RESTAURATION RELIGIEUSE
lerprète à la mort m*ont frappé. Je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles ; ma conviction est sortie du cœur ; foi pleuré^ et foi cru. » Bien des consciences pouvaient alors se reconnaître dans ce langage, et nul n*a le droit d'en mettre en doute la sincérité. S'il y eut des cal* culs sous la pensée de l'œuvre qui suivit, ils procédé» rent d'un ^^roupe où se trouvaient des habiles dont le zèle politique plus encore que religieux conspira très-activement au succès d'un livre sur lequel on tondait bien des espérances, et qui fut célèbre avant d'être public. Au premier rang de ces auxiliaires ardents à préparer les voies au défenseur d'une noble cause, mentionnons avec honneur un juge raffiné de toutes les délicatesses, le plus compétent des guides, l'oracle d'un salon tout dévoué, l'adorateur de H** de Beaumont, le platonicien Joubert dont la censure fut aussi précieuse que l'éloge, quand il répétait avec tant de clairvoyance : « Ce sauvage me charme; il faut le débarbouiller de Rouhseau, d'Ossian, des vapeurs de la Tami^e, des révolutions anciennes et modernes, et lui laisser la croix, les couchers de soleil en plein Océan, les savanes de l'Amérique ; et vous verrez alors quel poète nous allons a\oir pour nous purifier des restes du Directoire, comme Epiménide avec ses rites sacrés et avec ses vers purifia jadis Athènes de la peste, m Parler ainsi, c'était comprendre merveilleusement et les aptitudes de Chateaubriand, et les conditions psychologiques de l'heure présente. Car il importait
bien moins de prêcher un dogme précis que d'inviter des profanes aux douceurs de la sensibilité mystique. U s'agissait de toucher des intelligences endurcies par rironie, et de ménager aux cœurs arides les sources d'une émotion qui pouvait, par ses voluptés mêmes, devenir un principe de foi. En dépit d'une indifférence apparente, beaucoup en effet ne demandaient qu'à se laisser faire. Car, sans être conquis à l'Évangile que l'on connaissait à peine par oui-dire, la plupart de ceux qui avaient été victimes de ses persécuteurs le regardaient au moins comme une garantie d'ordre social. Mais, sous l'influence de cette lâcheté morale que produit la contrainte exercée par une prévention longtemps régnante, ils n'osaient professer à ciel ouvert sinon un symbole universellement délaissé, du moins des sentiments auxquels les inclinaient leurs haines politiques. Pour les décider, il fallait un entraînement d'opinion, j'allais dire un accès de faveur mondaine. Oui, pour ces pusillanimes que retenaient des habitudes, des arrière-pensées d'amour-propre et la crainte des sourires Toltairiens, la robe d'un prêtre venant solliciter leurs Ames engourdies eût été comme un épouvantail. Toute prédication austère aurait eQarouché cette incrédulité routinière qui n'était que l'esclavage du préjugé. En exigeant tout, on risquait de ne rien obtenir. Aussi fut-il bon que l'apostolat vint d'un laïque, d'un gentilhomme, et d'un artiste plus soucieux de poésie que de propagande orthodoxe, ayant les séductions du talent et non l'autorité
01 RESTAUMATtON R£LUjIKU6K.
d'un caractère sacré, pouvant par là mècae a*aa»urer d'autant plus d'aiscendant que sa parole a'insinuaii sous les dehon» dun plaisir, et ne semblait recouvrir aucun intérêt dVglise. (irftce à Teiemple donné par un indépendant qui défiait les railleurs, et usait opposer rentbousiagme au sarcame ou à Tinjure, leê moins braves furent pris d'un soudain d^urage. Se sentant raffermis contre leurs propres drfail* lances, et tout aises d'un signal auquel applaudis* saient tant de vaincus, ils voulurent avoir leur part du triomphe, et furent les premiers à se donner, eux aussi, je ne sais quel air chevaleresque, en seurôUnt dans cette croisade organisée par une élite qui allait bientôt devenir une foule.
Joubert eut Tinhtiuct de œtte situation, lorsque, justement alarmé des savantes recherches qui, dans le premier feu de la conception, tourmentèrent dd instant son ami, et menaçaient d'égarer un poète parmi les buissons épineua de Térudition ou de b scolastique, il lui dit impérieusement : « Non, uémi, ce n*e»t pas 11 ce qui touchera le public ; un s<»uve* nir de voyage, un trait de passion, une belle pensée voud vaudront plus de lecteurs que toute la haenee des Béuédiclias. a Cet avi& ne fut pas perdu, et Cha» teaubriand, fermant les in-folio qu'il aurait dû M jamais ouvrir, se contenta de démonifer que le chris* tianisme a toujours été favorable au& enchantements de l'inteUigeucc conune aui progrès de la civilisa» tiuu, ou AUX plus intimes besoiui» de outre nature* S attachant bien moins à la vérité de la doctrine qu'a
M. W GMATBAUIIRIAND. 9tf
la magoificence du culte» il ne songea plus qu'à orner Taulely et h l'embaumer de toua ses parfums. Pour fétuter lea diatribes de ces diffamateurs qui s'étaient lait un jeu d'affubler la religion d'un masque odieux ou d'un travestissement ridicule, il prouva par des raisons victorieuses qu'elle fut, dans tous les âges, la mère et la bienfaitrice du monde moderne. N'est-ce pis elle qui défricha tout d'abord un sol stérile, adoucît la rudesse des raees barbares, conserva dans tes dottres les reliques de Rome et d'Aibènes, fonda les premières écoles, offrit des mleg^ h toutes les souffrances, brisa les ehatnes de Tesclave, affranchît la femme de son servage, et fit passer dans les mœurs ou les lois cea principes de justice et de charité dont l'Évangile est l*inépuisable source? Si rien n'est plus divin que sa morale, rien n'est plus gracieux ou plus imposant que Tappareil de ses cérémonies. Que dire des monuments qu'elle a suscités 7 Elle créa toutes les merveilles de l'architecture gothique ; noua lui devons les temples construits par Michel-Ange et iècoTéê par Raphaél ; partout et toujours, elle a aecondé le génie, épuré le goût, provoqué de sublimes pensées <m des actes héroïques, en un mot, inspiré Don-senlement les veriua qui honorent l'humanité, mais toutes les splendeurs de l'art, de l'éloquenee ou de la poésie.
Devant ces horixons qui leur appaniîesaient tout à coup, bien des âmes tenues dans l'ignorance et le mensonge tressaillirent d'une joie analogue à oelle de Texilé qui, de la haute mer, entrevoit enfin à travers