CHAPITRE III
Répertoire des devanciers. I.Fabre d'Églantine. La. Suite du Misanthrope. L'Intn'gun Épfstalaire. Les P>'écepteursAnvdgimd\on atrabilaire. L'homme et l'écrivain. Défauts de style et d'humeur. — IF.CoLLix dHarleville. Alceste,et Philinte.Sa gaieté discrète eut de l'à-propos sous l'Empire. V Inconstant. La comédie de caractères reparait avec YOptùniste, fiyure originale parmi tant de mécontents. Procès intenté par Fabre d'Églantine. Tour personnel d'une invention un peu monotone. Les Château c en Espagne; fable appropriée au temps. Les Mœurs du jour. Le Vieux Célibataire. La postérité est optimiste pour Collin d'Harleville. — IIL An- DHIEUX et Collin d'Harleville. Les inséparables. Anaximandre, ou le Sacrifice aux Grâces. Les Étourdis. Heluétius. La Suite du Menteur. Le Souper d'Auteuil. Les Deux Vieillards. Le Conteur. L'Attique. L'Aristarque, et l'homme de goût. Modération et indépendance. Influence du caractère sur le talent.
Entre les succès récents qui eurent un lendemain, il est juste de signaler au premier rang la Suite du Misanthrope ^ pièce qui mentait à son titre (car Molière ne peut s'y reconnaître), mais dont on ne saurait trop louer la savante structure ; car tous les incidents y naissent sans effort du cœur des personnages, et l'égoïsme de l'un, ou la générosité de l'autre sont ici les seuls ressorts d'une action logique comme la nature. Si Fabre d'Églantine fut téméraire en altérant deux types consacrés, Philintc et Alceste, s'il rendit le premier trop odieux et le second trop magnanime, il a du moins soutenu la
vraisemblance de cette métamorphose avec autant de sûreté que d'adresse. 11 eut surtout l'ingénieuse idée de nous montrer son triste héros puni par la fraude même qui lui semblait excusable, lorsqu'elle tournait seulement au dommage d'autrui. Or, voilà un dénoûment qui n'est point l'expédient d'un art vulgaire.
Regrettons toutefois que ce tableau pessimiste, où le rire n'est qu'un ricanement, laisse trop soupçonner dans l'âme du peintre la haine et l'orgueil d'un tribun qui ne pardonna pas aux nobles sa naissance obscure, aux riches son indigence, aux heureux ses disgrâces, et les chutes dont il était tout meurtri. Sous les murmures qui lui échappent, nous sentons en effet l'intention secrète de persuader aux spectateurs que la société ressemble à une caverne de brigands, ou, tout au moins, est peuplée de méchants et de fripons. Le même fiel envenime encore les autres essais de cette imagination âpre et vindicative. Dans llntrigue épistolaire^ imbroglio tantôt burlesque, et tantôt déclamatoire^ l'auteur se travaille à être plaisant, et se guindé pour paraître philosophe. Quant à ses Vrécepteurs^ cette contrefaçon de ÏEmile ne cesse d'irriter notre goût par les quolibets d'un jacobin dont la voix s'est enrouée dans les clubs, et d'offenser notre bon sens par les paradoxes d'un sophiste qui, plagiaire de Rousseau, prétend rendre l'homme parfait, en le ramenant à l'état de nature, c'est-à-dire à la barbaiie.
