‹ Tableau de la littérature française 1800-1815 (volume 4)Chapitre 29 sur 68 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

M AlIl^-JosKrH Cb^IEI. DiKiple de VolUire, 0 fltt trop tpuci^ut dt tnailbnnar U •cène m trUniae. C/mrk$ iX il LmI» JLVI. b ftbADcelier do THâpiUl ei M. Necktr, l'amind Coliirnj M La Fayette. -* Le Tyrtée de U R^pitbUq[Qe. Let pièeee de drroa». taace. Uemi Viil, Calai, Caiut Craodm, Fénakm, Timaêtoa. -* Let deux frères : 'EpUre sur la eahmnie, — L'kMiiiflM tUa* k poète. Jugement de M** de SUAL — Le uUriqoe. Let mo^tmu êamU, ^ Atatade àa Giiéaier aa il Brimain, wm iMMtNMb U bretet de «éiuieur, et le« Dalinodiet de CfruM* Revaacbe d'aae di*fiioe ; Tibèrt. U tcèoe de Saiot-ClAod. tjtitrt à YoUairt. Xk^ùtutîMit Mbto ¥Hige«Mt de IL d« TiileyMd. Lw hkwm mm- XTitètÀ, — CoQYenioD tardiTe. Rapport sur kt prix déctmmmM* Justice reiidae à ses ennemis ; ChAteaubriand lui porte raalbMr. — S<Mi Mnta«u acidAoïiquu.

A la figure avenante de Dacis s'oppoae nato* rellement celle d*un autre poète dont le non, eneore très-retentissant sous l'ère impériale, finit par 6*è* teindre peu à peu dans un silence aujourd*hai plus profond qu'il ne sied. Nous voulons parler de llûîe» Joseph Chénier qui, loin de se tenir en dehors et au-dessus des orages, ne s'obstina que trop à meure son improvisation au service d'un intérêt politique. L'éclat bruyant de sa popularité passagère n'étonnera pas notre siècle qui sait par eipérienoe ^^^^mk^n les partis sont indulgents et prodigues pour ceux qui les flattent, sauf à les oublier quand ils n ont plus besoin de leurs complaisances. Or, ce talent plein d'ambitions remuantes fut un des premiers à donner

LA TRA6ÉDI8 SOUS L^KMPIRB. »i

l'exemple périlleux d'nne muse qui se compramet, aui dépens de Tari, dans la mêlée des oolàres et des violences.

Propager des doctrines de combat, transformer ses œuvres en professions de foi, et la scène en tribune ; adapter la tragédie nationale de Laurent du Belloj aux thèses historiques de Mably, et la tragédie romaine de Voltaire aux fureurs emphatiques de Lebrun ; accommoder h Siège de Calais et la Mort ie Cé$at aux lieux communs qui transportaient d'enthousiasme les héros du Jeu de paume et les vainqneurs de la Bastille^ telle fut la poétique de cet agitateur qui courtisa le peuple sous prétexte de Tédairer^ et le suivit en croyant le conduire. Une idée file domine son théâtre. U voulut ameuter le' parterre contre les rois et les prêtres. Supprimant, lans qu'on les regrette, les confidents et la mytho* logie^ se réduisant à une action austère d'oîi l'amour était proscrit) mais acceptant le moule classique et toutes ses servitudes, il y fit entrer non la peinture des caractères, mais des dissertations) des tirades, des manifestes, des harangues, et des plaidoyers.

Tel avait été son Chatks IX ^ long pamphlet où un apAire de la tolérance faisait appel au fanatisme de la rue contre celui du palais. U put en effet dire avec (Mgu^ : a J'ai conçu avant la Révolution une pièce que la Révolution seule pouvait faire représenter. » Oui, il fallait que les tyrans d'alors fussent vraiment bien débonnaires pour permettre ce prologue, ou plutAt cette proclamation anticipée de leur chute

S32 U TRAGÉDIE SOUS LEMPIRE.

prochaine. Hais peut-être y eut-il moins de courage que ne le pensait Chénier dans le signal dont il s*ap* plaudit. Car la monarchie était déjà blessée an cœur. Aussi fut-il prophète à coup sûr dans ces vers :

Ces tombeaux des vivants, ces bastilles affreuses S'écroulèrent un jour sous des mains généreuses.

