‹ Tableau de la littérature française, 1800-1815 (volume 3)Chapitre 30 sur 58 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ni'mMUCkNK Lemercier. — I. L'Initiateur inconscient et incompris. Débuts d'un petit prodige, Méléagre, Clarisse llarlowe, le Lévite (rEphraïm. Le Tartufe révolutionnaire. — Le triomphe à'Agamemnon, 1797. Les Atrides et la Terreur. Piiito et le Barbier de Sévillc, 1800. Ombrages politiques. VOstracisme, et la Journée des Dupes. Aventures d'un éclaireur qui se risque à la découverte.

— Les épopées iïHonière et à' Alexandre. — La tragédie de Charlemagne. Ami du général Bonaparte, Lemercier se refuse aux avances du Premier Consul. Conditions périlleuses d'un novateur entre deux despotes, la Routine et l'Empereur. — Le drame de Christophe Colomb, 1809. — Son chef-d'œuvre comique, Plante. Attitude de victime. — Les lubies d'une humeur fantasque. — IL Les Quati^e nie'tamorphoses, les Trois fanatiques, la Mérovéide, les Ages français, rÀtlantiade; \^ mythologiG scientifique. La Panhypocrimide, pandëmonium du xvi<^ siècle. Confusion des genres.

— Cours analytique de littérature ; contradictions du critique et du poète. Isolement, et oubli.

Bien que défectueuse, la conception des Templiers n'en est pas moins une date qui aura plus d'importance encore si nous la rattachons au souvenir d'un autre nom, de Népomucène Lemercier, esprit versatile, fantasque, irrégulier, disputé par mille tendances contraires, grand admirateur de Voltaire et de Dante, recherchant le neuf sans trouver le beau, moins capable de volonté patiente que de veUéités capricieuses, prompt à naviguer sans lest et sans boussole sur toutes les mers, au risque de maint

naufrage ; mais pourtant doué de facultés rares qui eussent fait merveille, si, partagé entre des instincts hardis et les énervantes timidités du goût contemporain, il n'avait pas manqué de cet équilibre sans lequel toute destinée est incomplète. Malgré les lacunes d'une intelligence aussi féconde à imaginer qu'impuissante à exécuter, il y eut donc des traits fort expressifs dans la physionomie de cet écrivain diffus, mais ardent, qui retrouva la tragédie grecque avec Agamemnon^ la comédie latine avec Plante, et soupçonna, dans Piiito^ l'existence d'un monde dramatique dont il nous aurait ouvert les voies, s'il avait eu plus de suite dans ses desseins, ou plus de sûreté dans sa facture.

Né à Paris, le 21 avril 1771, filleul de la princesse de Lamballe, réputé prodige dès son enfance, il n'avait que seize ans lorsque le patronage de la reine Marie- Antoinette valut à sa MéUagre la faveur d'être jouée à la Comédie-Française. La Révolution vint brusquement interrompre le? succès d'un Chérubin qui faisait déjà les délices de la cour et de la ville. Mais, jusque dans le voisinage des jours sinistres, quand la tragédie cessa d'être au théâti^, il fut encore assez heureux pour imposer à l'attention publique le drame sentimental de Clarisse Harlowe^ qui attendrit les plus impitoyables. Son Lévite dEphraim affronta même la Terreur; ou plutôt, ce sujet ne pouvant paraître sans l'aveu de Robespierre, l'auteur ne voulut point s'abaisser à une démarche qui lui coûtait, et se réserva pour des temps meilleurs.

Après le 9 Thermidor, il se dédommagea d'un silence forcé par une explosion de gaieté satirique, le Tartufe révolutionnaire^ bouffonnerie audacieuse que le Directoire ne tarda pas à interdire, peut-être parce qu'il s'y était reconnu.

