure et politique de l'Evangile. L^unité de l'Empire romain lui avait paru la condition providentielle de son avènement. De Maistre et, après lui, Lamennais vont au delà. Au lieu de creuser un abîme entre le paganisme et le christianisme, au lieu de déclarer ces deux mondes incompatibles , ils tentent de retrouver dans l'un les éléments de l'autre, c'est-àdire l'essence d'une doctrine antérieure et perpétuelle qui n'attendait que le miracle de la Rédemption pour sefoi muler et se révéler. Ils essayent par là de renouer la chaîne des âges, et de saisir le principe de continuité par lequel le dogme se conciUe avec les lois permanentes delanature morale et même physique. C'est une de ces ambitions héroïques dont on souhaite le succès, et ses échecs mêmes ne sont pas sans gloire. Aussi, quel dommage que chez un si grand esprit la passion ait été la plus forte ! Il était digne de lui d'écouter seulement sa raison, et de ne pas braver l'opinion par des scandales de pensée qui nous feraient presque douter de sa bonne foi, s il n'était plus cour-
tois de considérer les jeux du logicien comme des sarcasmes dont le caprice ne doit pas être pris au tragique. Nous ne saurions par exemple nous attaquer sérieusement à des saillies analogues à celle-ci : « Contre notre légitime Souverain, fût-il un Néron, nous n'avons d'autre droit que celui de nous laisser couper la tête, en lui disant respectueusement la vérité. » Non, l'on ne réfute pas ces gageures soutenues contre le sens commun. Disons pourtant que le mépris de l'humanité ne profite point à celui qui l'affiche. Si Joseph de Maistre n'a pas eu le crédit qui est la récompense du talent voué à la vérité, s'il paraît un génie déclassé, ou même (ce qui serait excessif) un grand rhéteur de décadence, la faute en est aux sophismes par lesquels il ruina sa propre autorité. Lorsque, raisonnant à perte de vue pour nous interdire le droit de raisonner, il renverse tout ce qu'il y a de plus irrévocable dans nos idées d'affranchissement civil ou politique, et demande notre salut à des institutions qui n'ont pu se sauver elles-mêmes, il ressemble à cet ermite légendaire qui, dans l'espoir de le faire fleurir, arrosait obstinément un bâton planté dans le sable. Ce serait le cas de répéter aussi ce mot de M. de ïalleyrand : « Il ne faut jamais se fâcher contre les choses ; car cela ne leur fait rien du tout. » Notre mauvaise humeur ne les empêche pas de cheminer à la façon d'une aiguille de montre qui, tantôt trop lentement, tantôt trop vite, va toujours, mais en avant, et jamais en arrière. Puisque Dieu nous a donné la raison, il y aurait aussi quelque impiété à
ne pas respecter en elle son auteur. Rien ne serait d'ailleurs plus maladroit; car elle se venge de tous ses détracteurs, et a toujours le dernier mot. Le comte de Maistre eut trop d'esprit pour l'ignorer. De là vient que la fin de sa vie fut assombrie par le découragement d'une lutte inégale. « Nous marchons vers un trou, s'écriait-il en 1819; la tête me tourne, mais je meurs avec l'Europe. On écrira sur ma tombe : Periit cum sonitu, »
Du bruit ! il en fit sans doute, mais plus que le bien n'en doit faire. Quant à son influence, elle n'arrêta pas le flot sous lequel allait s'engloutir la dynastie que croyait protéger le patronage dangereux de son éloquence. Du reste, pendant la Restauration même, s'il fut, comme M. de Ronald, encensé par son parti, sa célébrité n'était guère que la parure littéraire d'une opinion, et ses preneurs les plus remuants ne l'acceptèrent jamais sans défiance. Car l'absolutisme de sa doctrine ne rachetait point, à leurs yeux, ce que M. de Rémusat appelle spirituellement son péché originel^ à savoir cette curiosité métaphysique dont il usait jusqu'à l'abus. Par là même, il devint suspect de défendre « la bonne cause » avec des armes empruntées à la mauvaise. Tandis qu'un pouvoir circonspect n'osait paraître trop ostensiblement le client d'un avocat impopulaire, l'autorité ecclésiastique aimait trop la discipline pour ne pas tenir à distance un allié dont les nouveautés déconcertaient ou effrayaient les timides et les habiles. On lui pardonna sans doute en faveur de son zèle ; mais,
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comme nous dit un coulemporain, on laissait volontiers ses livres « aux gens réputés pour avoir trop d'esprit j) ..
Ses conseils n'eurent donc pas de prise sur les habiles qui s'acquittaient envers lui par des éloges de pure politesse, et ne tirant pas à conséquence. Ce sera plus tard qu'il deviendra une puissance. Pour qu'il soit écouté comme un interprète de la foi, il faudra que le scepticisme finisse par perdre toute mesure, et que la raison publique s'énerve par l'indifférence. Alors, les excès de doctrine étant recherchés comme un stimulant d'imaginations blasées qui n'ont plus le goût du vrai, Joseph de Maistre se trouvera naturellement le chef d'une secte dont le ton habituel sera la violence, non pas seulement contre les idées, mais contre les personnes. D'aristocratiques qu'elles étaient, ces colères se démocratiseront; et, se donnant pour un prédicateur inspiré d'en H haut, l'esprit de parti ne fera plus qu'injurier la société, sous prétexte de la convertir. U rebutera les âmes au heu de les persuader, il envenimera les malentendus, il contribuera de jour en jour à isoler l'Église du siècle, au détriment de Tune et de l'autre. Or, ne l'oublions pas, en sécularisant la théologie et la mêlant h la politique, le comte de Maistre offrit le premier exemple do ces duels regrettables où le dogme devient une arme dans la main d'un journahste laïque, couvrant de sa voix les mandements des évéques, et compromettant le sanctuaire dont il s'est institué le gardien indiscret.
C'est doue sur lui surtout que retombe la respousabilité des déviations qui détournèrent les idées religieuses de leur lit naturel, je veux dire des pentes indiquées par les accidents d'un sol remué dans tous les sens. Ce tentateur sera trop écouté par un groupe de disciples posthumes qui croiront que la parole de vie ne peut prospérer à l'abri d'une charte écrite par des hommes, et que, pour relever le cœur des fidèles, il est nécessaire d'abaisser le caractère du citoyen. Ils ne comprendront point que pour l'Eglise la meilleure politique est de s'occuper activement de ses œuvres spirituelles, à la faveur des jours tranquilles ménagés à toute bonne volonté par la sagesse d'un gouvernement conforme aux besoins publics. Or, en parlant ainsi, nous n'entendons pas limiter un droit qui suppose un devoir, celui de lutter sans faiblesse contre les préjugés qui faussent les consciences j ou contre les entraînements qui égarent les âmes. Que le christianisme soit l'adversaire des vices et des passions, rien de plus indispensable. Lui conseiller ici l'indulgence, ce serait lui demander une sorte d'abdication. Mais, en revanche, vouloir qu'il se fasse l'ennemi de l'ordre civil, dont il faut qu'il soit l'élément conciUateur, c'est le reléguer dans l'ombre solitaire « où il ne serait plus que le privilège de quelques élus, et la consolation tardive de ceux que la douleur ou la vieillesse ont séparés du monde ^ ». N'est-il pas à craindre qu'on ne lui retire ainsi la