Danton le comprit, lorsque assistant à cette soirée, comme au prélude de la bataille, il dit à haute toîx : « Si Figaro a tué la noblesse, Charles IX tuera la royauté. » Camille Desmoulins ne fut pas moîiis clairvoyant; car il s'écriait en plein foyer : « Cette pièce avance plus nos affaires que les journées d'Octobre. » Et pourtant, combien toute cette lave doos semble aujourd'hui refroidie ! En dépit de certaines touches vigoureuses, et de quelques effets dus à la mise en scène, par exemple, le tocsin qui sonne au IV* acte, la bénédiction des poignards, et rexplosîoo indignée du jeune roi de Navarre, qui 4fi nous supporterait sans impatience tant d'interminables discours, et surtout ces anachronismes perpétuels qui personnifient Louis XVI dans Charles IX, M. Necker dans le chancelier de rH6pital, et La Fayette dan» l'amiral Coligny ? Hais ces défauts mêmes furent de» beautés éloquentes pour des haines qui guettaient l'occasion de sexalter jusqu'à Tivresse. Aussi le triomphe de Chénier fut-il une de ces dates qui allaient prendre rang dans les fastes de la Ré>-olntkMu

Celui qui, la \eille, débutait au bruit des sifflet», a\ec Edgar ei Azémirt^ entra donc de prime saut

dans la gloire. En lui, la République reconnut d'avance le Tyrtée dont les strophes devaient bientôt traduire le MonUeur^ adresser des politesses banales à l'Être suprême, fêter la Raison par des rimes trop raisonnables, et célébrer de loin des victoires dont l'allégresse donna du moins au Chant du départ un faux air d'inspiration. Mais, en attendant l'heure du lyrisme officiel, Henri VIII y qui ne tarda pas à suivre Charles iX, continuait la guerre conunencée, en livrant aux injures de la foule un tyran bêtement atroce^ moitié bouffon et moitié Barbe-bleue, qui gesticule durant cinq actes, pour démontrer qu'il est ce qu'an mari ne saurait être sans encourir un peu de ridicule. Et pourtant, les intransigeants d'alors jugèrent mauvais qu'un des leurs se fût oublié jusqu'à rendre intéressantes les infortunes d'un personnage royal, d'Anne deBoulen, dont la figure sympathique rappelle vaguement certaines héroïnes de Racine. Aussi, pour obtenir son pardon, Chénier s'empressat41 de revenir aux déclamations sûres de plaire. Son drame de CcUas n'eut pas seulement le tort d'envenimer des colères qui n'avaient plus aucun à-propos. Disciple servile de Tétiquette classique, ne s'avisa-t-il pas de l'imposer à un sujet contemporain, de faire parler à des bourgeois de Toulouse la langue solennelle d'Agamemnon, de prêter même à la servante de son héros des élégances renouvelées de Théramène, et le jargon prétentieux d'une métaphysique voisine de ï Encyclopédie?

Bien que nos sympathies soient peu cordiales

»4 LA TRAGEDIB 80tJ9 L^RMPIRE.

pour un poste qui exf^oitâ les passions de la mnlti* tude au profit de sa vanité, ou se drapait dans sa tcfte de tribun, il est cependant juste de reconnaîtra qoB les crimes de 93 firent recider d*horreur un jaeobio jusque-là trop aveugle. Oui^ en face de l'édialaud ùtk son firère allait mourir noblement, il osa pralisttr enfin contre les malbiteurs dont il avait été si longtemps je ne dirai pas le complice, mais tout an moins la dupe. Sous la dictature de Robespierre, d Gracehui se permit en effet des vérités tardives, périlleuses, qui nous paraîtraient plus louaUaa core, si elles n'étaient point gâtées par lacontagkxi du patbos révolutionnaire. Son Fénelon se reoommande aussi par des sentiments d'bumanité qui ra^èleot Tennui d'une idylle trop béate, otk la sentimentali» deNuma Pompilius se mêle à la philanthropte ter» moyante de La Chaussée, aux tedeurs de Gesânar, et à des sermons qui eussent fort surpris rarchevèqw de Cambray. Quant à Timolém^ le meilleitr éloge de cette pièce est la date de sa représentation. Den tinée à braver la Terreur, elle ne put que la fléirirt après sa chute. Car elle dut attendre le 9 Thermidur pour faire applaudir impunément ces vers :

La tyrannie altière c( de meurire^t avide, D*nn inaâ<|ue révéré couvrant son fh>nt livide. Usurpant Mins pudeur le nom de Liberté, Roule au tein de Corinlbe un obar eoiaaglaaié.

Voilà des témoignages qui protègent Joseph Cbenier contre des accusations offensantes pour sa mé* moire. Aussi n'écouterons-nous pas les cniellf>

LA nUGKDlE SOUS L'BMPIRE. S8S

diatiibeB qui portèrent cette épigraphe : « Ctan^ qu'oê^iufitti de ion frère? »Non, un si odieux menlonge n'a plus besoin d'Atre réfuté. Pour nous en eon? ^nere, il suffira de lire YÊpUre mut la Calomnie. Par l'aceent d'une poignante douleur, elle persua» dera les plus prévenus. Le jour où d'un cœur ulcéré s'échappèrent ces cris d'indignation, leur éloquence Itat une démonstration d'innocence ; et il n'est plus permis de conserver un doute sur la sincérité des sentiments qui dictèrent cette riposte :