Tels furent les préludes d'un talent qui ressentit le contre-coup d'une commotion sociale. Sa clairvoyante sagacité comprit en effet que la sécheresse d'un art réfractaire à tout changement ne pourrait plus suffire à cette nation qui, au lendemain de sa délivrance, applaudissait le vainqueur d'Arcole et des Pyramides. Pourtant, des entraves respectées le retenaient encore ; car son premier pas dans la carrière fut une tragédie grecque. Acclamé par l'enthousiasme populaire, le 27 avril 1797, et couronné plus tard par l'Institut, son Agamemnon donnait du moins un démenti glorieux à la spirituelle malédiction lancée par Berchoux contre la race des Atrides. C'est qu'Eschyle avait fait passer dans l'âme d'un interprète ému comme un souffle de son génie, je veux dire une majesté singulière, je ne sais quoi de grandiose et de sombre. Oui, sous des langueurs de diction, nous sentons ici la puissance d'une sève généreuse. Or, cette verve intérieure, qui triomphait de la poétique des Saurin et des Marmontel, ne s'explique pas seulement par une inspiration directe, et puisée aux sources vives de l'antiquité ; elle se souvient aussi des visions sanglantes qui avaient laissé leur trace ineffaçable dans le cœur d'un poëte. Représentée à deux pas de l'échafaud, devant les témoins

d'un régicide^, la légende d'Argos retrouva donc comme un air de jeunesse dans la mélancolie , la pitié, l'épouvante ou l'horreur des attentats récents. Mais Lemercier ne tiendra guère les promesses de cette héroïque journée. Bien que, possédé d'une fougue vaillante, il ne cessât pas de se lancer en conquérant dans toutes les directions, il y eut toujours plus de témérité que de bonheur en ses hautes visées, qui provoquèrent cette épigramme de Lebrun :

Lemercier est-il bien l'auteur d'Agamemnon? Le Prude répond non ; Ophis, non; Pinto, non.

Après avoir honoré d'une dernière et digne offrande l'autel de la Muse tragique, il le déserta pour encenser d'autres dieux. Parmi les entreprises dont la fécondité ne fut qu'apparente, parce que leur caprice était déréglé, bornons-nous à signaler Pinto^ drame comique dans lequel est mise en scène la conspiration qui assura le trône au duc de Bragance.

Improvisée en vingt-deux jours, l'esquisse de cette amusante intrigue semble tracée par la plume de Beaumarchais. Nous y aimons la franchise d'une plume incisive, le tour alerte du dialogue, la finesse d'un observateur malicieux, et la dextérité d'une main adroite ti embrouiller ou débrouiller l'imbroglio des incidents. Entre Pinto et Figaro, le duc de Bragance et Almaviva, Vasconcellos et Bartholo, il y a certains airs do famille. Léger et brillant, le style est, aussi lui, comme un feu d'ai-

LA TRAGÉDlli: SOUS L'EMPIRE. 259

tiflce dont les fusées se croisent, étincellent, éclatent, et éblouissent les yeux. Mais, si cet entrain nous fait penser au Barbier de Séville^ l'analogie ne dégénère point en pastiche ; et c'est bien une création personnelle que ce vivant croquis d'une révolution durable accomplie, en quelques heures, par le courage et le sang-froid d'un personnage assez habile pour délivrer un peuple de ses oppresseurs, et faire d'une province une nation. L'ambition de la duchesse de Bragance, si digne du trône que lui doit son époux, l'indolence d'un prince qui devient roi sans le savoir et sans le vouloir, l'optimisme benêt et fanfaron de l'archevêque de Brague, les manèges d'un génie inventif qui va gaiement au péril comme à une fête : voilà des motifs qui se prêtaient aux plus piquants contrastes. Or, Lemercier réussit à mêler ingénieusement le plaisant au sérieux dans une pièce qui serait allée loin si le Premier Consul, conspirateur émérite, n'avait jugé prudent d'étouffer les allusions suscitées par cette ironique peinture d'une usurpation. Impatient de se couronner lui-même, il ne pouvait être sympathique aux scrupules de ce Duc pusillanime qu'il faut introniser malgré lui. Aussi, pour mener les choses en douceur et sans bruit, s'empressa-t-il d'accorder des congés à la plupart des principaux acteurs. Grâce à cette dispersion de la troupe, l'œuvre dut bientôt rentrer dans l'ombre, sans avoir l'air d'y être poussée de force.

