CHAPITRE VI
Gâbuel Lbgoové. opportunité pathétique de la Mort tfAbeL — La Mort dBenri IV, et leg parties touchantes. Allusions coorageoses d'Épieharù et Néron ; elles éreillent des échos tympathiques aux victimes de la Terreur. Le Mérite des Femme* coupe court à la lioenoe do la poésie, tous le Directoire. — M. Ahnault. Marius à Mmittrmes, Lucrèce, Cùtcitmatus, Les Vénitiens, 1799. — M. Brifiuit, et Don Sandœ, Conclusion.
Cette revue des talents dramatiques ne serait pas complète si nous ne terminions notre rapide esquisse par on mot de commémoration sympathique à deux ëcriYains auxquels notre scène doit un souvenir.
Le premier d'entre eux est Gabriel Legouvé, dont le nom doublement célèbre est encore cher aux lettrés d'aujourd'hui, comme il le fut à ceux d'autrefois. U représenta les grâces de l'esprit inspiré par les délicatesses du sentiment, et souvent avec un à-propos qui eut ses heures briUantes ou courageuses. Il le prouva dès son début. La Mort (TAbel^ qui date de 1793, n'avait-elle pas une opportunité qui parut aussi ingénieuse que pathétique aux témoins de la Terreur? En transportant les imaginations aux premiers jours du monde naissant, cette sombre pastorale s'associait à la pitié comme à l'indignation suscitée par les fureurs d'une tyrannie fratricide. Oui, c'était ouvrir de furtives échappées
à la révolte de toutes les âmes ; et Taccueil qui saluait le poète devint le cri de la conscience publique, protestant contre les forcenés qui versaient à fl'*> le sang de la France. Ce fut donc un indirect mx« pressant appel à cette Fraternité qu'affichaient v:-. vain les menteuses formules d*une dictature L;* pocrite.
La môme pensée clémente et vengeresse dat au<^i contribuer au succès d'Épicharit et Néron ; car Uxi* tes les voix généreuses acclamèrent les vœux $ecre'> de leur propre colère dans la mort d*un tyran K'i::.t à tourner son poignard contre lui-même. Il ] eu*. là comme un arrêt prophétique de la justice prochaine; et les applaudissements que ce spectacle t éclater de toutes parts furent autant dlmprécati'^r» contre l'abominable pouvoir dont la chute tardait t* p longtemps à Timpaticnce de la vindicte univenk'.. *. Si Robespierre fut assex politique pour di^5t^m ^r son ressentiment, il ne faut pas lui en savoir rrt : honorons plutôt les prudentes hardiesses, et les d tours adroits dont usait un précurseur de Thermi^i r. pour offrir impunément prétexte à une légitime u* plosion de haine.
Cette éloquence a d'autant plus de prix à r ^ yeux que, par une prédilection naturelle, la pi :: de Logouvé se prétait plus volontiers, ce me scm* '. à des motifs spirituellement familiers, et à d«** <- .rires tem|)érês par une sensibilité discrète. Cc^t que témoigne le Mérite des Femmet^ po^me d%..' IMdée fût aussi neuve que touchante. Bien que ':
fonne en ait vieilli, du moins par endroits, nous y goûtons encore, ainsi qu'au premier jour, la chevaleresque franchise d'une inspiration étrangère à la frivolité sensuelle des Chaulieu et des Parny. On y surprend, en eCTet, l'influence exercée sur le ton de la Muse par la leçon des événements qui lui appri<* rent à être enfin sérieuse. Aux &deurs de la galanterie succédait une émotion digne des héroïnes dont le grand cœur avait justifié par de vaillantes vertus cet hommage de tendre et pieuse reconnaissance. Si les détails d'un style qu'on aimait alors n'ont plus maintenant toute leur fraîcheur, l'ensemble vit pourtant par la sincérité de l'accent. On s'y plaît surtout à ces instincts psychologiques dont les fines nuances vont prendre de plus en plus un caractère de confidence personnelle, et seront bientôt une des fécondes ressources de l'art contemporain.
Chez un littérateur dont l'agrément égalait la souplesse, ces notes intimes s'allièrent au sens dramatique de l'histoire, et de ses beautés les plus sévères. Toutefois, on peut regretter que, dans sa tragédie sur la Mort d'Henri 1 F, il n'ait pas eu la touche assez ferme pour un sujet d'ailleurs choisi très-heureusement en dehors du cercle banal où s'attardaient alors tant de faux imitateurs. Mais s'il est f&cheux que la fable compromette à la légère Je duc d'Épemon et la reine Marie de Médicis dans un assassinat qui dut être un deuil pour elle comme pour le pays, de belles scènes, toutes voisines de nos annales, excusent cette erreur, ou ce défaut ; et ces in-
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stincts de rénovaUoa furent un bon exemple que les meilleurs auraient pu suivre utilement.