Ceoi que la France a vas ivres de tyrannie, Ceox-là même, dans Tombre armant la calomnie^ Me reproclient le sort d'un frère infortuné, Qo'avec la calomnie ils ont assassiné 1 L'injustice agrandit une ftme noble et fiëre. Ces reptOes hideux, sifflant dans la poussière, En vain sèment le trouble entre son ombre et moi. Scélérats, contre vous elle invoque la Loi. Hélas! pour arracher la victime aux supplices. De mes pleurs chaque jour fatiguant vos compilées, J'ai courbé devant eux mon front humilié ; Mais ils vous ressemblaient, ils étaient sans pitié l

Croyons donc à l'amitié des deux frères entre les* quels se dressa la Furie des guerres civiles. Après tout, le plus à plaindre n'est pas la pure victime dont la mort fut aussi belle que ses chants. Car, sans nier les larmes de celui qui eut le malheur de survivre, avouons que^ par la témérité de ses actes ou de ses paroles, il a pu donner prise, un instant, à d'injustes soupçons. « Caractère atrabilaire et vindicatif, il était, dit M** de Staôl, à la fois violent et susceptible de frayeur, plein de préjugés, quoique en-

236 LA TRAGiDIE SOUS L'EMPIRE.

thoutiaste de philosophie, inabordable an raison ih^ ment quand on voulait combattre les pasnom quU respectait comme ses dieux pénates^ et tellement possédé par Famour-propre, qu'il s'étonnait sans cesse de hd-mêmcj au lieu de travailler à se perfectionner. » Voilà bien le tempérament d*un fanatique, je veux dire d'un esprit aveugle, étroit, entêté de son infaillibilité, toujours prêt à prendre de grands mots pour de grandes idées, nourri dlllusiurb et de phrases, jusqu'au jour où^ la leçon du malheur profitant à son talent, l'homme parut enfin sous .' rhéteur, et put, à bon droit, s'étonner alors d'uiic verve originale que lui avait refusée sa Melpomèue chancelante sur un cothurne usé.

Si Hichaud put dire de Joseph Chénier, « que !r peuple avait pleuré plus de ses lois que de ses u> gédies », ceux mêmes qui ne partageraient pas 1^^ préventions d'un voltairien à outrance ne aaoraif!:: pourtant contester le mérite de ses représailles mlriques. Us estimeront en elles, avec la ooiislaDi> d'une conviction, la franchise du style, une tn>o.> qui emporte la pièce, et la fierté d'un vaiocn çput dire de lui-même :

Oh 1 qu*aisément comblé d'épbémèm hooiMors l)e tous nos grands braillards jaormis lait des prtee.-^ Si, désertant la France, et flattant l'AnglHerrt» Ma Muse eût mendié l'or qui nous fait la De la cause publique afBcbé l'abandoD, Acheté Dar la honte un scandaleux pardon. Et, quittant le dra|)ean de la Raison proscrile. Étalé tans pudeur un alice h}'pochte l

ferme dans ma route, et vrai dans mes discours. Tel je fus, tel je snls, tel je serai toujours. Gorgé de honte et d'or, un impudent Ifaurice, Du PouToir, quel qu'il soit, adorant le caprice, De tout parti vaincu mercenaire apostat, Peut vendre ses amis comme il vendit l'État. Lorsque la trahison marche sans retenue, Lorsque la République est partout méconnue. Dédaignant de flatter ses ennemis puissants, A son autel désert j'apporte mon encens.

Uaos sa guerre d'épigrammes contre ces libel- Ustes « qui dinent de mensonge^ et soupent de scan^ dak », Tesprit ne lui fit pas défaut, non plus que le courage. Car, sous le Directoire, c'était vraiment une puissance que ces folliculaires dont il disait :

Nul n'a besoin d'honneur, tous ont besoin d'argent.

Ses coups d'étrivières flagellèrent donc justement les roQés parmi lesquels se cachaient ses difiamateurs anonymes. Mais qui reconnaîtrait le barde rayonnant de 1790 dans ce duelliste pâle et fiévreux qui, les traits contractés par une sourde rage, en est alors réduit à combattre sans trêve toute une meute d'insaisissables ennemis? U exerçait du moins son droit de Intime défense, quand, au plus fort d'une réaction religieuse dont U méconnut la portée, à la veille du Concordat, et au lendemain du jour où apparaissait le Génie du christianisme j H publia, en quelques semaines, cinq éditions successives de ses Nouveaux Saints^ boutade qui se soutient encore par des mécbaocetés amusantes dont la finesse fait sourire

I3S LÀ TlUGÈDlB SOUS L*EimRK.

oeax méime qui regrettent d'y rencontrer œrta traits d'impiété surannée.