Du reste, Lemercier ne perdit point courage; et,

quelques mois après ce déboire, l Ostracisme^ comme la Journée des Dupes^ nous montre encore l'éclaireur qui court de l'avant, mais à l'étourdie, et sans avoir cette confiance intrépide qui, chez un chef d'école, est un signe d'élection, une grâce d'état. Outre qu'il ne crut point assez en lui-même pour entraîner des fidèles, l'autorité lui fit défaut, parce qu'un coin de manie gâtait ses meilleures intentions ; il rappelle ces inventeurs qui, faute d'avoir le sens du possible, se ruinent en découvertes excentriques. Il n'avait pas non plus cette force qui tient à la constance d'une idée fixe. Trop prime-sautier pour se vouer à un genre spécial, il aima mieux voltiger de droite à gauche ; et cette ubiquité ne lui permit jamais le recueillement indispensable à l'artiste.

C'est ainsi que deux récits épiques, un Homère et un Alexandre^ firent diversion aux échecs qu'il voulait réparer. En même temps, il consacrait une tragédie à Charlemagne, Or, Bonaparte, qui en eut la primeur, y vit une occasion d'interroger l'opinion, aux approches de l'heure décisive oii il s'apprêtait à revêtir la pourpre impériale. Aussi laissa-t-il entendre qu'il y avait lieu d'introduire dans le dénoûment de la pièce une députation pontificale, venant offrir au vainqueur des Saxons et au champion du Saint-Siège le titre d'Empereur d'Occident. Mais un caractère indépendant et fier ne pouvait se plier à une telle flatterie. Lemercier fit donc la sourde oreille, et ce fut sagesse autant que dignité ; car oa sait quel accueil reçut le Cyrus de Joseph Chénier,

qui, malgré ses engagements passés^ se chargea de rendre un service équivoque.

Ce trait honore la personne, et vaut mieux, à lui seul, que toute la tragédie. Si le poëte n'eut pas toujours une tenue assez correcte, il n'en fat point ainsi du républicain modéré qui ne pardonna jamais au général Bonaparte d'avoir préféré la gloire de Césaràcellede Washington. Il oublia mômctrop, ce me semble, l'hospitalité familière de la Malmaison 011 on le traitait si gracieusement; et la convenance n'exigeait peut-être pas qu'il s'aigrît jusqu'à la plus âpre amertume. Si un grain de mauvaise humeur était légitime chez un homme de cœur qui, perdant un ami, refusa de se donner un maître, n'a-t-il pas excédé la mesure en renvoyant sa croix de la Légion d'honneur, le jour oii le Premier Consul s'appela Napoléon I"?

Ajoutons, pour être justes, que la pohtique ne fut pas seule responsable de ses disgrâces littéraires. Car il ne faut point oubUer que le rôle de novateur est souvent dangereux; or, le despotisme de la routine pourrait bien avoir été plus hostile à un insoumis que celui du Souverain qui n'eût pas marchandé sa bienveillance à des pièces dignes d'éloge. (( Quand donc nous donnerez-vous quelque chose? )) lui dit un jour l'Empereur qui était son collègue à l'Institut. — « Bientôt, Sire; j'attends », répondit Lemercier. Riposter à de sincères avances par cette spirituelle impertinence, était-ce équitable? J'en doute, et j'incline à croire que, de bonne foi

d'ailleurs, un auteur malheureux aimait à se tromper

lui-même en imputant au Pouvoir quelques-unes de

ses mésaventures.

Ce qui le prouve, c'est^ par exemple, la chute de

son Christophe Colomb^ joué en 1809. S'il n'obtint

point alors des suffrages mérités, le tort n'en fut-il pas

aux classiques dont l'orthodoxie s'indigna de voir un

hérétique braver l'unité de lieu, et mettre en scène

l'intérieur d'un vaisseau? Un orage éclata, quand on

entendit ces vers :

Je réponds qu'une fois saisi par ces coquins, On t'enverra bientôt au pays des requins.

Dans la bagarre qui suivit, il y eut un mort, et plusieurs blessés. Pour faire représenter la pièce, il fallut la protéger par des baïonnettes.

