CHAPITRE II
La comédie vers la lin du XYin^ siècle. Ce qu'elle devint sous Robespierre. Charles DEMOUSïltR. — Revanche du rire sous le Directoire. Egosillement d'oiseaux après l'orage. La comédie s'ajourne en ce pèle-raèle; on ne songe qu'cà s'étourdir. Restauration de la gaieté gauloise; le Caieau, Augustin de Pus, Désaugiehs. — L'Empire met la sourdine à ces explo.uons de verve. Les originaux s'effacent. Règne de l'uniforme. Peu d'hommes, et de caractères.
La Muse comique fut celle qui resta le plus constamment fidèle au génie de notre race ; et, depuis ITlo jusqu'aux environs de 89, on pourrait suivre les métamorphoses successives de la société française dans une suite de fins croquis dont l'ensemble paraîtra comme la chronique indiscrète des générations évanouies. C'est ainsi que Dancourt, Dufresny, Marivaux, Lesage, Destouches, Piron^ Gresset, Sedaine, et Beaumarchais nous conduisent d'étape en étape au seuil de l'âge nouveau qu'inaugurent les revendications de Figaro^ ce fils adoptif d'un peuple frémissant, qui reconnut en lui ses rancunes, ses révoltes, et ses ambitieuses espérances.
Mais la gaieté de l'esprit, chose légère et fragile, devait sombrer, elle aussi^, dans le tourbillon qui
emporta l'ancien régime. La Terreur n'épargna pas même le seul poëte comique de la Révolution, celui qui avait donné le plus de gages aux violents, Fabro d'Égiantine, qui partagea le sort d'André Chénier, mais sans avoir mérité nos sympathies par le courage de ses vertus civiques. Robespierre ne pouvait manquer d'être l'implacable ennemi de la satire : elle lui faisait peur ; il n'aimait que les idylles et les bergeries. Aussi se laissa-t-il dérider par les doucereuses fadaises de Charles Demoustier, ce Grandisson galant, ce Berquin de l'Amour, cet aumônier de Cythère qui avait enjolivé jusqu'aux Enfers, et marivaudait si joliment, à quelques pas de la guillotine. Son Conciliateur ne fut-il point contemporain des massacres de septembre? Oui, c'est alors qu'il roucoulait sur la scène les froids madrigaux dont voici un échantillon :
Les fleurs sur votre teint meurent à peine écloses ; J'y vois encor des lis, mais j'y cherche des ro.^es.
Ces gentillesses eurent sans doute la saveur d'un contraste, et réussirent aussi bruyamment que les Lettres à Emilie. Mais si, dans le voisinage de la prison et de la mort, le rire n'était plus de saison, il ne tarda pas à prendre sa revanche; car nous avons eu de tout temps la faculté de secouer aisément l'impression des mauvais rêves, et les bacchanales du Directoire le prouvèrent môme plus qu'il ne convenait.
Dans une société bariolée, bouffonne, intrigante,
babillarde et sensuelle, qui courait au plaisir du même élan qu'à la frontière, que de ressources pour un moraliste dont le regard eût observé de près cette parodie qui semblait concilier la Grèce de Périclès, la Rome des Césars, et la France du Régent î Parvenus affichant leur sottise et leur morgue, émigrés rentrant à petit bruit, mais sans avoir perdu ni leurs préjugés ni leurs illusions, conventionnels décriés, mais non résignés à n'être plus rien, Alcibiades de club ou de caserne, Brutus déchus qui ne demandaient qu'à se relever de leur néant, n'importe à quel prix, démagogues sans foi ni loi, licencieux et prodigues, disposés à toutes les bassesses pour vivre encore quelques jours, aussi ardents à s'enrichir par l'agiotage qu'à se distraire^ par l'orgie, de leurs propres remords, et s'imaginant peut-être que la contagion des mauvaises mœurs ferait oublier au pays le devoir de les maudire, toutes ces physionomies n'étaient-elles pas autant de modèles qui attendaient leur peintre?
Et pourtant, le peintre ne parut pas. C'est que, dans ce chaos oii flottaient pêle-mêle toutes les épaves de la guerre civile, l'œil ne savait plus à quel objet se prendre. Tous ces éléments disparates et mobiles, qui n'avaient pas eu le loisir de se fixer ou de s'organiser, ne pouvaient que déconcerter l'attention. Les. cœurs étaient encore trop troublés pour lui permettre ce recueillement sans lequel nulle œuvre d'art n'est possible. Aussi tous ces originaux purent-ils dormir tranquilles. Lesage n'é-
tait point là pour livrer les Turcarets à la risée publique.
Si le talent n'eût pas fait défaut, peut-être le courage n'aurait-il rien osé ; car un frisson d'effroi restait aux survivants de 93, et les plus irréprochables avaient contracté , dans ces épreuves ;, comme le germe d'une involontaire lâcheté. Non, un fouet vengeur n'allait pas à des mains tremblantes. D'ailleurs, après tant de crimes ou de fautes, dont une aveugle fatalité sembla s'être mêlée, chacun se sentit plus ou moins coupable ; et l'on préférait une amnistie à des représailles. Il fallait enfin une trêve à ces imaginations encore obsédées par de sinistres visions. On ne chercha donc plus qu'à s'étourdir, et tristesses ou craintes s'évaporèrent bientôt en joyeux oubli. Comus, Momus et Bacchus, comme disaient les chansonniers d'alors, succédèrent à la déesse Raison. Leurs jeux se ressentirent d'abord un peu trop de cette barbarie qui venait d'étouffer toutes les élégances ; et des polissonneries de carrefour calomnièrent parfois l'esprit français. Mais il y eut aussi de jolis motifs dans le carillon de tous ces grelots. C'était comme un égosillement d'oiseaux secouant leurs plumes, sous la feuillée, après Torage. Farces et folies, parades et parodies pullulèrent donc à l'envi, de toutes parts, sous l'influence du furtif rayon de soleil dont le bienfait inattendu, mais trop précaire, rendit à nos pères, avec l'espérance, le bonheur de renaître, c'est-à-dire de retrouver l'usage du plaisir libre et facile.
