‹ Tableau de la littérature française, 1800-1815 (volume 3)Chapitre 29 sur 58 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le patronage du Pouvoir fut aussi redoutable que ses colères. Henri IV banni delà scène; convenances diplomatiques; le Roi de Cocagne. — Essai d'un théâtre national et d"un art nouveau. M. Ravnouard. Les Templiers, 1805. Jugements de Geoffroy et de l'Empereur. Illusions d'un faux novateur. La bonne volonté de construire un Panthéon à la France, Les États de Blois (1810) sont supprimés par ordre. Retraite du poëte.

En voyant intervenir dans les questions littéraires l'omnipotence du caprice impérial, nous ne pouvons que compatir à la condition de ces écrivains auxquels le patronage du Pouvoir n'était pas moins à craindre que ses colères. Oui, ses caresses mêmes faillirent être parfois aussi périlleuses que ses violences. Le théâtre surtout fut alors semé d'écueils. Car l'histoire qui sera toujours sa plus féconde ressource dévie facilement vers la politique. Or les rôles empruntés soit à la monarchie, soit à la république, risquaient, même contre le gré des auteurs, d'offrir prétexte aux regrets ou aux espérances des partis, et, par ces émotions, d'inquiéter un maître qui se défiait des œuvres les plus inoffensives.

Un souverain de si fraîche date ne put en effet tolérer des sujets sous lesquels se soupçonnaient des arrière-pensées hostiles à la dynastie qu'il prétendait fonder. C'est ainsi qu*il dut bannir de la scène

le panache blanc du Béarnais, parce qu'il était un signe de ralliement pour certain groupe de mécontents qui, après avoir contribué à faire l'Empire contre la République, rêvaient |ine Restauration, sauf à la renverser ensuite par une coalition libérale et bonapartiste. Des scrupules de haute bienséance ne permirent pas non plus que des personnes royales fussent compromises en des aventures tragiques et comiques dont l'impression eût été pénible pour le patriotisme d'une nation, ou offensante pour la majesté des couronnes. Un jour,, par exemple, Napoléon interdit un drame qui représentait le règne de Charles YI. Une autre fois, il fit remanier une pièce dans laquelle François P' ne figurait point à son avantage. En 1810, au moment oii Georges III venait de tomber en démence, on défendit encore la reprise d'une comédie dont le héros, le Roi de Cocagne^ passait pour fou. Bien d'autres faits analogues prouvent combien le tact, la prudence ou l'adresse durent être alors nécessaires aux poètes qui cherchaient fortune en dehors de Rome ou d'Athènes. Cependant, la force des choses les invita de plus en plus à déserter un sol épuisé. Ce qui n'avait été d'abord qu'un instinct de Tennui devenait déjà le conseil réfléchi de la critique. En 1804, un article du Mercure ne disait-il pas : « Est-ce qu'on n'a point vu chez nous, comme chez les Grecs, des familles royales dévouées aux Furies offrir aux contemporains muets de terreur des morts suspectes, et des successions ensanglantées? Que manque-t-il donc à nos

héros tragiques ? Les noms de Frédégonde, de Clotaire, de Mérovée, de Clovis et de Clodomir ne sontils pas aussi beaux que ceux d'Étéocle, de Polynice, d'Atrée, et de T^iyeste? Les règnes de Cliilpéric et de Bruneliaut ne valent-ils pas ceux d'Agaraemnon et de Clytemnestre ?» Cet appel fut entendu. Sans énumérer toutes les tentatives qui le démontrent, nous en distinguerons une qui fit événement, à savoir la tragédie des Templiers qui parut, le 14 mai iSOo, au milieu d'un enthousiasme égal à celui qui, en 1797, avait accueilli le dernier triomphe de l'école classique, X Agamemnon de Lemercier.