Nul mauvais vouloir n'intervint non plus contre le vif succès de Plante^ dont Lemercier disait : « Le sujet de Molière, c'est un avare qui perd un trésor; mon sujet à moi, c'est Plante qui trouve un avare. » La faveur éclata dès ce joli prologue où Thalie défend Molière contre Mercure, qui lui en veut de l'avoir traité en Scapin. Dans une intrigue un peu trop légère, mais attachante, on fêta franchement des caractères touchés avec finesse, un dialogue pétillant et naïf, l'à-propos des réparties, et le naturel d'un style aussi limpide qu 'allègre. Celte imitation de l'antique fit donc son chemin sans le moindre obstacle.

Par conséquent, ne disons pas trop haut que l'I^^mpire coupa les ailes à Népomucène. La vérité serait plutôt qu'il fut un de ces ombrageux auxquels ne dé-

plaît nullement l'attitnde de victime, ou de récalcitrant. Royaliste en 89, réactionnaire en 93, il s'aperçut, en 1804, qu'il était libéral, et, sous la Restauration, se persuada tout à coup qu'il regrettait l'Empire. Ce travers nous explique pourquoi il envoyait ses pièces à la censure comme un général lance ses soldats à l'assaut. Il eut ainsi plus de cinq grands drames tués sous lui, et il se parait de ces blessures comme d'une décoration reçue au champ d'honneur. Or, cette habitude de contrarier ou de taquiner tantôt le pouvoir, tantôt le public, finit par devenir un de ces plis qui ne s'effacent plus.

Après avoir nargué « le tyran », qu'il ne cessa pas d'aimer à son insu, malgré ses airs boudeurs, il finit par se moquer du sens commun en des poëmes qui firent scandale. Telles étaient déjà ses Quatre Métamorphoses^ dont la licence avait effarouché même le Directoire, tant la Vénus qui inspira cette fantaisie malsaine ressemblait peu à celle qui préside au chœur des Muses décentes ! Tels furent encore ses Trois Fanatiques^ lubie philosophique, aujourd'hui presque introuvable, et qui n'a de valeur que pour des bibliophiles. Que dire de sa Mérovéide, où, profanant la légende de sainte Geneviève, comme Voltaire rhistoire de Jeanne d'Arc, il blesse toutes nos

délicatesses par une impiété qui n'a pas même le sourire de l'esprit? Jugez-en par ce sermon qu'il prête à la mère d'Attila, voulant convertir son fils au matérialisme :

Moroeéphale alors rassure Son fils qu'elle enhardit au mal :

« Tu vois qu'il n'est dans la nature Que feu, vent, eau, terre et métal.

Tout est matière qui s'attire, Et qui se repousse au hasard; Et tout ce qui meurt est la part D'un nouvel être qui respire.

Les animaux organisés,

Se rendant à la masse inerte,

Renaissent métamorphosés,

Se transforment sans nulle perte.

Des corps qu'elle vient enflammer

La vie est à peine chassée,

Qu'aux plantes, aux vers dispersée

Elle sert à les ranimer.

Ne crains pas qu'aucun Dieu te damne : Sois, si tu veux, sans nul remords, Méchant, fourbe, impie ou profane; Les morts sont en paix, et bien morts. Les mânes n'ont leurs domiciles Que dans les cerveaux vaporeux.

Toi, politique songe-creux, Laisse un tel rôve aux imbéciles.

On le voit, le fond et la forme se valent dans cette indigeste rapsodie, comme aussi dans les quinze chants du manuel historique intitulé par sa fantaisie les Af/es français.

