‹ Tableau de la littérature française, 1800-1815 (volume 3)Chapitre 43 sur 58 · MILLEVOYE · texte numérisé non relu

MILLEVOYE

s'il avait compris qu'un idéal peut seul communiquer aux désespoirs du cœur le privilège de vivre à travers les siècles.

Ce rayon qui manque au front de son Éléonore, et brillera plus tard à celui d'Elvire, nous entrevoyons sa lueur vacillante en d'autres vers que Bé-^ ranger honora de cet hommage :

Ce livre est plein d'un doux mystère, Plein d'un bonheur de peu d'instants; Il rend à mon lit solitaire Tous les songes de mon printemps, Les Dieux qu'au bel âge on adore Voudraient-ils revoler vers moi?

Veille ma lampe, veille encore :

Je lis les vers de Bufresnoy.

Cet éloge d'une plume féminine est justifié par les pièces intitulées Souvenirs^ Regrets^ et Fers brisés. Car on goûte une émotion naïve en ces humbles romances qui échappent à la fadeur d'un genre discré*dité. Puisque nous chantons ici le mémento des trépassés, n'envions pas non plus quelques lignes de bienveillante épitaphe à un heureux traducteur de Properce, à Denne-Baron, dont les rehques eurent plus tard leur petite chapelle visitée par quelques dévots de l'Église romantique. Cet hommage était dû légitimement à certaines élégies qui nous font passer, sans trop de secousse, d'André Chénier à Lamartine.

C'est qu'une sorte de mélancoHe diffuse flottait

alors dans Tair, comme ces nuées que l'ébranlement d'un orage va rallier, et résoudre en subites averses. Mais, avant de se réunir en un lit régulier, et d'être un fleuve digne de porter un nom, tous ces filets d'eaux éparses circulèrent au hasard, suivant les accidents d'un sol oii ils s'égaraient sans le féconder. Il y eut pourtant un moment oii parut se former un courant que l'on put croire navigable, jusqu'au jour oîi il se perdit dans les sables. Ce fut quand le nom d'Ossian passionna tout à coup des esprits que Jean- Jacques venait d'agiter profondément par l'utopie de la vie sauvage et primitive. Possédés de cette chimère, ils étaient gagnés d'avance à Macpherson, et à d'ingénieuses impostures qu'alimentèrent chez nous les rêves de Rousseau, la sentimentalité de Richardson, les Nuits d'Young, les traditions celtiques, des pastiches d'Homère, dlsaïe, de Milton et de Gessner.

Ce qu'il y eut de factice dans cette combinaison fut précisément son gage de succès. Car une génération dont le goût n'avait ni simplicité, ni franchise, était à la merci du faussaire qui flatta ses défauts en associant une apparence de grandeur épique à la sensiblerie des pastorales. L'alliage qui en résulta fut d'autant mieux accueilli que l'estimable traduction de Letourneur avait adouci les rudesses de l'original, pour l'approprier à notre usage. Aussi nos pères ont-ils cru naïvement à ce monde inconnu, comme leurs aïeux à celui de l'Astrée, h Céladon, et au druide Adamas. On raifola donc de ce Florian

biblique et dantesque dont la vogue contemporaine ou voisine de Werther, d'Obermann et de René répondait à l'appel secret des imaginations.

Venue d'Angleterre, oi^i elle ne tarda pas à s'évaporer, cette brume s'étendit rapidement sur tous les continents littéraires. En Allemagne, Klopstock avait ressenti ses atteintes. Elle assombrit un instant le ciel d'Italie; et, parmi nous, ce brouillard enveloppa si bien tout le domaine de l'Art que la musique et la peinture, comme la poésie, faillirent en être submergées. Outre que l'ennui de la mythologie païenne favorisait cette contagion, l'exemple de cet engouement partit de haut. Propagé par le goût personnel du maître dont le caprice faisait déjà loi, ce genre, si contraire pourtant à notre tempérament, eut bientôt un puissant prestige^ grâce au génie qui le prenait sous le patronage de son admiration. Arnault nous raconte en effet que les vastes pensées de Napoléon se complurent aux mirages de ces fictions héroïques où retentissait le bruit des armes, parmi les lointaines perspectives d'une apothéose. Dans le barde écossais qui divinisait la valeur guerrière, un nouvel Alexandre salua le Rapsode qu'il rêvait peut-être pour ses fabuleuses aventures. Revenant d'Egypte, il se faisait lire un jour je ne sais quel chant d'Homère, quand, impatienté des sublimes lenteurs qu'il osait appeler «un bavardage », il prit brusquement un exemplaire d'Ossian, et se mit à déclamer avec enthousiasme un de ses belliqueux dithyrambes.

