‹ Tableau de la littérature française, 1800-1815 (volume 3)Chapitre 20 sur 58 · DESTUTT DE TRACY · texte numérisé non relu

DESTUTT DE TRACY

original d'un maître qu'il fit presque oublier, il conduisit à ses dernières conséquences un système qui devait disparaître avec lui. Car il en avait comme épuisé la sève, et ne laissa plus guère à ses admirateurs mêmes que l'alternative ou de marcher sur ses pas, ou de l'abandonner pour tenter l'inconnu.

Ce mouvement rénovateur se produisit en effet au sein même de l'école dont il avait été le chef par l'autorité d'un caractère auquel M""' de Staël rendit cet hommage : « Vous me dites, Monsieur, que vous ne me suivez pas dans le ciel, ni dans les tombeaux. 11 me semble qu'un esprit aussi supérieur que le vôtre, et détaché de tout ce qui est matériel par la nature de ses travaux, doit se plaire dans les idées religieuses. Car elles complètent tout ce qui est grand, elles apaisent tout ce qui est sensible; et, sans cet espoir, il me prendrait je ne sais quelle invincible terreur de la vie et de la mort. » Ce vœu, d'autres Taccomplirent ; et leur raison, en suivant sa pente, les conduisit tout doucement hors des voies étroites oii s'étaient égarés beaucoup d'honnêtes gens qui valurent mieux par leurs actes que par leurs livres.

Parmi ces précurseurs du spiritualisme, convient de distinguer deux noms qui nous rappelleront, je ne dis pas une influence dont l'action souveraine change brusquement le cours des esprits, mais

une de ces déviations insensibles qui préparent sans secousse les progrès décisifs. Il s'agit de MM. Laromiguière et Maine de Biran. Nous les saluerons comme les messagers de la bonne nouvelle attendue par cette élite à laquelle ne pouvait suffire une philosophie énervante qui, tout en dégradant l'homme, l'enivra d'orgueilleuses ambitions, et prétendit vainement conciher la justice absolue avec le culte de la matière, le progrès avec la négation de la Providence, la philanthropie avec l'égoïsme.

Ami de Garât, membre de l'Institut, profes-^seur au Prytanée, puis à la Faculté des lettres, M. Laromiguière donna le premier signal d'une réforme désirée. En revendiquant les droits de cette activité libre qui constitue la personne morale, il réveilla des instincts assoupis qui ne demandaient qu'à se transformer en convictions vaillantes. Prononcées devant un petit nombre déjeunes gens qu'avaient épargnés les rigueurs de la conscription, ses leçons de 1811 et 1812 réussirent à se faire entendre, malgré le bruit des combats; et, à la veille des désastres qui devaient soumettre tant de consciences à de périlleuses épreuves, il invoqua, non sans un à-propos bienfaisant, ces vérités éternelles dont la lumière est si précieuse en ces heures sombres où s'éteint splendeur du Juste. Au lieu de soulever d'irritantes controverses, il se plut à prendre pied sur un terrain pacifique où se rencontrent toutes les âmes de bonne volonté. Interprète d'immuables principes, il savait du moins faire passer dans les cœurs l'émotion

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d'une parole pénétrante, comme on en jugera par l'accent de cette page : « Plaisirs des sens, plaisirs de l'esprit, plaisirs du cœur, voilà, si nous savons en user, les biens que la nature a répandus à profusion sur le chemin de la vie. Mais qu'on se garde de mettre en balance ceux qui viennent du corps, et ceux qui naissent du fond de l'âme. Rapides et fugitifs, les plaisirs des sens ne laissent que du vide, et tous les hommes en sont dégoûtés avec Tâge. Mais les plaisirs de l'esprit ont un attrait toujours nouveau; l'âme est toujours jeune pour les goûter, et le temps, loin de les affaiblir, leur donne chaque jour plus de vivacité. Pythagore offre aux dieux une hécatombe pour les remercier d'un théorème qui porte encore son nom. Kepler ne changerait pas ses règles contre la plus brillante couronne. Est-il jouissance au-dessus de telles jouissances? Oui, Messieurs, il en est de plus grandes. Quels que soient les ravissements que fait éprouver la découverte de la vérité, il se peut que Newton, rassasié d'années et de gloire. Newton qui avait décomposé la lumière et trouvé la loi. de la pesanteur, se soit dit en portant ses regards en arrière : « Yanité ! » tandis que le souvenir d'une bonne action suffit pour embeUir les derniers jours de la plus extrême vieillesse, et nous accompagne jusque dans la tombe. ;)