Mais ne faisons pas l'inventaire d'nn portefeuille

si encombré. Remarquons seulement dans l'Atlantlade le projet bizarre de substituer à la mythologie grecque un merveilleux emprunté à la physique moderne. Travaillé dès sa jeunesse par l'ambition de marcher sur les traces de Lucrèce, et engagé de plus en plus dans ce dessein par l'amitié qui l'unissait à Laplace, au baron Thénard et à Dupuytren, Lemercier voulut être l'Hésiode d'une théogonie nevvtonienne. Il imagina donc tout un nouvel Olympe oîi Psycholie^ Barythie et Proballène personnifient l'âme du monde, l'attraction et la force centrifuge. Filles de Nomagène^ Déesse de l'équilibre, ces deux dernières divinités ont pour frère le demi-dieu Curgyre^ qui préside à la course elliptique des astres. Dans leur cortège figurent encore Syngénie, Lampélie et Pyrophore^ qui représentent les afûnités électives, la lumière et le calorique ; Phonè, le Dieu du son, père des échos ailés ; la nymphe Èlectrone^ son époux Pyrotone, Sider ou le fer, marié à Magnégyne, l'aimant, Méaie la lune, Eélion le soleil, Sulphydre ou l'hydrogène, et le vieux Métrogé, dans lequel s'incarne le Génie de la géométrie. Yoilà les fantômes allégoriques auxquels s'amusait un paganisme extravagant, dans le voisinage de Chateaubriand et de Lamartine. C'était s'exposer tout au moins au ridicule d'être incompris, ce qui fut regrettable; car certain levain poétique fermente encore dans ce chaos. Des éclairs sillonnent la nébuleuse.

Ce n'était, du reste, que la préface d'une autre

méprise encore plus étrange, la Panhypocrisiade^ monstre à trois têtes, Chimère qui chante, rit et aboie, mélange de délire et de talent, colossal fouillis oii s'entre choquent des éléments étonnés de se rencontrer, mais qui auraient pu s'organiser en une création remarquable, si la raison et le goût n'y étaient comme submergés sous la marée montante d'une verve tantôt magnifique, tantôt folle ou grossière. Telle page ne serait pas indigne d'Aristophane, ou de Lucien; mais telle autre n'est plus qu'une parodie de Chapelain. L'absurde y heurte le sublime, si bien qu'il y aurait là de quoi sauver un nom de l'oubli, ou le discréditer à tout jamais. En dépit de cette incohérence et de ces écarts, on ne saurait donc dédaigner sans réserve ce pandémonium oii toutes les splendeurs et tous les crimes d'un âge fanatique se déroulent en des épisodes qui parfois égalent soit les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, soit le Pantagruéhsme de Rabelais.

Ne pouvant analyser un pêle-mêle oti l'art n'apparaît que pour disparaître, indiquons pourtant la pensée qui préside à ces jeux dont la fantaisie trop vagabonde met en scène les éléments et les animaux, des passions et des abstractions, la Mort, l'Eternité, l'Espace, la Conscience, le Courage^ la Peur, les anciens et les modernes, Tibère et saint Bernard, Attila et Copernic, Soliman et Christophe Colomb, Thémis et saint Augustin, LaTrémouillect Satan, en un mot, le ciel, la terre et l'enfer tourbillonnant autour d'un hérosmoitiérenard etmoitiélion,q uisertdecen-

tre aux contrastes d'une époque fécondeen surprises. Témoin sceptique de plusieurs révolutions oii il vit si souvent « mettre les lois hors la loi » , Lemercier avait pu observer de près les chétives et odieuses figures auxquelles l'illusion de la perspective donnait seule des semblants de grandeur. Désabusé par l'expérience, et assombri par des colères longtemps refoulées, il entreprit donc de peindre la caricature de tous les rôles hypocrites joués icibas par la Gloire, le Pouvoir et l'Amour. Transportant sa fiction dans les régions infernales, il suppose que les démons, affranchis un moment de leurs supplices, profitent de cette trêve pour assister au spectacle de ces sottises humaines dont le xvi' siècle fut un des principaux théâtres. Larivahtéde Charles- Quint et de François 1" est le cadre de ce poëme qu'il appelle Charlequinade, Mais l'humanité, avec ses misères et ses hontes, paraîtra le véritable héros de cette fable misanthropique, oii la trivialité de la farce s'associe à des accents de haute raillerie ; car il y a là du Faust arrangé par M. Jay, et du Milton revu par Callot. Sous une fougue trop dévergondée, se reconnaissent donc les membres épars d'un poëte.