Un levain de rancune personnelle compromet donc
l'autorité de ces satires outrées comme la passion. D'ailleurs, si la droiture est la première garantie de tout talent qui s'érige en censeur des vices, il faut bien rappeler aussi que le sens moral fut singulièrement médiocre chez ce réformateur, qui discrédita son puritanisme de théâtre par des actes où il perdit toute considération. Oui, cet étalage de vertus Spartiates recouvrait mal les noirceurs d'une plume jalouse. Ne lança-t-il pas contre Collin d'Harleville un réquisitoire assez perfide pour désigner son rival aux pourvoyeurs du tribunal révolutionnaire? Il porta du reste la peine de ces torts, qui tenaient au caractère ; car son style en témoigne. Dur, ténébreux, incorrect et impropre, il n'eut pas meilleure tenue que la personne publique ou privée. Mais ce prosaïsme habituel est pourtant racheté par un mouvement et une fougue qui touchent à l'éloquence, lorsque, par hasard, il respecte les lois du langage. Faute de mieux , nous goûterons donc en lui la force et l'ardeur d'une conception qui serait parfois magistrale, si, chez cet écrivain, la puissance des dons naturels avait été servie constamment par cette rigueur d'exécution patiente qui est comme la probité duraient.
Passer de Fabre d'Églantinc à Cohin d'Harleville, c'est sauter d'un pôle à l'autre ; car, autant le premier nous rebute par une misanthropie acre et bilieuse qui n'excuse aucune faiblesse, tire le mal
du bien lui-même, et trouverait du poison jusque dans le plus pur froment, autant le second nous agrée tout d'abord par la sérénité, la bonhomie, la quiétude et l'indulgence d'une âme expansive qui appelle la sympathie. Ne fut-il pas si estimé que l'envie dut se contraindre au silence, et si modeste que ses amis eux-mêmes n'osèrent jamais le flatter? Il est vrai que ces qualités avaient leur rançon; car^ outre qu'elles paraissent à la longue un peu monotones, nous pouvons affirmer sûrement que les Catilinas, les Yerrès ou les Aspasies qui se pavanaient alors en plein Forum, n'eurent jamais rien à craindre d'une raillerie trop tempérée. Observateur délicat, mais timide, Collin ne sut» que se jouer autour des ridicules offerts h ses bénignes épigrammes par les petits travers de la vie privée. Aussi Lebrun a-t-il pu le louer ainsi, non sans une piquante justesse :
J'aime à voir Collin d'Harleville, De Regnard émule charmant, ' Attraper, dans son vers facile, L'esprit des Grecs, leur enjoûment.
Mais chez les nymphes d'Aonie, Collin d'Harleville, au hasard Voulant attraper le génie, Me semble un peu Collin-Maillard.
Né en 175S, et mort dans les premiers mois de 1806, il ne produisit sous l'Empire que deux opuscules, Malice pou?' malice^ et les Querelles des deux frères y l'un qui se relit avec plaisir, l'autre qui dut on partie son succès posthume au deuil causé par la perte d'un talent regretté. Mais il n'en fut
pas moins adopté par une époque instinctivement favorable à la discrétion d'une gaieté prudente qui ne faisait ombrage à personne.
Il avait débuté, vers 1786, par r Inconstant^ agréable fantaisie, qui pourtant rappelait trop rirrésolu de Destouches, et se prêtait malaisément à une intrigue suivie; car l'inconstance et l'unité d'action sont choses incompatibles. Ajoutons qu'une perpétuelle instabiliîé finit par nous impatienter, et que ses caprices risquent fort de fatiguer l'attention, comme le va-et-vient d'une girouette qui tourne à tous les vents. Ce coup d'essai réussit pourtant par de gracieux détails, et une simplicité à laquelle notre scène n'était plus habituée. En efTet, depuis la Metromanie (1738), le Méchant (1745), et la Gouvernante (1747), la comédie ne parlait plus guère que le jargon de Dorât et de ses imitateurs. A peine excepterons-nous de cette contagion les Fausses infidélités^ (l'768), bonne rencontre dont le hasard donna des espérances trop vite dissipées par la Mère jalouse^ et F Homme personnel. Au lieu d'être une école de mœurs, la maison de Molière devenait de plus en plus une sorte de musée où des pastels et des tableaux de genre amusaient un instant la frivolité des oisifs. Au milieu de cette décadence qu'aggravèrent bientôt des drames lugubres ou des farces licencieuses, tous les lettrés fêtèrent donc la bienvenue d'un esprit aimable, qui semblait annoncer un retour vers des traditions oubUées. On se flatta de voir enfin renaître la comédie de caractères ; et rOvtimiste, qui
suivit de près, ne démentit pas trop ce présage. Dans un siècle de frondeurs mécontents de tout ordre social et politique, on devait accueillir avec surprise et plaisir la physionomie d'un philosophe pacifique, bienveillant, heureux à force de raison, et décidé par inclination à voir partout le beau côté des choses. Au lieu de déclamer contre l'inégalité des conditions, Plainville n'est-il pas en effet toujours prêt à déclarer que tout va bien, et à justifier en toute occasion l'ordre du monde^ comme en témoignent ces vers :
Je suis émerveillé de cette Providence Qui fit naître le riclie auprès de l'indigent. L'un a besoin de bras, l'autre a besoin d'argent. Ainsi, tout est si bien arrangé dans la vie Que la naoitié du monde est par l'autre servie.