N'est-ce point alors que tant d'honnêtes gens, tout heureux de s'épanouir, s'associèrent en confréries, dont les réunions gastronomiques et chantantes rappelèrent la tradition des Enfants sans souci, les dîners du Temple, etces'soupers d'Auteuil, oii Chapelle ne laissait pas dormir le refrain? L^ancien Caveau qui, dès le 2 fructidor, an IV, avait rallié ses membres dispersés, s'adjoignit donc de jeunes recrues, et rétablit enfin le règne de la gaieté gauloise par une restauration plus durable que bien d'autres. On vit à l'œuvre toute une légion de bons vivants, dont la philosophie souriante fut un symptôme rassurant et consolateur. Nommons les plus connus: Barré, Radet, Laujon^Dumersan, Philippon de la Madeleine, les deux Ségur, Deschamps, Dupaty, Gentil, surtout de Piis et Oésaugiers ; car leur veine ne tarissait pas.
L'un était l'héritier direct d'un genre où Collé, Piron et Favart avaient fait merveille. On raffola de ses lutineries espiègles ; ses couplets volèrent de bouche en bouche; ils furent les déhces du salon, et de l'ateher. On le proclama le Corneille du vaudeville. L'autre éveille encore aujourd'hui bien des échos populaires; car il représenta par excellence la franche malice du bon vieux temps, et cette hilarité cordiale qui s'éjouit innocemment, à gorge déployée, sans aucune arrière-pensée d'amertume ou de colère. Anacréon grivois, et de gaillarde mémoire, il ne cessa pas non plus d'improviser pour la scène quantité de facéties qui défrayèrent la belle
humeur de ces années insouciantes. C'est par centaines que l'on compterait les bagatelles badines auxquelles il mit la main. Des types qui ne sont point encore oubliés, M. Vautour, M. Pinson, M. Dumollet, Cadet -Roussel, Cadet-Buteux et Jocrisse, ne sont-ils pas les fils de sa leste et naïve fantaisie? Il fut vraiment intarissable, ce Molière de la gaudriole, qui chansonna, le verre en main, jusqu'à son épitaphe :
Ci-gît, hélas! sous cette pierre, Un bon vivant, mort de la pierre.
Passant, que tu sois Paul ou Pierre, Ne va pas lui jeter la pierre.
Non certes, malgré des vivacités un peu lestes, nous ne lapiderons point ce gentil esprit qui eut le cœur sur les lèvres. Mais cette jovialité, qui débordait à pleines rives, dut se contenir sous un régime d'autant plus soucieux d'étiquette et de décorum que, voulant faire oublier la brusque nouveauté de son origine, il prétendit imposer le respect par la gravité de son attitude. Les échappées de la verve ont d'ailleurs besoin d'un milieu qui les provoque, et les encourage. Or, elles eussent détonné dans le silence universel qui se fit tout à coup, après Brumaire. Il leur fallut au moins mettre une sourdine h des explosions qu'allait étouffci' bientôt le bruit des batailles ; car, lorsque, bon gré mal gré, toute la jeunesse courut aux armes, la France redevint tragique.
S'il y eut encore quelques épicuriens endurcis
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parmi les célibataires qui purent échapper aux levées brutales delà conscription, ils ne frelonnèrent donc plus qu'à mi-voix, et dans l'ombre, leur ritournelle favorite :
Aime, ris, chante, et bois; Tu ne vivras qu'une fois.
L'égoïsme de cette sécurité voluptueuse eût été plus qu'une dissonance parmi les émotions viriles qui faisaient battre le cœur de la Patrie, parmi les souffrances dont le deuil affligeait tant de familles. Des revues militaires, des parades, des manœuvres au Champ-de-Mars, des distributions d'aigles et de drapeaux, des Chants du départ^ d'allègres ou sombres défilés, escortés par des vœux, des regrets et des larmes, le concert des Te Deum^ l'enthousiasme des ovations, le retour triomphal des légions décimées par la victoire, puis les muettes douleurs des foules consternées, partout, en un mot, l'image des combats : voilà les spectacles dont l'intérêt toujours croissant et les péripéties redoutables vont être pour les fictions du théâtre une concurrence à laquelle le génie luimôme n'aurait pu facilement tenir tête.
Ajoutons que les originaux disparurent de plus en plus, à mesure que la main d'un maître étendit sur tous le niveau de l'obéissance. On a reproché quelquefois, et très-injustement, à M. Thiers d'avoir tracé peu de portraits, dans son Histoire de l'Empire. Or, la faute (si faute il y a) n'en serait-elle pas au vice même d'une institution qui exagéra la disci-
pline jusqu'à la servitude ? 11 y eut sans doute alors beaucoup de personnages officiels, c'est-à-dire un grand nombre d'uniformes. Mais en dehors des camps, 011 le sacrifice de toute volonté propre était la première des vertus, combien compterait-on d'hommes et de caractères? Cette cause ne fut-elle pas une de celles qui nous expliquent le mieux pourquoi cette époque dut souvent puiser au répertoire comique des devanciers ?