Parmi les pages qu'on voudrait sauver, nous citerons le Dialogue de la Conscience et du connétable de Bourbon, la Plainte du chêne abattu par des soldats, la Dispute de Luther et du Diable, la Conversation de Rabelais et de la Raison, ou bien encore le Discours de la Mort répondant ainsi à une fourmi,

dont la république vient d'être bouleversée par le pied d'un cheval :

Ce colosse superbe

N'est qu'un cheval mortel qui broute, et qui paît l'herbe.

Aveugles l'un pour l'autre, et d'instincts séparés,

Vous existez ensemble, et vous vous ignorez.

II échappe à tes yeux par sa grandeur extrême,

Ta petitesse aux siens te dérobe de môme.

Ainsi, tant d'animaux, diversement produits,

Sont au gré du hasard l'un par l'autre détruits.

Tour à tour l'un de l'autre utile nourriture,

A tous également je les livre en pâture,

Et les cède sans choix à l'aveugle appétit.

L'aigle est en proie aux vers, et le fort au petit.

Te souvient-il d'un monstre à tes yeux si terrible,

Au long dos écaillé d'émeraudes flexibles,

Le lézard, dont la gueule effrayait vos cités?

Un serpent en dîna dans ses trous écartés.

Ce pivert, qui dardait une langue affllée

Sur votre colonie à sa faim immolée,

Fut mangé d'un vautour; et son sanglant vainqueuV

Fut pris d'un épervier qui lui rongea le cœur.

Non, Joseph deMaistre ne désavouerait pas ce motif. En l'agrandissant, on peut y entrevoir, avec la philosophie désolée de Lucrèce, l'impression de ces guerres européennes qui semblaient livrer le monde à la merci du hasard et de la violence.

Lamartine aussi retrouverait, à l'état d'ébauche, un de ses élans d'éloquence dans le Chant du Soleil inondant de sa sereine lumière les morts de Pavie, et s'écriant alors :

Fixe et tranquille au sein de tout mon univers, Je répands mon éclat sur les mondes divers; Et j'aime à contom])ler la conslant(! harmonie Des sphères traversant l'étendue infinie!

Il est encore plus d'une heureuse rencontre dans ce monologue où la ville de Paris, ensanglantée par l'émeute, déplore ainsi les révolutions dont elle est la victime :

Comme on me traite, hélas l Que n'ai-je pas à craindre?

Si je me plains sans cesse, ai-je tort de me plaindre .

Quand je cède à mes rois, je me sens ruiner;

Quand je sors de leurs mains, sais-je à qui me donner i

Ceux que j'appelle à moi sont espions ou traîtres,

Ou se font mes flatteurs pour s'ériger en maîtres.

L'hvdre que je nourris, épouvante de tous,

S'apprivoise au Pouvoir qui caresse ses goûts.

On la soûle de vin, de lard et de saucisses,

Ou l'attire béante à des feux d'artifices ;

Je prévois leurs complots, et n'y peux échapper;

Je passe ainsi pour folle, ou facile à duper.

Voilà donc mes chagrins dont j'aRecte de rire,

Ce qui soulève en moi mon levain de satire,

Et pourquoi je chansonne en de malins couplets

Mes bourreaux décorés, et leurs altiers valets.

Ces fragments, et d'autres perdus dans le médiocre ou l'absurde, sont les premiers symptômes de cette indiscipline qui renversera plus tard toutes les barrières élevées entre des genres jusqu'alors incompatibles. Les sourds murmures d'une révolte grondent en effet dans

Ce dialogue en vers, qui, plaisant et tragique,

Descend à la satire, et s'élève à l'épique ;

Ou chacun des acteurs, en ses mœurs et son rang,

A son propre langage, et son ton différent ;

Un style qui descend du tour noble au vulgaire.

Evitant mieux l'ennui qu'en un mode ordinaire.

