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la brume le rivage de la patrie. On ne rendra donc jamais assez pleine justice à la féconde originalité de cette initiative. C'était rajeunir la croyance antique par des nouveautés imprévues pour les fidèles euxmêmes. Car jusqu'alors les plus éclairé? semblaient n'avoir jamais soupçonné la valeur de ces aperçus étrangers aux temps d'universelle ferveur. Il est vrai du moins que ces arguments secondaires avaient été dédaignés par l'Église, lorsque mattresse du nécessaire elle pouvait se passer du superflu. Mais ils devenaient une ressource précieuse, après la trop longue éclips»^ qui fit craindre une nuit définitive. Disons plus : des yeux accoutumés aux ténèbres eussent été certainement offensés par de trop brusques lumières . 11 fallait donc leur ménager des transitions adoucie^, et comme le demi -jour d*un crépuscule. Si la véritr pure est d'ordinaire trop forte pour la moyenne des courages, il convenait alors d'autant plus d engager les ccBurs par d'agréables détours, et comme par surprise, à l'assentiment préliminaire qui devait les conduire au parais du temple. Ils eussent été bien malavisés ceux dont l'ombrageuse orthodoxie au* rait préféré le ton de l'infaillibilité dogmatique à ce^ procédés insinuants qui avaient tant de vertu persuasive. A ces imprudents il eût suffi de ré[)ondre avec saint Paul : « Je vous ai donné du lait, parrr que vous n'étiez pas capables de supporter des aliments plus nourrissants. » Après tant de dissertations où le pour et le contre avaient été si vainement délmttus par le démon de l'anahse, chacun désirait
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d'ailleurs, ne fût-ce que par dégoût et satiété, couper oDort à l'ennui séculaire d'une logique ingrate, et à Tassoupissante monotonie des controverses interminables. Aussi fut-on vraiment ravi d'entendre, vers la fin d'un sombre hiver, comme un chant printanier dont la mélancolie consolatrice pacifia les cœurs, tourna les contradictions en harmonie, changea les r^rets en espoir, et rendit aux plus découragés l'allégresse d'une subite Renaissance.
Est-ce à dire qu'en dehors de l'à-propos qui fut un de ses mérites presque providentiels, l'œuvre de Chateaubriand ait aujourd'hui conservé la puissance d'action qui en fit un événement considérable? Non; cette question est maintenant jugée. Avouons donc d'aimables défauts que le temps a rendus sensibles en leur ôtant l'excuse du milieu social auquel ils s'accommodaient si bien . Nous reconnaîtrons d'abord que le Génie du christianisme donna^ sans le vouloir, le périlleux exemple d'un genre impatientant qui consiste à justifier une opinion bien moins par des preuves solides que par des ornements de style, et l'à-peu-près des belles apparences. A la suite du maître, des imitateurs ont pu se croire en droit de déplacer comme lui les questions, et de transporter ce qui ressort de la raison dans le domaine de l'imagination ou de la sensibilité. De là nous est venue toute une école d'historiens assez épris du pittoresque pour vouloir nous ramener au moyen âge par amour de la couleur locale. Combien n'avons-nous pas vu de publicistes archéologues prosternés devant
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la poussière des ruioes, paâsaot leur vie eo pieu\ pëierinagesi nuodissaDi leur siècle, ne pouvant se résigner à en respirer l'air, et prenant les nécropoles pour les cités de Tavenirl Saob être responsable des romantiques fadeurs qui furent la parodie de son talent) Chateaubriand a du moins mis à la mode quelques-uns de ces travers par le succès d un plai* dojer où le théologien et le peintre confondent trop souvent leurs rôles, échangent des argumenls un peu disparates, et se gênent mutuellement par nn*.* complication qui trouble et déconcerte.
U en résulte que son christianisme a oonune an faui air de fantaisie personnelle. 11 peut paraître aui uus trop large, aux autres trop étroit. Ou bien U > évapore et se dissout en vagues rêveries, on bîi^ U se réduit soit à des formes litun(iqiies, S4>it à de> légendes dont la floraison ressemble à ces plantes parasites qui croissent sur les vieux chênes, ou ifo»* lent la triste:>se des ruines. Parfois aussi la traow résistante du sujet disparaît trop sous les broderie» qui rétouffent. Tel chapitre rappelle ces nianas«*nt» gothiques où le texte se k)ge à grand'peine entre le» arabesques de la vignette, et les miniatures enluminées qui envahissent tout le parchemin. Ailleurs on dirait qu'il ouvre à la euriu^ité du diletUnte une exposition de tableaux plus admirables qu (édifiants. Aussi, a4-on pu se demander si la pureté de la fiii n est pas compnmii>e par les jeux de ce prisme trom* peur qui iait dévier le rayon surnaturel. Nous decone du moins qu'il y eut trop d*aliiage dans
doctrioe dont les eapriceB prennent volontierg l'ima* gioatioD poor la confidence, et l'esprit pour le cœur4
Ajoutons qu'en s'ingéniant à revendiquer en fa*veor de sa poétique le privilège d'une supériorité universelle, un docteur trop comi^aisant pour sa thèse se laisse aller à des illusions ou à des erreurs qui sentent le paradoie, et nous mettent en défiance contre un parti pris plus ingénieux que persuasif.