Si le public s'abusait en saluant dans cette œuvre aujourd'hui démodée l'inauguration d'un art nouveau , le vainqueur de cette soirée mémorable , M. Raynouard, avait du moins eu le mérite de l'àpropos. Dans un temps oii l'on commençait à être las des redites mythologiques, il eut en effet l'habileté d'aborder résolument l'histoire nationale, et rompit ainsi cette espèce de maléfice qui, depuis tant d'années, semblait condamner la poésie dramatique à n'être que le plus fastidieux de tous les genres. Ce n'était pourtant là que le brillant début d'un homme d'esprit devenu poëte par la volonté plus que par entraînement, moins propre à l'invention qu'à l'érudition, élevé dans les idées du dix-huitième siècle, et fidèle aux doctrines de 1 âge strictement classique. Aussi les esprits éclairés ne s'y trompèrent-ils pas ; et, dans un feuilleton où bien des réserves atténuaient l'éloge, Geoffroy se trouva d'accord avec un

autre juge, qui, sans être littérateur, avait la pénétration d'un génie prompt à deviner sûrement tout ce qu'il ignorait.

(( Cette pièce, dit Napoléon, m'a semblé trèsfroide, parce que rien ne vient du cœur, et n'y va. Oubliant que le véritable objet d'une tragédie est toujours d'émouvoir, l'auteur s'est trop soucié d'avoir une opinion sur un fait qui ne cessera pas d'être enveloppé de ténèbres. A cinq cents ans de distance, comment serait- il possible de prononcer que les Templiers furent innocents ou coupables, lorsque les contemporains eux-mêmes se contredisaient les uns les autres? Tout ce que l'on peut dire, c'est que cette affaire fut monstrueuse. L'entière innocence des Templiers est aussi incroyable que leur entière perversité. » Cette remarque allait droit au défaut de l'œuvre ; car son tort principal fut d'être une thèse plutôt qu'une peinture, et de soutenir un procès en réhabilitation, au lieu de faire revivre les mœurs d'une époque, ou de conserver aux personnages leur physionomie, aux événements les couleurs de la réalité. Cette apologie sentimentale d'un Ordre frappé par un arrêt illégal ou inhumain rappelait donc trop qu'avant de vouer tardivement aux lettres son âge mûr, Raynouard avait exercé, pendant vingt ans, la profession d'avocat, pour assurer l'indépendance à ses doctes loisirs. Ici, l'homme du Palais n'avait point encore quitté sa robe; il croyait plaider devant la Cour de cassation.

Très-expert dans la science du pouvoir absolu.

l'Empereur chercKa vainement aussi dans ce tableau d'histoire le prince impérieux, violent, et implacable, qui, indifférent au mal comme au bien, faisait tour à tour l'un et l'autre, par intérêt, sans le moindre scrupule, et alliait aux intrigues d'une politique froidement égoïste les calculs de la cupidité, les élans de l'audace, ou les éclats de la passion. Il ne le reconnut point dans les hésitations clémentes de (( ce personnage qui tremble devant un inquisiteur, et semble ne demander aux Templiers que pour la forme un acte de soumission, ou de respect )). Ces défaillances ne pouvaient plaire à celui qui entendait si militairement les rapports du Pouvoir spirituel et temporel. Il ajoutait d'ailleurs que les héros de tragédie ne doivent pas être « tout à fait coupables, ou tout à fait innocents », mais offrir des contradictions et des faiblesses qui les rapprochent de nous. Or, cette observation était juste. Car il est certain que le Grand-Maître nous eût émus davantage, si, moins idéal et plus humain^ il s'abandonnait un instant à ces troubles qui se concilient avec les résolutions courageuses. Quant au jeune Marigny, qui a le tort d'être amoureux sans que l'on sache l'objet de son amour, l'inutilité de ce rôle n'est pas suffisamment rachetée par l'hémistiche tant applaudi dans ces vers :

Tous marchent à la mort d'un pas ferme et tranquille; On les égorge tous. Sire, ils étaient trois mille.