Cette candeur et cette bonhomie patriarcale ont encore un charme qui tient à je ne sais quelle onction secrète. Un de ceux qui connurent M. Laromiguière nous dit que son enseignement ressem-

lis RESTAURATION SPIRITUALISTE.

blait à un dialogue*. En parlant seul, il avait l'air de répondre à un interlocuteur, tant il y eut d'intimité dans cette éloquence tempérée qu'animait une chaleur communicative. S'il ne posséda pas ces dons qui éclatent au loin et enlèvent l'applaudissement, s'il ne fut pas non plus un de ces constructeurs qui savent édifier de fragiles théories, il eut et conserve l'attrait des sympathies durables. Caractère heureux et digne de l'être, sincère sans passion, et conciliant sans faiblesse, il tourna contre le sensualisme les qualités qu'il tenait des meilleures traditions de son école, à savoir la clarté d'une méthode circonspecte et déliée. Passant du connu à l'inconnu, enchaînant strictement toutes les idées, ne se permettant ni l'équivoque ni les vagues définitions, il parla toujours une langue saine, et ne cessa pas de ménager au moins un plaisir littéraire à ceux qui résistaient aux conclusions d'un dialecticien plus ami du bon sens que de la polémique et des abstractions stériles.

Tandis que Laromiguière se détachait d'une secte caduque avec la discrétion d'un Philinte jaloux de son repos comme de son indépendance, un psychologue profond, un métaphysicien de premier ordre, Maine de Biran, rompant, ou plutôt déliant aussi les mômes entraves, s'élevait par un libre essor à des hauteurs où commence la science de l'ûme et de Dieu,

Né h Bergerac, le 29 novembre HOG, fils d'un

i . M. de, Sacy, Variétés Htlérairef! et morales. Didier.

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médecin, garde du corps à la cour de Louis XVI, administrateur de la Dordogne, après le 9 Thermidor, député au conseil des Cinq-Cents, exclu comme royaliste par le coup d'État de Fructidor, nommé par l'Empire sous-préfet de sa ville natale, il reparut en 1813 au Corps législatif, y exerça les fonctions de questeur, et fut un de ceux qui, dans la fameuse commission présidée par Laine, protestèrent contre le despotisme impérial. Sous la Restauration, vers laquelle l'inclinaient ses vœux, il fit partie de la Chambre introuvable oii, tout en défendant les privilèges de la Couronne, il vota toujours avec la minorité. Voilà ce que nous savons sur la vie de ce philosophe qui mourut à cinquante-huit ans, et dont M. Royer-Collard disait : « Il est notre maître à tous. » Ce ne fut point un éloge d'oraison funèbre. Car, bien que Maine de Biran n'ait philosophé que pour son plaisir, et dans ses moments perdus, nul guide n'a contribué plus efficacement à dégager les esprits de l'ornière sensualiste; et nul, au terme de sa courte carrière, ne s'est trouvé plus éloigné de son point de départ. De 1802 à 1815, nVt-il pas franchi toute la distance qui sépare Condillac de Fénelon, et la morale égoïste du renoncement absolu?

Il nous propose donc le rare exemple d'un disciple qui ne craint pas de s'affranchir aux dépens de son propre repos, je veux dire de cette sécurité que donne la certitude, et que j'appeherais volontiers le bonheur de la pensée. Lorsqu'en 1801 l'Institut cou-

ronna son Mémoire sur F habitude, déjà se manifestaient à des yeux clairvoyants les signes d'une métamorphose prochaine ; et, bien qu'il se crût idéologue, ou fût accepté pour tel par ses juges, il ressemblait (si l'on nous passe une comparaison familière) à un oiseau de race étrangère couvé par une poule domestique. Il ne prit pas encore son vol, mais alors pourtant ses ailes préludaient à un affranchissement involontaire. Il ne tarda pas à en avoir conscience ; et, deux ans plus tard, quand il parut devant le même tribunal^ avec son essai sur la Décomposition de la pensée, ce fut pour abjurer les dogmes auxquels se refusait la sincérité de son intelligence. Adversaire résolu de la sensation, il ne songera désormais qu'à rétablir le libre arbitre et l'âme humaine dans leurs droits méconnus.

