MILLEVOYE
est d'une netteté qu'on aime jusque dans ses langueurs; et l'élégance souffreteuse de cette Muse poitrinaire a pour nous la grâce des choses fragiles.
Millevoye s'avouait, du reste, en gémissant, cette infirmité native d'où procède le charme douloureux des présages funèbres dont la menace le fit tressaillir d'un frisson fébrile. Sa Chute des feuilles n'at-elle pas fixé sous une forme définitive ces pressentiments qui ne cesseront plus de prolonger en bien des âmes l'écho sympathique de leur tristesse résignée? Aussi le trésor des âges s'est-il pour toujours enrichi de cette complainte délicieusement dolente qui, traduite dans toutes les langues, est devenue familière à toute mémoire. Il va droit encore à notre cœur le cri de ce Poëte mourant^ dont le chant plus intense que jamais expire dans la suprême vibration de sa lyre brisée. Ce sont là des accents vraiment parfaits. S'ils n'eurent que la brève durée « de la rose ou d'un baiser, » ils suffisent cependant pour sauver un nom de l'oubli. Nous l'affirmons d'autant plus sûrement que l'on distingue en eux le premier signal de cette inspiration personnelle qui sera l'originaUté de l'art contemporain ; elle se rencontre ici comme un instinct spontané qui bientôt va prendre conscience de lui-même, et deviendra la Muse espérée.
Nous avons remarqué déjà qu'à la veille d'un printemps poétique, l'aube de la saison promise est fêtée par d'harmonieux ébats d'oiseaux qui devancent le lever du soleil. Cela se vit surtout vers 18il, dans
ces années anxieuses, où de vagues impatiences d'avenir tourmentaient sourdement tant de jeunes intelligences, qui, ambitieuses de grandeur morale, et déçues par les illusions de la gloire militaire, rêvaient pour la patrie d'autres destinées que la sanglante monotonie d'une extermination sans trêve. Beaucoup alors, se repliant sur eux-mêmes, soupçonnèrent les sources inconnues dont avait soif une terre desséchée. Or, si Millevoye eut sa note distincte dans ce concert de tristesses ou d'espérances confuses, s'il compte parmi les révélateurs involontaires du mode nouveau qui n'attendait que la venue des maîtres pour éclater triomphalement, ses accents ne furent pas les seuls qui annoncèrent les temps prochains. Ému par ce voisinage sacré, Ballanche, en son livre du Sentiment^ ne ressemble-t-il pas à l'artiste qui prélude aux symphonies de l'orgue, dans le temple désert où affluera bientôt l'assemblée des fidèles ? Le nombre et le rhythme font seuls défaut à ces effusions de lyrisme prématuré qui se perdirent dans l'ombre silencieuse du sanctuaire. Ce travail réparateur, dont nous recherchons les indices, s'opérait en secret jusque dans les œuvres d'un poëte qu'on ose à peine rappeler. Oui, même chez un Parny, les symptômes d'une Renaissance sont parfois sensibles. Tout étranger qu'il fût au malaise salutaire par lequel Tépicurien se condamne, ce Catulle licencieux connut du moins la passion, et la sincérité de ses joies, ou de ses douleurs. Cette gloire sérieuse dont il se déshérita par ses profanations, il aurait donc su la conquérir.