Mais, tout en affectant le stoïcisme , fl n>ti: qu'un faux puritain. Aussi n*aim>nsHiOQ8 pei h simplicité de voir un martyr de la foi rêpublicair ^ dans cet épieurtao tastueux et dissolu qui, «mis $^ apparences de Spartiate, ne se Ht point prier poor applaudir au 18 Brumaire, comme Tattestent des lerf où il ne ménageait pas l'encens au Premier Coq$u!. U est vrai que bientôt il changea de ton, lorsqu'es 1802 il s'irrita d'être inscrit sur la liste des >iiu' membres éliminés du Tribunat. Ses goûts £speDdieux ne furent peutrétre pas, non plus, étran.::^^ aux rancunes de cette disgrftce qu'adoucit bientA\ en 1803, le posta d'inspecteur gtaéril do l'Uniwsite. En effet, quand Fouché lui fit espérer un brf w * de sénateur, le conventionnel de 98 se 1 encore, et oublia hcilement quil avait dit

Dt ifiiadiliataii voix qo<* hêki U UbarU» Aoxyeui r^pablic«in:i, chantent U Ro\auté.

Pour flatter un caprice du Souverain, il enn* senth même à terminer par la eérioMNiie é'um ronnement cette tragédie de Cjjfrttfy oft des transparentes se tournèrent en hommages rmdns k la fertnne de César. Ajoutons que, pour obtenir k pardon d'une apostasie, le courtisan maladrah Umm traîner encore çà et là, dans quelques soébos^ sbi oripeaux de tribun. Mais ce fut peine perdos ; ear n ne réussit à satisfaire ni le mettre, ni le

LA TRAtiÉDIE SOUS L*EMP1RE. M

L'indiUKreoee de l'un dédaigna des avanoes saoi crAdit, et que démentait un long passé* Quant à Tautre, il châtia cette palinodie par des murmures, et par une tempête de sÏBlets dont l'explosion retentit jusque dans la roe. Le bretet de sénateur resta donc en portefeuille, et Ghénier finit comme il afait oom-menoé, par une chute, mais bien omelle, puisqu'elle attngnait k personne même.

n le comprit, et ne songea plus qu'à réparer une ftiula humiliante. Aussi mécontent de lui«méme que des autres, il refoula ses amères tristesses, et rdnt Tacite avec l'Apreté d'un cceur qui cherchîdt la ne» vanche, sinon de son honneur, du moins de sob amoui^propre. Or, le sujet de Tibère lui parut un sûr instrument de vengeance; et, cette fois, see ran« canes le servirent bien. Car, sous une imitation d'aile tours trop froide et trop sa?ante, on retroa?e cette mélancoÛe que donne aux âmes Timpatience de la serntade. Dans une fiuAure rigide et nue, on aimeà surprendre id

Ces tons maîtres de TAme, et ces mots pénétrants Qai, jnsqne sons le dais, font pâlir les tyrans.

Ce lot donc son œuvre maîtresse, et pourtant eUa a'est pas irréprochable ; car il 7 a là plus de discours que d'action, et les personnages 7 sont trop souvent I« confidents de Tauteur ; une érudition indiscrète y parade avec complaisance, et la satire 7 fait digres^ sion. Mais rensemble n'en est pas uuûas un beau moulage exécuté d'êçr^ l'antique par un des meil-

leurs élèves de Voltaire. En somme, malgré cerUioe^ longueurs, cette peinture du despotisme reste as»*-! digne de son modèle*

La preuve en fut la colère de l'Empereur. Il se fit lire la pièce, à Saiut-Cloud, par Talma. Les trois premiers actes passèrent sans accident; Napoléon s^agitait même sur son fauteuil, en répétant à plaisir : «C est beau, très-beau ! » Mais, quand vint, au quatrième acte, ce dialogue de Cneius et de Pompée, où tant de sombres allusions surgissent conmie des Eum6nides vengeresses, tressaillant tout à coup, il se l<^u brusquement, et ne cessa plus de marcher à grandi pas. Enfin, la lecture achevée : «Chénier est fou! 8*écria-t-il, en saisissant le bras de Tacteur. N«»a. cette pièce ne saurait être jouée ! Dites-lui bien cela.» Il n*y avait pas de recours contre un pareil arrêt, t\ Tauteur de Cyrus dut se résignera perdre ses cbancf? de réhabilitation.

Un autre eût couité la tète, mais Chénier n eu.: pas homme à déserter sitôt la lutte ; et, sans reoAD* cer à Tespoir de ramener Topinion, ses représaiUe» ^ firentjourdansr£;>t/reà Ko//atre,avecun talentdm: la verve correcte et la précision élégante n'eurent jamais plus d*énerg ie. Sous Tentrain de cet opuscidepb * losophique frémit la fureur concentrée d'un enoemi.

Qai conserve le droit de parier eo secret,

et brave même ouvertement la foudre par eelte provocation :

Tacite en traits de Hamme accnse nos Séjaot, Et son nom |irononcé fait pAlir les tyrans.

Une attaque aussi directe ne pouvait rester inaperçue; et, malgré Fintervention de Daunou, Joseph Chénier fut brutalement destitué « dam Fintérét de la monde j> • C'était Fouché gui osait parler ainsi dans les considérants de l'arrêté ! Ce coup fut douloureux pour un prodigue qui se vit réduit à vendre sa magnifique bibliothèque. Mais il fit bonne contenance, et une épreuve dignement supportée lui valut dn moins ce retour de faveur populaire qui est le bénéfice de la persécution. Les enchères furent poussées avec ardeur, et M. de Talleyrand, qui avait pourtant à venger des grie& personnels, acheta gradeosement^ sans compter, toute la splendide édition de Voltaire que le po été besoigneux venait de publier, pour parer aux premières nécessités d'une détresse imprévue.