Tandis que le maître fait cette profession de foi, survient Picard , son serviteur , qui entend ces derniers mots, et les relève par une brusque riposte; mais elle ne restera pas sans réponse; écoutez cet échange d'arguments :
— Bien arrangé pour vous; mais moi, j'en ai soufl'ert. Pourquoi ne suis-je pas de la moitié qu'on sert?
— Parce que tu n'es pas de la moitié qui paie.
— Et pourquoi par liasard ne faut-il pas que j'aie De quoi jjayerV — Eh mais! pouvons-nous être tous Riches? — Je pouvais, moi, l'être aussi bien que vous.
— Tu ne l'es pas enfin! — Voilà ce qui nie fâche; Je rem|)iis dans ce monde une j)6niblo tache,
Et depuis cinquante ans! — Tu devrais en ce cas l'être fait au service, — Eh! l'on ne s'y fait pas : Lorsque je veux rester, vous voulez (|ue je sorte ; Voux-je sortir, il faut que je garde la porte. Vous êtes maUre, eufin ; et moi, je suis valet.
LA COMÉDIE SOUS L'EMPIIIE. nOO
Ce dialogue, qui se prolongeait innocemment, sans flatter les idées du temps, se lit cependant applaudir, un an avant l'assemblée des États-Généraux.
L'accueil fut même d'autant plus cordial que le public voulut condamner par cette protestation les diatribes indécentes d'un ennemi auquel Collin d'Harleville se contenta de répondre plus tard par ces clémentes paroles : a Je m'interdirai toute réplique qui lui serait personnelle ; je veux seulement me souvenir de son talent qui était mâle, énergique, et dont il nous reste un gage distingué. »
Détracteur envieux, Fabre d'Eglantine n'osait-il pas reprocher à un confrère inoffensif « le dessein formel de justifier les méchants, - d'attribuer des droits naturels à tous les abus, et d'encourager les privilégiés à la dépravation ou à la tyrannie » ? C'était vraiment diffamer un galant homme. Tout au plus était-il permis de dire que l'optimisme est parfois une chimère, ou la faiblesse d'un égoïsme inconscient qui achète la paix à tout prix, et prend son parti du mal, pour n'avoir pas à le combattre. Encore serait-il injuste d'infliger un pareil blâme au poëte qui eut soin d'éviter cet écueil; car son héros n'est point, comme celui de Pope, un philosophe raisonneur qui voit dans nos misères une pièce indispensable à l'ordre universel, et s'y résigne par système. Il ne ressemble pas non plus au docteur Pangloss, qui, pauvre et malade, sans argent ni santé, jure pourtant que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Non ; la douleur, il
.Sin LA COMÉDIE SOUS L'EMPIRE.
la voit, et en souffre tout comme un autre ; mais alors même, par bonté d'ame, il aime mieux se faire encore des illusions qui atténuent la plainte, et en adoucissent l'amertume. Ici donc, la fibre morale n'est pas engourdie par l'indifférence, ou relâchée par de molles complaisances. Il s'agit plutôt d'un personnage sensible, généreux et désin^ téressé jusqu'à l'excès. C'est même par là qu'il devient comique ; car, manquant d'équilibre, la sagesse trop débonnaire dont il s'entête se change en une sorte de manie, celle d'un caractère trop avenant, auquel tout agrée^ tout, même la maladie, parce qu'elle est suivie de la convalescence. Jugez-en par ces vers :
Oui, c'est un vrai sommeil que cette maladie.
