‹ Tableau de la littérature française, 1800-1815 (volume 3)Chapitre 19 sur 58 · CHAPITRE P · texte numérisé non relu

CHAPITRE P

I. Discrédit de la philosophie; indifférence, on hostilité dont profitera l'Empire. Isolement des libres penseurs. Les héritiers de Condillac. Les Idéologues se relèvent devant l'opinion par leur opposition politique. — M. Destutt de Tbacy; esquisse biographique. Dignité de son attitude. L'homme, l'écrivain. — IL Les précurseurs du spiritualisme. — M. Laromiguière. Onction de sa parole. — Maine de Biran. Son Mémoire sur l'habitude^ 'i^^i. Essai sur la décomposition de la pensée, 1803. Le libre arbitre. Les droits de la personne morale. Le métaphysicien psychologue. Son Journal. Confidences d'un esprit pur. Indécisions d'une âme en peine. Le monde de la Grâce. — Le mysticisme et la Révolution. Saint-Martin. Il proteste contre le matérialisme. Il défend la Providence. — Ballanche, le Socrate lyonnais. Ses beaux songes chrétiens et platoniciens. Enthousiasme contemplateur, confusion de la métaphysique et de la poésie.

Tandis que la religion s'alliait à la poésie pour reconquérir les âmes délaissées ou perdues, la philosophie, elle aussi, s'associait à cette œuvre bienfaisante par une transformation qui prouve que des affinités naturelles uniront toujours les croyances spiritualistes aux garanties d'ordre social, et surtout à la renaissance du sentiment chrétien. Le sensualisme avait séparé la liberté de la règle, le

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droit du devoir, et l'homme de Dieu. Si les propagateurs de ces doctrines ingrates défendirent plus d'une fois des causes généreuses avec un zèle qui nous oblige à honorer nos adversaires, ce sont là de louables inconséquences qui profitent au caractère des personnes, sans recommander leurs principes. Car, en fondant la morale et par suite la politique sur des intérêts et des appétits, ils avaient, sans le savoir ni le vouloir, encouragé d'avance* les conséquences brutales qui ne tardèrent pas, en bas comme en haut, à trahir le vice de leurs systèmes. Malgré des intentions philanthropiques, ils eurent donc leur part de responsabihté lointaine et indirecte dans les excès qui leur eussent fait horreur s'ils avaient pu les prévoir, mais par lesquels la passion populaire croyait logiquement mettre leurs théories en pratique.

• Aussi devaient-elles tomber tôt au tard dans un discrédit qui ressemblait à un châtiment. Si les gouvernements finissent par devenir des causes dont l'influence agit sur les mœurs pubKques pour les réformer ou les pervertir, ils commencent presque toujours par être des effets, et répondre à des besoins. Il serait donc injuste d'attribuer seulement au Pouvoir l'esprit général dont il n'est souvent que l'interprète et le représentant. On le vit clairement au début de notre siècle. Il y eut alors, et avant l'établissement de l'Empire, une réaction universelle contre tout ce qui était suspect de libre pensée. N'aspirant plus qu'au repos, après tant de secousses, et prête

aux plus lâches abdications, à celles qui n'ont que des dédommagements perfides, la société se défia de toutes les idées qui éveillaient le souvenir des orages récents. Si les jouissances du monde, des lettres et des arts furent recherchées avec ardeur, c'est que chacun vit dans ces biens retrouvés des signes ou des promesses de sécurité prochaine. Mais les problèmes politiques et métaphysiques obtinrent à peine une attention distraite : on les évitait comme des trouble-fête, et les regards se détournèrent par instinct de toute recherche importune qui pouvait inquiéter par des vues d'avenir Tinsouciance de l'heure présente. La génération qui désirait une dictature ne voulait donc plus se préoccuper d'affaires sérieuses, et susceptibles de gêner l'assoupissement qui suit les crises. Cette langueur égoïste, qui se désintéressa' des grandes questions, eut même un faux air de sagesse, dans cette France malade qui ne demandait que le silence et la diète.