Sans doute on ne contestera point que, dans Vcfr^ dre litléraire, le christianisme soutient sans désa* vantage de redoutables comparaisons. Mais n'est-il pas encore pios évident que l'excellence tnorale est u fin essentielle ? Or, si la vérité lui sied mieux que U beauté, nous oserons dire que lui demander avant tout des voluptés intellectuelles serait faire tort à sa lertQ pratique, et sacri^r le principal à l'accessoire* II pouvait être utile de plai(kr ainsi une cause qui eut besoin de préeautidns oratoires pour surmonter les obstacles que lui opposa l'endurcissement des cours. Mais ce qui fut alors de l'habileté deviendrait on signe de iaibiesse, si les défenseurs de la foi s'ha^ bîtnaieoi à dérober l'austérité de leur enseignement sou des fleurs de rhétorique. Outre que le style re^ Sgicax est par inclination, on même par devoir, modeste, uni, sobre et dépouillé d'ornements artifi* dels, il ne but pas qu'on rencontre dans les œuvres d'apostolat les compromis d'un politique, ou les rases d'un avocat. Tout en tenant compte de la dif« ferenoe des temps, sachons bien que l'éloquence de Pascal fiit à la fois (dus franche et plus efficace,
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lorsque, au lieud'étudierdes paysages et de prodiguer d'éblouissantes couleurs , il s'agenouillait au pied delaCroii, comme un naufragé en détresse, pour méditer sur l'homme intérieur, pour déplorer le drama* tique contraste de grandeur ou de misère qui lui révélait la nécessité de la chute, et celle de la rédemption. Voilà, ce me semble, le véritable génie du christianisme. Quant à l'autre qui s'attarde dans le vestibule du temple, a peur de ses mystères, et ne contemple le Saint des Saints qu'à travers le voile de la nature ou de l'art, il agit moins sur les volout»*> que sur les imaginations, et il intéresse la forme plus que le fond dus choses. Ses victoires peuvent être éclatantes, mais non décisives. Car il ne contri* bue directement ni à la conduite de la vie, ni à la réforme des mœurs; et, s'il finissait par prévaloir, il ne serait plus que la parure décente d'une société oix la religion déploierait encore ^s pompes, mais ces»serait peut-être de posséder intimement les âffie>« Sans abuser de ces considérations générales qui invitent chacun à une sorte d'e\amen de conscience, bornuus-nous à indiquer les parties fragiles d'un m«»numeut trop composite. Les chapitres qui trahissent lo plus certains procédés factices sont évidemment ceuv où l'incompétence théologique d'un grand poète m» risciue, non sans indiscrétion, sur le domaine ré?«er%tr aux dé[K)<itaires du dogme. Lor^quil aborde la ré\r* lation pn)prement dite, et porte sur le tabernacle une main parfois t('*méraire, il remplace trop ^ou\ent U^ raisons par des iniagCv*:, et manque tout à fait d'auto-
rite. Aussi superficielle que partiale ou approximative, son érudition de hasard ferait sourire les Pères de rÉglise. Elle justifie donc les défiances de Joubert engageant son ami à s'abstenir de ce qu'il ne sait pas, a à filer la soie de son sein, et à chanter son propre ramage » .
11 est vrai que ces occasions sont rares; et le peintre retrouve ses facultés supérieures dans les rencontres où il ne songe plus qu'à s'abandonner à son plaisir, pour charmer nos yeux par les merveilles de la création. Mais pourtant, nous regretterons aussi qu'il ait alors exagéré l'argument des causes finales par telle ou telle subtilité qui en diminue le crédit légitime. Oui certes, Montaigne était sage quand il nous conseiUait « de juger sobrement les ordonnances divines)». Car nous sommes exposés à de singulières méprises par la prétention d'expliquer le conunent et le pourquoi de toutes les choses naturelles, d'après le sentiment vague de Futilité relative que nous en pouvons tirer. Bemar-^ din de Saint-Pierre ne s'était-il pas avisé de découvrir que les puces sont brunes, afin qu'on puisse les distinguer aisément sur des bas blancs? Dans ses Lettres sur la physique, Aimé Martin ne nous apprend-il pas que, si les corbeaux ont un plumage noir, c'est pour être aperçus de loin sur la neige par les perdrix et les lièvres dont ces oiseaux se nourrissent pendant l'hiver? Chateaubriand ne va point JQsqoe-là : le ridicule, il l'évite, mais il ne se garde pas suffisamment de l'écueil que nous signalons.