(( Je veux, donc je suis )>, tehe est la formule qui résume les patientes enquêtes de son analyse. Par la vertu de cette vérité, il restaura l'édifice cartésien, ou du moins les fondations du monument qui se relèvera de ses ruines, quand paraîtront les architectes. Avant lui, d'autres sans doute avaient gémi sur l'immoralité du sensualisme; mais des homélies ou des protestations n'étaient pas un remède, et MM. de Bonald ou de Maistre professèrent trop le mépris de la raison pour que leurs anathèmes fissent fortune dans un temps et un pays oii l'on veut voir les choses, les toucher, et les comprendre. S'ils prouvèrent leur courage par de grands coups d'épée, ils abusaient trop du paradoxe pour avoir jamais autorité

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contre Terreur. Au contraire, chez Maine de Biran, l'on ne soupçoruiait aucun parti pris, aucun calcul politique. Nul ne put donc refuser sa confiance à cet homme de bonne foi qui, s'écoutant et se regardant vivre, semblait s'être retire si profondément en lui-même qu'il n'avait plus le goût d'en sortir.

En effet, ses écrits paraissent s'adresser bien moins au public qu'à sa conscience, et au Dieu caché qu'il découvrit en elle. Métaphysicien du moi, il nota les phénomènes les plus fugitifs du monde intérieur avec cette inquiétude d'attention que mettent certains malades à interroger les moindres symptômes de leurs mystérieuses souffrances. Les incertitudes mêmes de ;^a recherche donnaient plus de crédit à ses affirmations. En lisant les pages du Journal intime qui fut le confident quotidien d'un observateur tourmenté par le besoin de connaître et d'aimer les vérités capables de guérir, de fortifier ou de consoler, on entend comme le monologue d'un pur esprit qui raconte le drame de sa vie contemplative. Plongé tout entier dans ses méditations, prompt à fixer les nuances les plus ténues, toujours en éveil et sur le qui-vive, « il s'amusait, dit-il, à voir couler les diverses fluctuations de son âme ». C'étaient comme les tressaillements de cette curiosité candide qu'éprouvent tout ensemble le savant et l'enfant. Ce qui passe inaperçu pour le vulgaire lui devenait un sujet de surprise émerveillée. Lors même qu'il ne résout pas toutes les énigmes, il nous émeut encore par des angoisses oii Pascal eût presque reconnu son cœur. A plus forte

raison est-il radieux quand il se fait une éclaircie dans ses brumes. On dirait alors un sourd qui perçoit subitement un son, ou un aveugle que réjouit la lumière retrouvée.

A force de chercher l'âme, il trouve Dieu dans ces profondeurs où il s'enfonce, et où le fini touche à l'infini. Tout voisin de Tabîme, et voulant le sonder aussi d'un coup d'œil furtif, il ressent alors l'éblouissement du vertige. Mais ses impuissances sont encore un signe d'élection. Car il est visible qu'il eût pris rang parmi les princes de la science transcendante par excellence, si, tout frissonnant d'un effroi qui n'ose s'aventurer, il ne s'arrêtait au seuil du sanctuaire, et ne baissait les yeux devant Véclat que des regards plus fermes affronteraient sans trembler. Il ne lui manqua donc qu'une certaine décision ; et voilàpourquoi il erre, comme une âme en peine, autour des questions qui ne livrent leur secret qu'aux audacieux. Du reste, cet air de souffrance ne lui sied pas mal ; car ses perplexités deviennent un principe d'éloquence, et il se trouve alors écrivain malgré lui, par échappées, en dépit d'un tempérament plus allemand que français, ou d'un vocabulaire qui effrayerait Hegel lui-même. Des barbarismes gothiques éloignent en effet les profanes du trésor qu'ils gardent comme des dragons fabuleux Mais si, bravant ces abords, on franchit la passe difficile, on en est dédommagé par le vif intérêt d'une doctrine qui va toujours, sinon se fixant, du moins s'épurant sans cesse, jusqu'il l'heure déhcieuse où ce stoïcien humble et

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