Nous savons trop comment l'Empire profita de cette inertie. Ceux qui aimaient l'obéissance et la discipline furent servis au delà de leurs souhaits ; et, lorsque le calme intérieur parut assuré, les événements qui éclatèrent au dehors permirent peu de loisir à la spéculation pure. En face des luttes redoutables dont l'Europe était devenue le théâtre, les disputes des idéologues durent en effet sembler bien creuses, ou bien mesquines. D'ailleurs, la guerre ayant suspendu toute communication entre les esprits, le commerce des intelligences subissait,

aussi lui, une sorte de blocus infranchissable. Pas un écho ne venant d'Edimbourg, de Munich ou de Kœnigsberg, la psychologie écossaise et l'idéalisme de Kant passèrent donc inaperçus pour ces héritiers de Condillac qui, de plus en plus casaniers, ne se doutaient pas des changements accomplis loin d eux dans le monde philosophique. Déconcertés par l'isolement, ils demeurèrent pourtant fidèles à leur routine traditionnelle comme à une habitude que l'âge tourne en manie. S'amusant aux jeux innocents de l'analyse, ils continuèrent à traiter obscurément leurs éternelles questions de grammaire ou de logique, et à débrouiller ou embrouiller l'écheveau des sensations transformées. Mais ces travaux restaient enseveUs dans l'ombre. Car si quelques cercles, entre autres ceux de M"'® d'Houdetot, de M. Suard et de l'abbé Morellet, furent encore des asiles oii l'esprit du siècle précédent se déployait à Taise et non sans grâce, rien, en dehors de ces centres distingués, ne rappela le mouvement de ces salons où fermentèrent d'abord sans péril apparent les idées qui plus tard descendirent dans la rue, et devinrent la Révolution. Elles comptaient encore de nombreux dévots, mais qui n'avaient connu l'ancien régime que pour le renverser. Or la bonne compagnie d'autrefois n'eut rien de commun avec ces raisonneurs farouches qui, mêlés à des événements terribles, avaient vécu dans les assemblées, les clubs ou les camps, et ne s'y étaient guère façonnés à l'agrément des relations sociales. « Jusque dans les

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réunions de la Décade, nous dit un contemporain *, Montesquieu, Voltaire, Buffon, Turgot, Diderot même et Rousseau, les moins mondains de leur temps, se seraient sentis dépaysés et comme étrangers. Ils y eussent trouvé plus d'aigreur que d'éléva-^ tion, je ne sais quoi de méfiant, d'envieux et d'insociable', des haines de faction s'unissant aux préjugés de coterie, tous les ridicules des lettrés de province vivant seuls et entre eux, sans parler d'une certaine discordance de manières tour à tour familières et tendues, dépourvues de réserve et d'abandon. »

Bien que les contempteurs de l'âme et de Dieu semblent prêts à s'accommoderdu despotisme, et que l'Empire n'ait jamais négligé de faire à tous les partis des avances intéressées, il opéra pourtant peu de conversions parmi ces idéologues convaincus, qui presque tous avaient combattu dans les rangs républicains. La plupart eurent le mérite de ne pas renier leurs regrets, sinon leurs espérances ; et, dans un pays oii la politique entre partout, cette constance finit h la longue par donner un faux air de popularité aux derniers disciples d^une École qui, n'ayant régné que pour détruire, était par sa victoire même condamnée à périr. A mesure que le sceptre du maître parut plus pesant, l'opinion se montra donc moins rigoureuse pour des noms associés à nos malheurs, mais amnistiés par l'air d'opposition dont ils offraient l'exemple peu contagieux.

li M. (Jui/oU Mémoires sur l'kUtoire dv. munientpSi

DESTUTT DE TUAGY. Ul"

Par un de ces revirements ordinaires à notre mobilité, on leur sut gré d'une indépendance qui faillit réhabiliter des doctrines mal famées. Dans un temps où les intelligences, impatientes d'échapper aux liens de la centralisation administrative, se sentaient comprimées de toutes parts, on eut comme un respect d'étonnement pour ces débris du passé qui s'obstinèrent à former un groupe dont les rancunes ne manquaient pas de fierté. D'ailleurs, après le Concordat, l'incrédulité devint une ressource pour les mécontents. Car ils se persuadèrent, ou affectèrent de croire que les idées libérales étaient intéres- , sées à la fortune des abstractions inoffensives qu'arboraient comme un drapeau quelques maussades continuateurs de l'esprit encyclopédique.

Telles furent les causes qui honorèrent une décadence inévitable. Toutefois, des germes nouveaux s'épanouissaient jusque dans les œuvres des penseurs qui avaient eu pour parrains Locke et Condillac. Mais, avant d'assister à ce travail de rajeunissement,, arrêtons-nous un instant devant le plus célèbre représentant des idées qui allaient s'évanouir comme des brouillards aux premières lueurs du jour.