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Car, dus son livre, il est plus d*une page où l*au« leur des Essais prendrait en faute « un de ces in* terprètes et contrôleurs ordinaires des desseins de la Providence, faisant état de trouver des caoies aux moindres accidents ». Il faut par exemple beaucoup de complaisance pour admirer avec lui, dans les crocodiles, les marques de la bonté divine; et Ton se demande aussi , non sans un peu d'étonné* ment, quel rapport existe entre la poule d'eau, la poule sultane, le héron, le butor et le génie du christianisme.
Mais insi)itcr sur ces détails serait irrévérence. Soyons plutôt reconnaissants pour Tinimitable écri* vain qui, dans sa prose descriptive, surpassa à la fois Buflbn par la vivacité de ses couleurs, Benur* din de Saint-Pierre par les coquetteries d*un pin» ceau prêt à toutes les nuances, et JeanJacques par la profondeur de sa mélancolie. Jamais le sentiment de la nature ne fut plus éloquent, et jamais la langue française n'a été plus éblouissante, ou plus riche on trésors d'harmonie. Il ne faut donc pas traiter cet ou» vrage comme un système théologique, mais comme un poôme; et alors, les éléments qui paraissaient discordants retrouvent leur unité dans la physionomie de Tenchaiitour qui fa&cina son siècle par la magie de sa parole. Il réussit en elTet à lui imprimer de« im« puUions qui se pn>lonL:èrent. Ce fût lui, comrr^ nous le \ern»iis plus tard, qui lança toutes les idé**« dont le train rapide de\ait nous mener au roroac«* tisme. Ce fut lui qui jela brusquement les es{*hs
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hors de l'orniàre où s'était arrêté l'âge précédent. Désormais l'époque Toltairienne est close, n'en déplaise à ceux qui, s'obstinant à continuer les traditions d'une ironie frivole, ne feraient plus qu'un anachronisme. Ce n'est pas que la guerre contre rÉnmgile soit finie; il est trop vrai qu'elle dure encore ; mais quiconque voudra la poursuivre devra changer de tactique, et user d'autres armes. La Harpe, qui venait de brûler ses premières idoles, comprit donc bien la portée d'un livre réparateur lorsqu'il écrivait : o Ahl Messieurs les philosophes, vous avez affaire à plus fort que vous I » Oui, le critique f oyait juste. Car ils se sentirent blessés au cœur, et poussèrent des cris de colère, mais qui se perdirent parmi les acclamations du triomphe auquel fait allu** mo ce mot de H. de Bonald : v Dans l'ouvrage de M. de Chateaubriand, la vérité est comme une reine an jour de son couronnement. »
Si nos impressions ne sont plus aussi vives, c'est qne, par ingratitude pour le service rendu, nous perdons trop de vue rq[)portunité des circonstances historiques au milieu desquelles se produisit Tavé- Dsment d'un écrivain dont le prestige, aujourd'hui trop amoindri, ne souffrit pas d'éclipsé durant un denii-fiiècle. Malgré les vicissitudes qui renversèrent Ici trAnes autour de lui, trois générations ne cesseront pas de respecter désormais jusqu'au silence de ses hautaines tristesses. Sa royauté, qui va succéder à celle de Voltaire, ne connaîtra ni un rival, ni un héritier. Mais jamais elle ne fbt plus popu-
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laire qu'à cette heure vraiment unique où le G^tfV du christianisme apparut comme l'arc-en-ciel après le déluge.
C'était au printemps de 1802, au lendemain dt' ce traité d'Amiens qui consacrait une paix glorieuse, et à la veille du pacte d'alliance qui allait réconci* lier la religion avec la France. Un Te Deum venait d*étre chanté à Notre-Dame, le 18 avril, durant le^ solennités de P&ques, en présence de Bonaparte escorté de tous les corps de TF'itat, lorsque, dans A* Moniteur, M. de Fontanes annonça ce livre que le Souverain accueillit comme Tauxiliairede >osgnintK dci'seins. Le nom du jeune chevalier breton volait déjà sur toutes les lèvres. Car le gracieux épi^s^^le dAtala^ qu'on avait lancé d'avance, ressemblait « h la colombe envoyée de l'arche avec le rameau d'olivior qui promettait la sérénité du ciel* ». La conscience publique, éclairée par tant de calamités, appelait de tous ses vœux une ère nouvelle qui mtt fin aux années d'oppression et de douleur. Croyants et politiques se trouvaient d'accord, les uns pour fêter le retour de ce qu'ils aimaient, les autres pour assurer à Tautorité monarchique son plus ferme appui. Y eut -il Jamais un concours de conditions plu> propici*s à l'entrée en sct'^nc d'un personnage destiiH» manifestement à la gloire, et au r^le privilétrii* que lui réserva son génie entre les deux révf>lu* tions qui bornent sa carrière, depuis la radieux»