L'autre poêle auquel nous devons une mention Oit M» Arnaulti que distinguent aussi ses élan^ de verve, et ses ressources inventives. II n*avait qu*' vingt-quatre ans lorsqu'en 1791 il s'annonça par si tragédie de Marins à Mintumes. C'était la première fois, depuis le César de Voltaire et le Phiîociiu àt La Harpe, que toute intrigue d'amour se trou^a^t exclue de notre tbë&tre. Si cet essai trahit des sicn^r^ de jeunesse, il se recommande cependant par quelques vers cornéliens, des tirades sonores, un eerU.i air de grandeur, et la fameuse scène oi^ le Cimbrc. reculant devant la majesté d'un front consulaire, jette son épée pour s'enfuir avec épouvante, en ^V criant :
le ne poarrai jamais égorger Marias.
Bientôt proscrit à son tour, puis rappelé par u'. décret d'amnistie, Amault produisit coup sur o une Lucrèce et un Cincinnatus^ oiï se manifr^. l'influence de la réforme que David et Talma %if^ naient d'introduire dans le style romain. Ces pièo > appartiennent à un genre dont la nudité trop r . . et trop abstraite ne manqua pourtant ni de ibrce, : de noblesse.
Mais à ces froides réminiscences de ranti ^* nous préférons le drame passionné qui, sous le t.*.-* de Blanche et Moncassin, ou les Véniiiens^ fut u des principales soirées dn Consolât A la date u
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parot cette tragédie, le 16 octobre 1799, on put voir en elle une véritable nouveauté. Sans doute, on ne doit pas songer ici à V Othello de Shakespeare. U s'y rencontre encore bien des anachronismes d'expression, notamment lorsque, voyant Blanche prête à voler au secours de son amant, sa nourrice lui dit ces mots : Crains la publicité; puis, quand celle-ci répond :
C'est moD unique espoir ;
L'opinion publique est mon dernier refuge.
Hais ces traits dont il est permis de sourire ne nous rendront pas indifférents à des qualités attendrissaotes qui firent alors couler bien des larmes. Le cinquième acte, qui ravit tous les suffrages, avait eu pour collaborateur le général Bonaparte. On raconte, eu effet, que l'intention de l'auteur était d'accorder la vie à son héros sauvé du supplice par un rival. Or, dans une lecture faite à la Malmaison, ce dénoûment déplut à un juge qui avait en littérature des idées aussi absolues qu'en politique. Le bonheur des deux amants lui paraissant fade et romanesque : « Il faut, s'écria-t-il, que votre héros meure ; il faut le tuer ; oui, tuez-le. » Moncassin fut donc mis à mort par ordre de Napoléon, et le public confirma cette sentence par ses bravos unanimes.
Nous ne pousserons pas plus loin l'analyse des œuvres qui, continuant la traduction de Ducis, associèrent au procédé classique plus de vraisemblance, plus de naturel et de simplicité. En prraant congé
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de la tragédie, rappelons seulement que le Aem 5^» che de M. Brifaut fut réduit à plier bagage, aa mi>ment où nos légions franchissaient les Pyrénéen. Pour éviter un terrain trop glissant^ le Roi de Léon et de Castille dut, comme on le sait, émigrer au fond de TAssyrie avec tout son personnel, et toutes s^ figures de rhétorique. Au besoin, si les circon* stances l'avaient exigé, il aurait quitté les Chaldéon^ pour les Chinois, ou ceux-ci pour les Américains ; e: ces différents exils ne lui eussent coûté qu'un changement d'état civil. Voilà où en était la succei^: .:: de Corneille et de Racine I
Si nous voulions nous attarder à l'bonnéte tR' • diocrité, nous n'en finirions pas. Il nous faudri t subir le Wanvick de La Harpe, VAriaxerce de L^• brun, VOmasis de Baour-Lormian, le Belisnirt^ \ Sylloj et le Tippo Sa^b de M. de Jouy, en un n. \ les plus pAlcs représentant? d'une École qui a!' / disparaître. Laissons-la donc mourir de sa K •' mort. Jusqu'à la fin, le fard qui dissimulait sa \i« ! • lesse trompa les contemporains, et des amis <! • voués assistèrent ses derniers soupirs. CV*.* justice ; on devait bien ces égards à sa pi r* passée. Mais l'avenir n'appartenait plus aux di^.ples superstitieux d'une p<)cti<jue d*où la vie <>^*t *\.' retirée. C'est ce que prouvent les inquiétudes d ■:•. nous avons recueilli les symptômes. Dans roml*ri' s'accomplissait donc le travail d'une Renaissance. W jour approche où la curiosité du siècle atU^hs^ * va se porter sur tant d'œuvres étrangères que o^n*
avions trop longtemps ignorées. Une génération Taillante apprendra bientôt de Shakespeare, de Schiller et de Gœthe, à s'affranchir enfin des règles étroites, à renoncer aux stériles contrefaçons, à peindre tous les contrastes de la nature humaine, à respecter la mérité de l'histoire, en un mot, à rendre quelque sève aux racines d'un tronc desséché. Or, cette transformation, l'Empire contribua, sans le vouloir, à l'opérer. Car, outre qu'il nous fit prendre en horreur la fausse tragédie, ses quinze années de guerres devaient mêler les nations, croiser les races , et abaisser les frontières. Mais ce service nous coûta si. cher que nous ne sommes pas tenus à la reconnaissance.