Nous voulons parler de M. de Tracy, qui mérite entre tous l'estime et le souvenir de la postérité. Car sa vie et ses écrits témoignent des heureuses contradictions qui, chez les sensualistes les plus endurcis, existaient d'ordinaire entre les théories du philosophe et les prédilections de l'homme pubhc ou prive. S'il professa des opinions contraires à notre

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dignité morale, s'il asservit Tintelligence aux organes, et borna notre destinée à la vie terrestre, il n^en fut pas moins un publiciste soucieux de mettre sa politique en harmonie avec un idéal du droit et du devoir. En cette arrière-saison, ses qualités et ses défauts nous offrent donc l'expression choisie d'une doctrine qui, venue d'outre-Manche, proposée sans succès par Hobbes et Gassendi à un âge croyant^ réduite en système par Condillac, vulgarisée par Saint-Lambert et Volney, travestie en physiologie par Cabanis, répondit pendant un demi-siècle aux besoins de la curiosité ou aux passions des partis, exerça son action dissolvante sur les abus de l'ancien régime, et se trouva parmi les morts, au soir de la bataille Uvrée à l'ordre social qu'elle détruisit en voulant simplement le réformer. Sans entrer dans les débats techniques auxquels se rattache la mémoire d'un penseur considérable, esquissons du moins la physionomie de la personne et de l'écrivain. Né dans une famille patricienne et militaire, au fond d'un vieux manoir dont la tour portait cette devise : Bien bien acquis^ M. de Tracy, tout jeune encore, avait été séduit, comme les meilleurs, par les perspectives que firent entrevoir ces hardiesses philosophiques dont l'influence atteignit plus ou moins toutes les classes, aux environs de 89. Quand s'ouvrirent les Etats-Généraux, il y (igura donc parmi ces députés de la noblesse qui soutinrent le parti des nouveautés, aux dépens de leurs plus antiques prérogatives. A la Constituante, il siégeait

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dans le voisinage des tribuns, mais sans autre ambition que de régler pour le bien de tous, selon la justice, une société trop longtemps dominée par le privilège : nobles illusions que suivirent de près des mécomptes cruels! Car, s'il n'est rien de plus cher à de pures convictions que les joies d'un patriotisme désintéressé, l'épreuve dut être douloureuse pour le citoyen, quand il vit succéder si brusquement à ses rcves optimistes la tyrannie sous prétexte d'émancipation, des échafauds dressés au nom de l'humanité, en un mot, un naufrage où s'engloutissait tout à coup la vieille France. Jeté lui-même au fond d'une prison d'oii chaque jour il voyait partir pour le supplice un compagnon de ses espérances, il se réfugia dans l'étude de l'homme qui lui déroba les maux du présent et les menaces de l'avenir.

Parmi des temps prospères, il avait aimé la philosophie par une sorte d'élan chevaleresque. Sous la Terreur, il la mit en pratique, et l'Empire lui offrit aussi l'occasion de confirmer ses paroles par des actes. Car, soit à rinsti tut 011 l'appela sa renommée, soit au Sénat oii il se laissa porter sans l'avoir désiré, son attitude et ses votes ne furent jamais complices du plébiscite aveugle qui, entraînant vers des abîmes le génie d'un grand homme et la fortune d'un grand peuple, poussa l'un au despotisme et l'autre à l'oubli de ses libertés. Toutefois, s'il prévit les périls et voulut les prévenir, les dissentiments et le blâme de sa froide raison n'allèrent pas au delà de ce que sa dignité lui commandait; et, quand la

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guerre déclarée à l'idéologie atteignit dans sa personne les droits de la conscience, il se retira sans éclat d'une scène oîi il se sentait impuissant, ou importun. Réduit, en 1811, à faire imprimer et publier en Amérique son commentaire sur cet Esprit des lois dont Montesquieu, en 1750, avait vu paraître vingt-deux éditions en moins de deux ans, il s'enferma de plus en plus dans sa solitude d'Auteuil ; et, dès lors, tout entier à ses livres ou à ses amis, il ne sortit guère de la retraite qu'au jour oii nos désastres lui imposèrent la douloureuse nécessité de voter la déchéance d'un pouvoir qu'il avait subi, mais sous lequel il sut également parler avec franchise, et se taire avec indépendance.

Si, dans ses ouvrages, M. de Tracy dédaigna trop les communes croyances, reconnaissons donc que sa conduite ne cessa pas d'être inspirée par ce qu'on peut appeler le spirituaUsme pratique. Oui, il eut le cœur plus haut que la doctrine ; et, à ce titre seul, nous devions le signaler, ne fût-ce que pour réfuter ses erreurs par ses vertus. Il se recommande aussi par la probité logique de ses écrits oîi nous aimons, en dépit de tendances regrettables et d'une certaine sécheresse, la sûreté d'une analyse judicieuse, une exposition limpide qui rend accessibles au bon sens les sujets les plus ardus, et surtout l'élégance d'un langage simple qui « transporte je ne sais quoi d'exquis des manières dans les idées* ». Disciple

1. M. Miguct, Vorlraits et Notices. L'un'. Acad. Didier et C^,

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