Mais en revanche aussi que le réveil est doux 1
Nous renaissons alors, et le monde avec nous...
J'éprouve une langueur ; mais elle n'est point triste,
Et ma faiblesse même est une volupté
Dont on n'a pas idée, en parfaite santé.
La santé peut paraîlre, à la longue, un peu fade;
11 faut, pour la sentir, avoir été malade,
Je voudrais qu'à ton tour tu pusses l'être aussi;
Et tu verrais, alors ? — Ah! monsieur, grand merci !
Ma santé me suffit ; je la trouve assez bonne ;
Et puis, si je mourais! — Bon, il ne meurt personne.
-Vous le voyez : le bon sens sourit, mais le charme l'emporte si bien qu'on no saurait se fâcher. Pour peindre ce travers^ Collin n'eut qu'à regarder en son cœur. Il y vit l'optimisme jaillir de source* et ce tour d'humeur lui fut si familier qu'on le rencontre encore dans ses Châteaux en Espagne^ fine esquisse, mais un peu frôle, pour un sujet qui devait avoir plus
de portée morale, en un temps où la France tout entière faisait tant de beaux rêves de concorde sociale, et de liberté politique. N'est-ce pas alors que le chevalier de Boufflers, en son discours académique, comparant la monarchie au phénix renaissant, se plaisait à dire : a Lorsque cet oiseau favorisé du ciel est averti par ses forces déchues, et ses ailes moins légères que le cours des destins est prêt à s'arrêter, ce n'est point aux flammes des incendies, ce n'est point au tourbillon des volcans qu'il épure les principes de son existence. Mais il s'élève audessus des vapeurs de cette sphère tumultueuse, audessus de la région des vents ou du tonnerre ; et c'est dans le séjour du calme et de la sérénité, c'est aux rayons les plus clairs de l'astre du jour qu'il allume ce bûcher mystérieux où il prend un nouvel être. )) Nous aimerions à retrouver ici l'écho de ces sentiments ; mais, dans le personnage de Dorlange, on n'entrevoit même pas la mélancolie des illusions familières à chacun de nous, ni la décevante douceur de ces songes qui nous trompent si cruellement, lorsque nos châteaux en Espagne s'écroulent, et nous meurtrissent sous leurs ruines. Bref, nous n'avons affaire qu'à une de ces bluettes fragiles dont on peut dire avec Diderot ; « C'est une pelure d'oignon brodée en paillettes d'or. ))
Reconnaissons pourtant que la vie et la fraîcheur ne manquent pas à cette fiction trop romanesque, dont les aventures, nouées d'une main légère, se jouent entre ciel et terre, à la tombée de la nuit.
dans une région pleine d'enchantements, sur la frontière indécise de l'idéal et du réel, comme le Songe d'une nuit d'été. Au lieu de chicaner des invraisemblances qui nous amusent, louons donc plutôt l'art ingénieux qui sut, pour ainsi dire, envelopper cette vision d'une brume vaporeuse dont les ombres à demi transparentes se prêtent bien aux complaisances de l'imagination, et aux mensonges d'une scène chimérique.