Cette libéralité lui permit de tenir tète à la trombe qui, dn reste, passa comme un éclair. Car TËmpereur, r^ettant peut-être la brusquerie d'un premier mouvement, ne tarda pas à pourvoir le fonctionnaire déchu d'une sinécure devenue vacante aux Archives. Une pension annuelle de 8,000 francs, et une indemnité r^lière de 6,000 francs, servies sur la cassette impériale, finirent par cicatriser définitivement la plaie d'argent. C'était là, disons-le, se montrer magnanime pour un adversaire qui, la veille encore, écrivait en toutes lettres ce vers outrageant :

Un Corse a des Français dévoré Théritage.

Aussi la reconnaissance finit-elle par désarmer un irréconciliable. Il eut même le bon sens de com-

242 U TRAGËDIB SOUS L'BMPIRE.

prendre qu'il était temps de faire oublier, ou pardon* ner les torts de son humeur ; et la pensée d'une fin prochaine vint en aide à cette métamorphose qui eût été plus méritoire, si elle avait paru tout à (ait di*»iQ« téressée.

Ses collègues de l'Académie furent les pr»miers à lui savoir gré de ce repentir. Car, lorsque Napoléon chargea llnstitut de rédiger un rapport sur les progrès accomplis, depuis la Rêvolutioo, dans les sciences et les lettres, ils en confièrent la soin à la plume que cet honneur semblait inviter à donner publiquement un gage de modération ioaW tendue. Cette occasion ne fut point perdue, et bien en prit à un écrivain habitué jus(]u'alors à ces cuch trovorses ardentes où la voix se busse ; car sa pn^ y gagna ce qu'il ignorait auparavant, la mesure et b simplicité.

Devenue circonspecte, elle sut distribuer IVa^ire avec courtoisie,m Ameàdes adversaires qn étonna trtsagréablement sa justice bienveillante. L*atticisme de Cliénier fut d'inc une nouveauté pour ceux ijm l'avaient vu si souvent trans|)ortcr dans les dtbiii littéraires Tacrimonie des querelles politiqucfe»^ Ce qui, ehex tout autre, ne serait qu'une qualité de le»* prit parut presque un acte de vertu che4 un p^»*^ * roiste d ordinaire si doniurant^ et si déniisrè. Del.il«. Suard, Morellet et Michaud furent tout cunftii d une imparlialiU; dont ils ue lui avaient pu» eux-ménr. offert le bon exemple. Tandis qu'il louait avec cL^ leur M"' de Stad proscritei il eut autei le U:.

goût de signaler aax suffrages du jury l'œuvre de son plus implacable détracteur, k Lycée de La Harpe ; et il le fit en des termes si flatteurs que TAcadémie, ratifiant les conclusions du rapport^ ne voulut rien changer à la formule d'un jugement équitable. Chateaubriand seul lui porta malheur. Car, plus conservateur en littérature qu'en politique, Chénier ne nuisit qu'à lui-même par le pédautisme d'une diatribe qui accusait son manque de clairvoyance, et un esprit fermé à tout instinct de réforme poétique. Dans une révolution dont le sens Ini échappait, il ne vit qu'une émeute. Or^ en se re-* fusant à faire généreux accueil à l'esprit nouveau, ce kmaugeur du vieux temps se condamna d'avance à subir bientôt la peine du talion.

Il ne se doutait guère, parmi ses entêtements d'école, de la distance qu'un avenir prochain allait établir entre les deux noms de Joseph et d'André. Aujourd'hui, passer de Tun à l'autre, n'est-ce pas aller de l'ombre à la lumière? Et cependant, il fut un jour où le favori de l'opinion était celui dont on ne parlerait plus guère, s'il n'avait pour patronage la gloire protectrice du doux poète qui chanta t Aveugle, et k Jeune Malade. L'erreur d'autrefois est donc réparée. Elle l'est si bien que cette réparation ne nous paraît pas exempte de quelque injustice. En effet, si le Jacobin a été légitimement renversé des tréteaux où se démena son po^onnage de théâtre, s'il convient de ne pas tiler de l'oubli le Classique enragé qui ne sut emprun*-

244 LA TRAGÉDIB SOUS LEMPIRK.

ter à Voltaire que la déclamation, et à Lebron que Temphase, Joseph Chéaier n'est pourtant pas mort tout entier avec les faux dieux qu'il a trop enceoiéd ; et Ton se platt à relire encore bien des pages où

D para la Raison da cbarme des beaox Tan.