Un tel suffrage devait avoir une infaillible auto-

rité, surtout à cette époque où l'emphase était dans les paroles, et le romanesque dans les actes. Sous l'impression récente d'une expédition dont les merveilles avaient comme un air de légende, cette Iliade qui ouvrait un autre Olympe aux victimes des batailles devait donc tourner aisément toutes les têtes. Un peintre n'eut-il pas l'idée de représenter alors les cuirassiers de la garde reçus dans le palais de Fingal par les vierges d'Ossian, embrassant les Walkyries dans les nuages, et, le sabre en main, décorés chacun d'une étoile qui étincelait au cimier de leur casque, chevauchant en bottes à l'écuyère parmi les vapeurs bleuâtres de l'Empyrée? La critique n'eut cependant que des éloges pour cette singulière conception que nous appellerions une ca^ricature, si elle n'était signée d'un grand nom.

Nous hésitons nous-mêmes à en sourire. Car les meilleurs esprits encouragèrent cet entraînement universel. Conquise elle aussi. M""' de Staël s'accorda, cette fois, avec le grand homme que partout ailleurs elle combattait sans relâche. Comme le général Bonaparte, elle mit Fingal au-dessus d'Achille, et s'ingénia même à justifier par une théorie des prédilections dont elle voulut faire une doctrine. Érigeant en principe cette fantaisie de la mode, elle déclara donc qu'une poésie née sous les frimas du Nord était seule assez puissante pour exalter les cœurs, assez virile pour convenir aux instincts de notre âge philosophique, assez fière pour développer ou stimuler en nous le sentiment de l'indépendance.

Intéressant à ses préférences les plus nobles mobiles de la vie humaine, le culte de la raison et l'amour de la liberté, elle alla chercher aux environs du pôle le foyer du stoïcisme qu'elle voulait opposer aux mollesses de cette Muse méridionale « dont les douceurs énervent les âmes, et les précipitent vers la servitude ». Bien que de nombreuses objections s'élèvent contre ce parti pris géographique et psychologique, il est juste pourtant de voir dans l'Ossianisme autre chose qu'un travers dont s'amuse l'ironie; et l'on ne se tromperait guère en l'appelant le romantisme de l'Empire.

Or, pour exercer une influence épidémique, ces éléments qui étaient comme en suspens dans l'atmosphère avaient besoin d'être condensés par un de ces habiles qui, faute de mieux, s'entendent à épier les dispositions morales du public, et à saisir au vol l'occasion d'un succès, où il entrera surtout du savoir-faire et de Tà-propos. Toutes les fois que se produisent ces embryons d'École qui surprennent un jour de renommée bruyante, on est sûr d'y trouver la main d'un opérateur adroit à exploiter la curiosité, j'allais dire à jeter de la poudre aux yeux des simples, ou même des clairvoyants. Tel fut le rôle d'un écrivain qui eut son heure, de Baour^ Lormian. Doué de facultés moyennes, il put se passer des aptitudes supérieures, parce qu'il posséda l'ardeur, l'aplomb^ la dextérité, le coup d'œil, l'éveil et la résolution, en un mot, l'art de prévoir la direction des vents, et d'en profiter pour mener sûrement

sa barque. Ce fut ainsi que, par une sage économie de ses minces ressources, et grâce à des placements intelligents, il réussit à tirer bon parti d'un fonds modeste, qui finit par lui rapporter un assez beau revenu de célébrité viagère.

Né en 1770, en Gascogne, parmi les livres^ (car il était fils d'un imprimeur), François Baour s'était déjà paré du nom plus harmonieux de Lormian, lorsque, tout jeune encore, il vint à Paris chercher la gloire que Clémence Isaure promettait à son lauréat, couronné plusieurs fois au Capitule de Toulouse. En ce temps-là, on allait loin avec une épopée, ou tout au moins une traduction en vers. Paraphraser la Jérusalem délivrée par une imitation assez infidèle pour avoir un faux air d'originalité, abréger, « corriger ou embellir » les descriptions galantes et les grâces mythologiques du Tasse, raviver le lustre de ce que Boileau appelait trop dédaigneusement du clinquant^ se mettre ainsi sous le patronage d'une gloire consacrée, comme avait fait Delille pour les Géorgiques de Virgile, voilà ce qui parut un coup de maître à un débutant qui voulait devenir célèbre le plus tôt possible, sans s'exposer aux chances aléatoires, ou aux lenteurs de l'invention personnelle. Mais ce travail trop hâtif trompa de présomptueuses espérances : au lieu de monter aux astres, il rasa le sol^ et y fut criblé d'épigrammes.