Les témérités d'Ahasvérus, et de la Légende des

siècles^ ont été dépassées d'avance par ce poëme où, non contente d'évoquer les allégories de la Nature, de la Loi, de l'Église et de l'Anarchie, une imagination scolastique comme le Roman de la Rose prête la parole à l'Ivresse^ à la Louange, à la Frayeur, à la Honte, et va même jusqu'à faire converser la Métempsycose et la Méditerranée, sans compter les requins, les phoques et les baleines. N'allez pourtant pas regarder Lemercier comme un provocateur, et un révolté ; car c'est presque à son insu qu'il s'émancipe, et ses timidités égalent ses audaces.

On le vit bien lorsque, plus tard, dans son Cours analytique de littérature^ il se déclara si résolument l'adversaire d'une école encouragée par ses bons et ses mauvais exemples. Au lieu d'avouer pour héritiers ceux qui lui faisaient l'honneur de le considérer comme leur devancier, ne devint-il pas subitement hostile à des entreprises qu'il réprouva? On lui disait un jour que les nouveaux venus étaient ses enfants : «Oui, répliqua-t-il malicieusement, mais des enfants trouvés. )) Il décHna donc cette paternité fortuite, et s'obstina même à refuser sa voix à M. Victor Hugo, sans se douter qu'il lui laisserait son fauteuil à l'Académie française. Voilà comment finit celui qui, sous TEmpire, avait subi les excommunications des Grands Prêtres classiques 1

Mais ces brusques soubresauts trahissent un des travers de son humeur. 11 prétendit toujours être seul de son avis. Aussi se tourna-t-il contre ses sentiments de la veille, dès qu'ils cessèrent d'être son

monopole, et son privilège. Malgré la ferveur d'un zèle soudain pour «les saines et austères doctrines)), qu'il foula si souvent aux pieds, il n'en avait pas moins écrit, avant la Préface de Cromwell : « On répète, par routine, que la langue est fixée ; or, loin d'applaudir à cet axiome banal, j'affirmerais nonseulement que chaque écrivain se distinguera toujours par un style particulier, mais que chaque genre comporte le sien, dont le secret est la mobihté des sentiments et de l'imagination. » On ne saurait mieux dire, et toute une révolution désirable est ici renfermée comme en son germe.

Tant que sa plume obéit à ce principe, ses écrits tranchèrent sur le fond terne de la littérature régnante. Mais, alors même, une forme rude, inégale et barbare ne soutenait point l'essor d'un inventeur dont la faconde souvent déclamatoire est bien contemporaine de cette génération qu'animèrent les fiévreuses ardeurs de Danton et de Camille Desmoulins. (>hez lui, tout ne fut-il pas improvisation et hasard? N'obéissant qu'à des boutades, sa turbulente facilité se prodigua, sans choix ni mesure, en des expériences contradictoires qui déroutent l'observateur. Comment fixer un jugement sur ce poëte qui^ tour à tour, renia les classiques, après s'être signalé par la dernière de nos grandes tragédies, et les romantiques, lorsque leurs victoires eurent, à ses yeux, le tort impardonnable de faire concurrence à sa Frédégonde^ à son Charles F/, à son Louis IX, à son Charlemagne, à son Richard III,

eii un mot, à tous ces héros qui avaient souhaité de si bon cœur la chute de l'Empire, pour s'élancer enfin librement sur la scène? Ils durent en vouloir à une École qui venait tout à coup accaparer, à leurs dépens, l'attention du public. Au lieu de montrer leur dépit, ils auraient dû se dire plutôt que ces années d'attente avaient vieilli la plupart d'entre eux. Mais, s'ils ne s'en aperçurent pas, on ne le vit que trop clairement autour d'eux, jusqu'au jour où la mort de Talma ruina les dernières espérances d'un poëte qui, moins que tout autre, pouvait se passer d'un grand acteur. De là l'isolement volontaire oii se retrancha sa vieillesse. Or, le silence est frère de l'oubli. L'auteur d'Agaryiemnon et de Pi?îto reste pourtant la figure la plus curieuse d'une époque ingrate. Pour briller au premier rang, que lui manqua- t-il? L'à-propos. 11 naquit trop tôt, et mourut trop tard.Yoilà pourquoi il ne fut qu'un original, auquel nous refuserons, mais à regret, l'originalité véritable.

Page 1