On a même tant abusé de la rêverie, du pittoresque, et de la couleur que ce style si ferme et »i sobre a pour nous un prix singulier. Nous y retrouvons les plus saines traditions de notre langue, ravivées par une verve de bon aloi,dont la sincérité vaut parfois la verdeur gauloise de Boileau. Son élégie de la Promenade^ ses discours sur t Erreur^ ou tltuérét penonnel^ YÉpUrt à VoUairey et la plupart de ses satires sont réellement dignes de l'écrivain qui a dit :

Le goût n*est rien qu'an bon seos délicat^ Et le génie est la Raison sublime.

U est vrai toutefois d'ajouter qu'à ses yeux la Raison fut un mot trop étroit; car il confondit avec e'».bien des préjugés qui l'aveuglent, et il eut toutes U> superstitions de ceux qui n'adoraient en elle qu'une ennemie de l'ordre politique ou religieux. En œli* il se crut philosophe, et ne le fut pas plus qn .. n'était poëte dans ses tragédies. Mais n*imiloQs |a> son intolérance, en Itii reprochant d'avoir, corn:' t* tant d'autres, trop abondé dans l'écrit de &< r. siècle. Après tout, cet excès eut des excuse», i: nous semble préférable aux révoltes de ceux q.i.. maudissant leur temps, s*en exilent avecoolère* V

LA TRAGfiDIE SOUS L'EMPIBE. 215

gnons donc seulement un talent qui eut le tort de s'amoindrir par ses partis pris trop exclusifs. C'est une des causes qui expliquent le discrédit rapide de sa réputation ^

Lorsque Chénier mourut, en 1811, à quarantesix ans, l'Empereur, par une sorte d'ironie qui ressemble à un calcul, voulut donner l'héritage de son bnteuil académique à l'auteur du Génie du christianisme. Le duc de Rovigo fut chargé de la négociation. M. de Chateaubriand se fit un peu prier ; car les libres penseurs étaient en majorité à l'Institut, et a cette Umière de philosophes Teffrayait ». Mais enfin, il se dédda, envoya ses cartes, et l'élection eut lieu. Il ne restait plus qu'à prononcer le discours où le royaliste et le catholique devait faire l'éloge d'un républicain et d'un voltairien. Qu'advint-il de cette situation fausse? Écoutez ici les Mémoires d*outre-tombe :

U Chéaier a tndnil arec exactitude deax chefs-d'œuTre de Sophoefey YCEtUpe-roif et VCEdipe à Colone. Dégagé du soud de l'inTeiitioo, toai entier au lotii de la facture, il réussit à reproduire Tainnee, la timplicité, le nombre et l'harmonie du modèle antique. knm fon style se distingue-t-il ici par des mérites qui manqneot souvent à ses productiona originales. Malgré certaines fai- Uenea de détail, on pourrait dire que ces études, aujourd'hui trop ignorées, sont, à elles seules, préférables à tout son théâtre. Les dMBurt eux-mêmes ont été rendus fidèlement, et arec une heureuse souplesse. H serût à désirer que l'attention revint k cet essai doai qoelqnes parties rappellent l'industrieuse imitation d'André Chénier. EDea ont une fraîcheur de jeunesse, une fleur de nouToauté qui ne sa reneontre point dans ses antres créations. C'est au moins ose onvre tonte désintéresaée. ce qui fut rare chez ce déclamatenr cfltêié de politique, ei habitué à ces anachronismes dont les men- •oagen pesmonnés altèrent l'histoire, aux dépens de l'art ou de la vérité»

M6 LA nUGADIC S0D8 L'DIPIRB.

« Le discours fut porté à Saint-Cloud par M. Daru, et Bonaparte déclara que, s'il eût été prononcé, il aurait fait fermer les portes de llnstitut, et ra'eùt jeté dans un cul de basse-fosse pour le reste de nu fie. M. Dam me rendit le manuscrit çà et là déchirv« manjué ab irato de parenthèses et de traces «t: crayon. L'ongle du lion était enfoncé partout, et je croyais le sentir dans mes flancs. M. Dam ne me cacha pas la colère de Napoléon; mais il me dit qu'en conservant la péroraison, sauf une douzaine de mut», et en changeant presque tout le reste, je serais reçu avec de grands applaudis^oroents. On avait oop*c l« discours au ChAtoau ; quelques phrases y furent supprimées, d'autres interpolées; et, peu de temps aprè^. il parut dans les provinces imprimé sous cette forme. » Si ce récit est fidèle, Ji^seph Chénier D^ima* gina jamais un plus beau sujet de satire.

CHAPUBE IV

Lb patronage du Pooroir fbt an»i redoutable que ses colères. Henri IV banni de la scène;- conTeoances diplomatiques; le Roi de Cocagne. — Essai d'un th«^atre national et d'un art nouveau. M. Ratnocard. Les TenifUters, 1805. Jugements de Geoffroy et de l'Empereur. Illusions d'un faux novateur. La bonne volonté de con5tniire un Panthéon à la France. Les États de Blois (1810) Mttt sapprimés par ordre. Retraite du poète.