Dans une autre pièce, les Mœurs du jour ^ Faction est aussi trop mince ; mais nous en sommes dédommagés par des mots étincelants, des saillies plaisantes, un dialogue souple et aisé, plusieurs situations vives, une candeur sincère;, et des traits naïfs qui paraissent neufs à force de naturel. Du reste, ici comme ailleurs, l'ensemble ne vit que par le détail. C'est toujours une longue suite de conversations entre des fantômes. On pourrait leur appliquer ce vers de ColHn :
Il n'est pas de raison pour que cela tinisse.
k tout prendre, le meilleur ouvrage de ce poëte anémique pourrait bien être le Vieux célibataire qu'on goûterait davantage, si le Légataire universel de Regnard n'était pas à jamais dans toutes les mémoires. 11 ne faut donc point nous attendre à retrouver, dans cette pâle épreuve, des incidents variés, un style vigoureux, une inépuisable gaieté, en un mot, le génie comique d'un maître auquel on n'ose môme pas reprocher ce dénoûmcnt où triomphe l'impu-
nité d'un fripon. On prévoit trop que le vieux garçon du bon Collin fait chétive figure à côté de l'immortel Géronte, livré en proie aux convoitises qui se disputent l'héritage d'un moribond. Aussi, n'abusons pas d'un parallèle écrasant. Mieux vaut goûter l'adresse qu'il fallut pour affronter, sans trop de péril, un si grand souvenir. Un homme d'esprit se tire toujours d'un mauvais pas ; et cette occasion en fut une nouvelle preuve, d'autant plus que la bienveillance d'un public gagné d'avance vint en aide au téméraire : car il paraît que l'optimisme porte bonheur.
Celui de Collin avait conquis tous les cœurs, et cela si définitivement que chaque essai de sa plume était applaudi, les yeux fermés. D'un ennui, il eût fait un plaisir ! Il est vrai que la postérité lui est aujourd'hui moins indulgente. Elle ne s'aveugle pas sur les négligences d'une facture un peu lâche, ou sur les vides d'une conception trop artificielle. Mais je ne sais quel attrait qui procède de la personne même agit encore à distance, et profite à la réputation de l'écrivain. Aussi entre-t-il un soupçon d'amitié dans l'estime qui reste fidèle à ce talent trop effacé, dont on a pu dire, avec une persistante faveur, qu'il fut parfois un demi-Térence. Demi! c'est beaucoup dire : mettons un tiers^ ou un quart.
Quoi qu'il en soil, l'ensemble de son œuvre a perdu la vivacité de son intérêt. Mais la faute en est peutêtre à cet ancien régime dont il sut amuser élégamment les loisirs par des bagatelles très-littéraires, et
plus faites pour la lecture que pour la scène. Le milieu qui le fêta n'offrit en effet à ses pinceaux que des couleurs un peu fanées, comme il arrive d'ordinaire à tout ce qui s'épuise. Dernier peintre d'une société qui expirait, et des années languissantes qui en furent la clôture, il appropria la douceur de ses nuances à cet affaiblissement d'énergie qui caractérisait ses contemporains. Plus soucieux de flatter la mollesse des mœurs que de la corriger, il vit briller, et refléta les lueurs défaillantes d'une civilisation qui allait s'é^ teindre. En le lisant, on pressent que les salons vont se fermer, et que la bonne compagnie se dispersera bientôt avec toutes ses grâces rapidement démodées. Aussi n'y a-t-il plus, dans son théâtre, que des clartés vacillante?, des parfums qui s'évaporent, des fleurs qui se flétrissent, ou s'effeuillent. C'est l'heure des adieux. Elle n'aura pas de lendemain. Le bruit delà rue commence ; il étouffera toutes les voix aimables. Mais Collin ne s'en douta pas, Car il fut de ces heureux que possèdent tout entiers leurs oublieuses rêveries, et auxquels les illusions plaisent d'autant plus que le ciel devient plus sombre. Le monde croula sans le réveiller, Sous l'Empire, comme sous la Terreur, il sommeillait encore, le sourire sur les lèvres, dans un de ses Châteaux en Espcu/ne,
Collin d'IIarlcville nous annonce Andrieux. Car
ces deux noms sont inséparables; croyons-ren ces vers de Ducis :
Exprès, Dieu pour Collin te fit un Aristarque, Sûr, instruit, mais sévère. A sa campagne, hélas! Que de fois sur ses vers tu le désespéras ! -r (I J'ai lu votre acte. — Eh bien? — Il n'est pas net
[encore.