D'autres auraient perdu confiance ; mais un Gascon ne se tient jamais pour battu; et, profitant de la leçon, Baour remit allègrement son ébauche sur le

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métier. Bien lui en prit ; car ce courage fut récompensé par la faveur qui accueillit bientôt une seconde édition « d'où il avait, dit-il, enlevé tous les bons vers, pour ne laisser que les excellents)). L'échec de la veille lui pesait cependant sur le cœur ; et, par un accès d'humeur vindicative, il s'improvisa brusquement satirique.

Cette métamorphose pouvait bien être aussi le calcul d'un joueur avisé se disant, et avec raison, qu'un peu de tapage aide à l'avancement rapide d'une réputation. Toujours est-il que, s'élançant au plus fort de la mêlée littéraire, il décocha tout à coup, à droite et à gauche, une grêle de flèches, parfois assez fines, qui égratignèrent petits et grands, non sans péril de nombreuses ripostes dont il essuya le choc en ferrailleur impassible et intrépide, qui plus tard montrera gaillardement les cicatrices de ses blessures, comme un vétéran les chevrons de ses campagnes. D'abord inoffensifs, ces duels faillirent pourtant tourner au tragique, lorsque Lebrun-Pi ndare entra en jeu; car, n'ayant pas l'habitude des. armes courtoises, il se crut en droit de s'attaquer aux misères de la vie privée. Or, c'était faire la partie belle à un adversaire qui en abusa.

Mais si l'homme de goût ne sortit point sain et sauf d'une bagarre oii il y eut scandale, l'homme de lettres s'en inquiéta peu. Disons plus : il s'en félicita comme d'une bonne fortune. Tout Paris ne s'était-il pus égayé des mots plaisants dont il était

l'auteur, ou la victime? Retenu par les mémoires les plus rebelles, son nom s'était fait jour, et n'avait plus à craindre d'être estropié. Il échappait donc décidément à l'obscurité. Le pas difficile se trouvait enfin franchi I Dès lors, sûr d'avoir un public, il ne songea plus qu'à fixer l'attention par le choix d'une spécialité distincte dont il pût faire son domaine propre, sans avoir à redouter la concurrence des genres connus, et des renommées établies.

Pour un esprit aussi entreprenant que prompt à flairer d'heureuses pistes, la recherche ne fut pas longue. Dans le monde Scandinave récemment découvert par Letourneur, il vit une sorte d'Atlantide vers laquelle se portaient volontiers les regards ; et, sur-le-champ, il résolut de s'embarquer pour cette terre vierge, oii il y avait a une mine d'or » , comme l'avoue ingénument sa préface. Faisant violence à sa gaieté naturelle, il se mit donc à soupirer au clair de lune, à errer la chevelure au vent près des vagues gémissantes, à fréquenter la lyre en main les torrents qui mugissent, à se noyer dans les brouillards, enfin, à courir les nuages peuplés par les héros de Morven.

Si, pour acclimater en Angleterre une fleur sauvage éclose dans les landes de l'Ecosse, Macpherson avait dû mitiger l'âpre saveur de ses parfums, à plus forte raison ne pouvait-on, sans recourir à bien des artifices, l'accommoder à un milieu français, et surtout parisien. Ce fut le talent d'un arrangeur qui pratiquait avec industrie toutes les ruses de l'école

descriptive. Il y avait appris à ne point effaroucher des lecteurs ombrageux. Aussi s'empressa-t-il de substituer les demi-teintes et les nuances vaporeuses à la crudité des couleurs brutales. Les accents heurtés et barbares de la partition primitive devinrent donc une mélodie exécutée en sourdine par une harpe éolienne qui ménageait la délicatesse timorée des dilettantes. Les crânes humains où se buvait la bière et Thydromel, dans le palais de Selma, furent ciselés en coupes si élégantes que les plus jolies mains se décidèrent sans peine à porter aux lèvres la liqueur emmiellée. Bref, Baour-Lormian se fit le Ducis d'Ossian, et lui donna ses entrées dans les salons.

Si fastidieuses que nous paraissent aujourd'hui ces rapsodies, où des acteurs qui ne vivent point ressemblent à d'immobiles statues de neige dont la blancheur glaciale simule de loin le marbre, mais va se fondre au premier rayon, il ne faut cependant pas traiter sans égard des fictions qui ont eu leur opportunité, puisqu'elles réussirent à captiver nos pères. N'oublions pas d'ailleurs que, dans les arts, la convention est parfois un de ces passages détournés qui, sans qu'on y pense, conduisent au naturel. Outre que les erreurs du goût ont leur logique, je dirais presque leur utilité provisoire, comme un breuvage qui élimine des humeurs vicieuses, et par conséquent épure le bon sens, cette invasion du paganisme Scandinave eut au moins son excuse dans la lassitude qui devait suivre les interminables redites des épopées calquées sur le patron d'Homère et de

Virgile, ou plutôt de leurs ingrats imitateurs; car il n'existait plus que des copistes de copistes. Les dieux et les héros antiques n'avaient-ils pas fourni tant d'épreuves que la planche en était usée? Il y eut donc l'attrait du changement dans l'apparition de ces légendes, qui furent assez populaires pour que les noms d'Oscar et de Maivina n'aient point encore disparu tout à fait de notre calendrier, en dépit du ridicule auquel les expose leur déchéance.