£n voyant inlervenir dans les questions littéraires romnipotence du caprice impérial, nous ne pouvons que compatir à la condition de ces écrivains auxquels le patronage du Pouvoir n'était pas moins à craindre qae ses colères* Ouï, ses caresses mêmes faillirent être parfois aussi périlleuses que ses violences. Le théâtre surtout fut alors semé d'écueils. Car l'histoire qui sera toujours sa plus féconde ressource dévîe facilement vers la politique. Or les rôles empruntés soit à la monarchie, soit à la république, risquaient, même contre le gré des auteurs, d'offrir prétexte aux regrets ou aux espérances des partis, et, par ces émotions, d'inquiéter un maître qui se défiait des œuvres les plus inoffensives.

Un souverain de si fraîche date ne put en effet tolérer des sujets sous lesquels se soupçonnaient des arrière-pensées hostiles à la dynastie qu'il prétendait fonder. C'est ainsi qu'il dut bannir de la scène

le panache blanc du Béarnais, parce qu*U était on signe de ralliement pour certain groupe de mécoo* tents qui, après avoir contribué à faire TEmpire contre la République, rêvaient une Restauratit>u, sauf à la renverser ensuite par une coalition libérale et bonapartiste. Des scrupules de haute bienséance ne permirent pas non plus que des personnes royales fussent compromises en des aventures tragiques et comiques dont l'impression eûtété pénii;** pour le patriotisme d'une nation, ou oOénsante pour la majesté des couronnes. Un jour, par exemp!«\ Napoléon interdit un drame qui représentait le t^l^ de Charles VI. Une autre fois, il fit remanier uuc pièce dans laquelle François I*' ne figurait point à son avantage. En 1810, au moment où Géorgie 111 venait de tomber en démence, on défendit encore \i reprise d'une comédie dont le héros, le Roi de O^:gnej passait pour fou. Bien d'uutres faits anakiinir> prouvent combien le tact, la prudence ou l'adn^^ durent être alors nécessaires aux poules qui cherchaient fortune en dehors de Rome ou d'Athècr*-. Cependant, la force des choses les invita de y. ^en plus à déserter un sol épuisé. Ce qui n'avait t* d'abord qu'un instinct de Tennui devenait dr^A y conseil réfléchi de la critique. En 1804, un articK- : . Mercure ne disait-il pas : « Est-ce qu'on n*a point \ . chez nous, comme chez les Grecs, des Gunilles nules dévouées aux Furies offrir aux contempora rmuets de terreur des morts suspectes, et des $uii'>sions ensanglantées? Que roanque^-il donc a r -

héros tragiques ? Les noms de Frédégonde, de Clotaire, de Mérovée, de Clovis et de Clodomir ne sontrils pas aussi beaux que ceux d'ÉtéocIe, de Poly nice, d'Atrée, et de Thyeste? Les r^nes de Chilpéric et de Branehaut ne valentrils pas ceux d'Againemnon et de Clytemnestre ? » Cet appel fut entendu. Sans énumérer toutes les tentatives qui le démontrent, nous en distinguerons une qui fit événement, à savoir la tragédie des Templiers qui parut, le 14 mai 1805, au milieu d'un enthousiasme égal à celui qui, en 1797, avait accueilli le dernier triomphe de l'école classique, VAgamemnan de Lemerder.

Si le public s'abusait en saluant dans cette œuvre aujourd'hui démodée l'inauguration d'un art nouveau, le vainqueur de cette soirée mémorable, H. Raynouard, avait du moins eu le mérite de l'àpropos. Dans un temps où l'on commençait à être las des redites mythologiques, il eut en efiet l'habileté d'aborder résolument l'histoire nationale, et rompit ainsi cette espèce de maléfice qui, depuis tant d'années, semblait condamner la poésie dramatique , à n'être que le plus fastidieux de tous les genres. Ce n'était pourtant là que le brillant début d'un homme d'esprit devenu poète par la volonté plus que par en-* tralnement, moins propre à l'invention qu'à l'érudition, élevé dans les idées du dix-huitième siècle, et fidèle aux doctrines de l'Age strictement classique. Aussi les esprits éclairés ne s'y trompèrent-ils pas; et, dans un feuilleton où bien des réserves atténuaient l'éloge, Geoflroy se trouva d'accord avec un

M LA T1U6ÉDIK S0TJ8 LIHPIU.

aatre juge, qai, sans être littérateur, ayaitlt pteètration d'un génie prompt à deviner sûrement toat oe qu'il ignorait.