— Et le style? — Un peu pale; il faut qu'il se colore.
— Ma grande scène, au moins, je la crois assez bien ?
— Non, je vois qu'il y manque, — Eh bien, quoi? —
[Presque rien; Il faut y revenir. — La patience s'use.
— Bon! La persévérance est la dixième Muse.
— Ce qu'on a fait sept fois faut-il le répéter?
— Sept fois ! dix fois ! vingt fois ! on ne doit pas compter.
— Cruel homme! — Au talent je me rends difficile... Si vous en aviez moins.,. — Et moi, je suis docile, » Le lendemain matin, il revient : — « La voilà, Lisez, qu'en dites-vous? — Ah! très-bien, c'est cela; Votre scène à présent doit réussir, et plaire :
Je l'avais bien sentie. — Et vous l'avez fait faire.
— Tenez, lisez ce conte, afin de vous venger; Critiquez, montrez-moi ce que j'y dois changer.
— Voyons, je trouve là pins d'un trait à reprendre.
— Prôtez-moi quelques vers, je pourrai vous en rendre. » D'une amitié parfaite ô spectacle enchanteur,
Que ne troubla jamais l'amour-propre d'auteur!
Ce n'est pas seulement par ce bel exemple qu'Andrieux se recommande. Arbitre des élégances, humaniste tout imbu des parfums de Tantiquité, cri'tique ingénieux dont les jugements eurent longtemps l'autorité d'une tradition, il s'est aussi classé, mais sans idée de rivalité, parmi les poëtes dont il fut le conseiller intime, et parfois le collaborateur anonyme.
Anaximandre^ ou le Sacrifice aux G7'âces, fantaisie galamment tournée, mais trop précieuse, et un peu froide , comme toute allégorie , avait été , en 1782, le prélude d'un lettré qui, bientôt après, s'inspira du voisinage de l'École de Droit pour représenter, dans sa comédie des Étourdis, une de ces folies de jeunesse qu'on pardonne à la vingtième année. C'est un tour d'étudiant qui, réduit à la détresse, s'avise de se faire passer pour mort, afin d'attendrir un vieil oncle trop récalcitrant, et de l'obliger à payer ses dettes. Yoilà l'intrigue assez leste qu'il anime par l'entrain d'un dialogue pétillant, et la gaieté d'un vers agile, oîi semblait s'annoncer enfin l'introuvable successeur de Regnard. Mais si cette ambition vint, ce qui est douteux, le souffle manqua pour la justifier. Helvétius ne fut qu'une antienne chantée en l'honneur d'un saint de l'éghse encyclopédique. Qu'un philosophe pardonne à un calomniateur; c'est delà philosophie. Qu'au lieu de se venger, il le comble de bienfaits; c'est de la charité chrétienne. Mais ces beaux exemples n'ont rien de comique, et l'on s'en aperçut trop.
La Suite du Menteur n'eut pas meilleure fortune ; elle ne réussit qu'à marquer par un estimable échec la distance d'un modèle à une copie, de Corneille à son continuateur. Ici, la fable pèche par le fond: car la vertu s'associe mal au vice ; et l'habitude incorrigible du mensonge répugne à Tacte magnanime par lequel le poëte transfigure Dorante. On voudrait l'admirer lorsqu'il s'expose à l'échafaud
pour garder sa foi ; mais comment ne pas mépriser un imposteur? En revanche, on serait tenté de rire à ses dépens, lorsqu'il s'embarrasse dans ses propres filets ; mais comment oublier la générosité de son héroïsme? Il en résulte donc je ne sais quoi d'indécis et de faux qui déconcerte le spectateur. Quant au Souper d'Auteidl, il n'attesta que la bonne volonté de prêter à Molière un rôle ou un langage digne de lui. Et pourtant, M. Andrieux avait là, comme toujours, beaucoup d'agrément. Mais, outre qu'il ne sied pas de montrer des grands hommes en goguette, l'esprit ne suffît point à la scène. C'est ce que témoignent encore ses Deux vieillm^ds, satire un peu grimaçante d'un Adonis sexagénaire qui oublie trop le mot du poëte : Turpe senilis amor^.