On peut encore regretter que le style soit trop lâche, qu'il manque de nouveauté, qu'il abonde en

formes vagues, communes, abstraites ou déclamatoires, et qu'il n'ait pas retenu le vif accent de nos vieilles chroniques. Mais , en dépit de ces notes fausses ou indécises , on se sent touché par le spectacle de ces victimes innocentes qui subissent le sacrifice suprême avec la sérénité du martyre. On ne saurait non plus contester l'effet pathétique de quelques beaux vers dont l'accent rivalise, comme un écho lointain, avec le sublime de Corneille. Dans les dernières scènes s'élève du moins un cri d'éloquente protestation qui va droit au cœur, et le récit grandiose du supplice se termine par un trait qui s'impose au souvenir de la postérité. Les chants avaient cessé : voilà un de ces mots admirablement simples et expressifs qui assurent le gain d'une bataille. Aussi convient- il de ne point décrier à distance un légitime succès, que rendit très-vif le contraste de l'indigence universelle oii languissaient alors les imaginations.

Mais Raynouard se fit illusion lorsque, se croyant en possession d'un genre, il en essaya bientôt la théorie. Dans son discours de réception à l'Académie française, oii il entra le 24 novembre 1807, considérant l'action exercée par la tragédie sur l'esprit d'un peuple, ne proclama-t-il pas avec une certaine emphase qu'elle devrait s'associer parmi nous à tous les sentiments qui peuvent agiter le cœur d'un citoyen? Il aurait donc voulu transformer « le temple de Melpomène » en un Panthéon national ouvert à toutes nos gloires, et il se flattait secrètement d'en

être rarchitecte. En approuvant ces vues générales, nous ne serons pas de son avis sur ce dernier point. Tout au plus posa-t-il la première pierre. Quant à la seconde, c'est une autre question ; et, lorsque Raynouard y mit la main, il prouva seulement combien les exemples sont plus malaisés que les préceptes.

Impatiemment attendus, les États de Blois, qui virent le jour en J810, ne furent en effet qu'une galerie de portraits, sous apparence d'action dialoguée. Si l'historien s'y retrouve dans l'exactitude des détails^ son inexpérience de la scène est flagrante ; et ce défaut s'aggrave d'une diffusion dont le prosaïsme n'est relevé par aucune saillie. La renommée du poëte n'eut donc pas à souffrir de l'interdiction que prononça l'Empereur, après avoir fait jouer la pièce sur son théâtre de Saint-Cloud. Dans cet épisode de la Ligue il avait vu de sérieux inconvénients. « Les éloges prodigués aux Bourbons sont les moindres, dit le 3Iémorial; les diatribes contre les révolutionnaires sont bien pires. Si j'autorisais celte tragédie, on pourrait m'apprendre le lendemain que cinquante personnes se sont égorgées dans le parterre. Déplus, l'auteur a fait d'Henri IV un vrai Philinte, et du duc de Guise un Figaro : ce qui est par trop choquant. Car le duc de Guise était un des plus grands personnages de son temps, avec des talents supérieurs auxquels il ne manqua que d'oser pour commencer dès lors la quatrième dynastie. D'ailleurs, c'est un parent de l'Impératrice, un prince de la maison d'Autriche, avec qui nous sommes en amitié, et

dont l'ambassadeur était présent, ce soir, à la représentation.» Au fond, ces griefs plus ou moins sincères, oii l'accessoire cachait à dessein le principal, ne recouvraient qu'une raison^ la crainte de cette cabale royaliste qui avait adopté d'avance un sujet sympathique à ses vœux et à ses aversions.

Du reste, Raynouard prit son parti d'un mécompte qui n'altéra pas sa belle humeur, et lui rendit plus chères les études de philologie pour lesquelles il était éminemment doué. Il se résigna donc sans peine à patienter, et attendit avec sa philosophie ordinaire une heure plus favorable à des espérances que partageaient les admirateurs de ses Templiers, En 1814, il pensa tenir enfin l'occasion désirée ; mais la froideur de l'accueil fait à un revenant qui n'était plus jeune l'avertit qu'il se trompait encore; et, comme il avait autant de finesse que de sens pratique, il se garda bien d'insister davantage. Il rentra donc prudemment « sous la remise » , suivant son expression, et revint, pour ne plus le quitter, à son dialecte provençal qu'il entendait mieux que la langue tragique.

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