Malgré l'uniformité lugubre de ce merveilleux qui n'a pas le moindre sourire, malgré Thorreur de ce ciel sombre et muet dont l'unique soleil est l'éclair de la foudre, et d'oii les divinités ne parlent que par la voix des tempêtes, malgré la rigidité d'une poésie où l'âme et le cœur semblent pétrifiés et cristallisés comme les stalactites de la grotte de Fingal, ces aventures encadrées dans un décor grandiose durent étonner les imaginations par certains dehors de puissance et d'énergie qui contrastaient avec la fadeur des fleurettes cueilUes, sur un Parnasse banal, par tous les fabricants de bouquets à Chloris. Ici du moins se respirait un air salubre qui avait baigné les grèves marines, et habité les cimes des glaciers. Ce souffle hypcrboréen, qui apportait la senteur des bruyères, produisit donc sur des nerfs exténués l'effet d'une sensation réconfortante. Au sorlir de ces boudoirs oii l'on étouffait parmi « les myrtes et les roses n, les plus étiolés crurent renaître, sous cette subite impression de fraîcheur. Elle sem-

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bla raviver ces intelligences atteintes d'asphyxie progressive.

Sans doute, ce fut encore une illusion; car le remède était lui-même la recette équivoque d'un charlatanisme qui trompait ou déplaçait le mal, sans le guérir. Mais, avant d'arriver h la vérité du sentiment et de la couleur, il fallait peut-être traverser ces mensonges, ne fût-ce que pour n'y plus revenir. Ce furent donc comme les degrés qui acheminèrent nos pas encore douteux et tâtonnants vers les libres espaces et la lumière des vastes horizons. Le voile amortissant de ces brouillards devait insensiblement accoutumer des yeux débiles au grand jour des sommets où d'autres monteront d'un coup d'aile. Baour-Lormian n'eut point le pied assez sûr pour y parvenir ; mais si^, croyant escalader un des derniers pics, il a glissé maladroitement, et s'est brisé de roc en roc, il convient d'élever une humble croix à l'endroit de sa chute, comme on ferait pour un touriste trop téméraire qu'une avalanche aurait écrasé, lorsque, seul et sans guide, il tentait l'assaut du mont Blanc.

Ajoutons, pour être cléments, qu'il posséda la science de l'harmonie, et même à ce point qu'un irrévérent disait : « Si on lui mettait du coton dans les oreilles, il ne ferait pas de vers. » Je sais trop que cettn musique fut assez vide; mais elle eut pourtant l'avantage de préparer des moules disponibles, et de ménager en quelque sorte des chambres acoustiques à la beauté des sons, qui plus tard

allaient enfin nous faire entendre des sentiments et des pensées.

Telles sont donc les réserves qu'il est équitable de faire, avant de nous écrier avec Lebrun :

Vive Homère! que Dieu nous garde Et des Fingals, et des Oscars, Et du su])lime ennui d'un barde, Qui chante au milieu des brouillards!

Ce barde, répétons-le, faillit s'avancer jusqu'à la lisière de la terre promise. Mais il marchail en aveugle, sans voir devant lui la colonne de feu ;l car la foi lui manquait, ou plutôt, il ne crut qu'à lui-môme, c'est-à-dire aux expédients d'une improvisation uniquement soucieuse des succès éphémères dus à l'à-propos. Yoilà pourquoi ses Chants galli" ques n'ont pas eu meilleure fortune que ses Veillées poétiques et morales^ funèbre écho à^'èNuits d' Young^ dont il se fit le vulgarisateur bruyant, lorsqu'elles curent mis à la mode les jérémiades sépulcrales, les cyprès, les saules pleureurs, les mausolées, et cette manie de lamentations qui fut, elle aussi, un signe précurseur du romantisme.

Baour-Lormian ne demandait qu'à recueillir ces échappées de sensibilité vagabonde et anonyme, dont les instincts ne savaient où se fixer; car il éprouva plus que tout autre les inquiétudes qui s'agitaient autour de lui, dans un public fatigué des refrains classiques. iVlais il était de ceux qui se laissent mener, sans savoir où ils vont ; et cette poésie de

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