En somme, M. Andrieux avait peu d'invention dramatique. C'est donc dans un cadre plus modeste qu'il faut chercher l'expression originale de sa physionomie. Conteur espiègle qui moralise avec enjoué • ment, il n'eut qu'un filet de voix, mais qui lui venait de la Muse attique : Graiœ tenuem spiritimi Camenœ. Nul, en de courts récits, ne sut faire un plus sobre et plus habile emploi d'un talent un peu grêle, mais qu'assaisonnait un grain de sel piquant et pur. Est-il besoin d'en citer un exemple? Qui ne connaît son apologue du Meunier sans souci? Ce chef-d'œuvre demeure un délicieux pendant au Eoi d'Yvetot; c'est, comme disait Sainte-Beuve, « un brin de thym à côté du brin de serpolet )) .
î. L'amour, chez un vieillard, est une honte.
Érudit sans pédantisme, Aristarque souriant, disciple d'Horace qu'il traduisait de cœur avec une sorte de fraternelle tendresse, admirateur de La Fontaine auquel il voulut ressembler, de loin, sinon par le génie, du moins par la bonhomie de certaines malices trop étudiées, causeur fertile en anecdotes bien menées et bien dites, philosophe dont le bon sens aiguisé donnait à des vérités banales chez d'autres l'agrément du caprice et le tour léger d'un badinage, il fut par-dessus tout un homme de goût ; et, si ce mot garde encore une signification précise, le souvenir d'Andrieux ne périra pas.
Mais son nom rappellera de plus Télite de cette génération qui resta fidèle à l'esprit du dix-huitième siècle en ce qu'il eut de social et d'humain, sans alliage de sarcasme et d'impiété, avec cette mesure qui est le meilleur gage de foi constante aux principes, parce qu'elle les préserve de tout excès compromettant. N'ayant exagéré aucune doctrine, il n'eut jamais besoin de se démentir, ou de déguiser sa pensée; car il resta toujours maître de lui, en dehors ou au-dessus des partis, qu'il eut le droit de juger avec l'autorité d'une modération étrangère à toute passion comme à toute faute.
Aussi, quelle tenue parfaite dans sa conduite I Non moins habile qu'honnête, également propre à des aptitudes diverses, administrateur, juge, député, tribun, il sut occuper ces postes avec distinction, et, ce qui est plus rare, les quitter avec honneur. Quand le Premier Consul qui, par distraction, ou pour sauver
les apparences, avait laissé la parole aux membres du Tribunat, vit, non sans impatience, qu'ils en usaient pour penser autrement que lui, et s'enplaignit comme d'un abus, Andrieux, son collègue à l'Institut, lui dit un jour, avec autant de courage que de finesse : «Vous êtes de la section de mécanique, et vous savez qu'on ne s'appuie que sur ce qui résiste. » Un tel mot est de ceux qui appartiennent à l'histoire. Cette discrète indépendance qui concilia toujours le respect et la franchise, le professeur au Collège de France devait la porter plus tard dans un enseignement qui fut une influence. Quand il revint à des études qui avaient été son refuge sous la Révolution, et ne cessèrent pas d'être son délassement, j'allais dire sa volupté, parmi les devoirs qu'il fit toujours passer avant son plaisir, il put alors offrir à la jeunesse la meilleure des leçons : celle de l'exemple. En même temps que ses œuvres, par l'élégance et la pureté de la diction, étaient déjà la censure du faux, de l'étrange ou de l'affecté , l'estime imposée à tous par sa vie tout entière lui donna prise sur les cœurs comme sur les intelligences ; et sa parole, « entendue à force d'être écoutée )>, garda cette vertu persuasive qui assure crédit à la vérité. Car sous les douces remontrances du maître les auditeurs les plus étourdis reconnaissaient un ami.