« Cette pièce, dit Napoléon, m'a semblé trèsfroide, parce que rien ne vient du cceur, et n*j ta. Oubliant que le véritable objet d'une tragédie e<t toujours d'émouvoir, l'auteur s*est trop soucié d'av(»îr une opinion sur un fait qui ne cessera pas d'étnp enveloppé de ténèbres. A cinq cents ans de distance, comment serait- il possible de prononcer que le< Templiers furent innocents on coupables, lorsque les contemporains eux-*mèmes se contredisaient le> nns les autres? Tout ce que Ton peut dire, c'est que eette affaire fut monstrueuse. L'entière innocence des Templiers est aussi incroyable que leur entièn* perversité. » Cette remarque allait droit au dtTau; de l'ceuvre; car son tort principal fut d*étre une thèse plutôt qu'une peinture, et de ï^utenir nn procès en réhabilitation, &u lieu de fau^ revivre le^ mœurs d'une époque, ou de conserver aux personrs- ^ ges leur physionomie, aux événements les couleurs de la réalité. Cette apologie sentimentale d'un Ordn^ fhippé par un arrêt illégal ou inhumain rappt'hi: donc trop qu'avant de vouer tardivement aux lettre son Age mûr, Raynouard avait exercé, pendant virj: ans, la profc^î^ion d'avocat, pour assurer l'indep^ndance à ses doctes loisirs. Ici, l'homme du Pa!i> n'avait point encore quitté sa robe; il crovait phîdtr devant la Cour de cassation.

Très-expert dans la science du pouvoir absolu.

U TnÂOËDfE SOUS L'EMPmS. 851

l'Emperecir chercha vainement aussi dans ce tableau

d'histoire le prince impérieux, violent, et implacable,

qui, indifférent au mal comme au bien, faisait tour

à tour l'un et l'autre, par intérêt, sans le moindre

scrapule, et alliait aux intrigues d'une politique

froidement égoïste les calculs de la cupidité, les

ékns de l'audace, ou les éclats de la passion. H ne le

reconnut point dans les hésitations clémentes de

« ce personnage qui tremble devant un inquisiteur,

et semble ne demander aux Templiers que pour la

forme un acte de soumission, ou de respect y>. Ces

défaillances ne pouvaient plaire à celui qui entendait

si militairement les rapports du Pouvoir spirituel et

temporel. U ajoutait d'ailleurs que les héros de tra«-

gédie ne doivent pas être « tout à fait coupables, ou

tout à fait innocents » , mais offrir des contradictions

et des faiblesses qui les rapprochent de nous. Or,

cette observation était juste. Car il est certain que le

Grand-Maître nous eût émus davantage, si, moins

idéal et plus humain^ il s'abandonnait un instant à

ees troubles qui se concilient avec les résolutions

courageuses. Quant au jeune Marigny, qui a le tort

d'£tre amoureux sans que l'on sache l'objet de son

amour, l'inutilité de ce rôle n'est pas suffisamment

rachetée par l'hémistiche tant applaudi dans ces vers :

Tons marchent à la mort d'an pas ferme et tranqoille; On les égorge tons. Stre, ils étaient trois mille.

On peut encore regretter que le style soit trop lâche, qu*il manque de nouveauté, qu'il abonde en

SSS Là TRAGtBIB SOUS L'BMPIRfi.

fonnes vagues, communes, abstraites ou déclamatoires, et qu'il n'ait pas retenu le vif accent de no» vieilles chroniques. Mais, en dépit de ces notes fausses ou indécises, on se sent touché par le spectacle de ces victimes innocentes qui subissent le sacrifice suprême avec la sérénité du martyre. On ne saurait non plus contester l'effet pathétique de quelques beaux vers dont l'accent rivalise, comme un écho lointain, avec le sublime de Corneille. Dans les dernières scènes s'élève du moins un cri dYIoquente protestation qui va droit au cœur, et le récit grandiose du supplice se termine par un Irait qui s'impose au souvenir de la postérité. Les chants avaient cessé : voilà un de ces mots admirablement simples et expressifs qui assurent le gain d'une bataille. Aussi convient- il de ne point décrier à distance un légitime succès, que rendit très-%if le contraste de l'indigence universelle où languissaient alors les imaginations.

Hais Raynouard se fit illusion lorsque, se croyant en possession d'un genre, il en essaya bientôt U théorie. Dans son discours de réception k l'Académie française, où il entra le 24 novembre 1807, considérant l'action exercée par la tragédie sur l'esprit d un peuple, ne proclama-t*il pas avec une certaine emphase qu'elle devrait s'associer parmi nous à tous le<^ sentiments qui peuvent agiter le cœur d'un dtojen ? U aurait donc voulu transformer « le temple d^ Melpomène a en un Panthéon national ouvert à toutes nos gloires, et il se flattait secrètement d'en

être rarchitecte. En approuvant ces vues générales, nous ne serons pas de son avis sur ce dernier point. Tout au plus posa-t-il la première pierre. Quant à la seconde, c'est une autre question ; et, lorsque Ray- Qouard y mit la main, il prouva seulement combien les exemples sont plus malaisés que les préceptes.

Impatiemment attendus, les États de BloiSj qui virent le jour en 1810, ne furent en efiet qu'une galerie de portraits, sous apparence d'action dialognée. Si l'historien s'y retrouve dans l'exactitude des détails^ son inexpérience de la scène est flagrante ; et ce défaut s'aggrave d'une difiusion dont le prosaïsme n'est relevé par aucune saillie. La renommée du poète n'eut donc pas à souffrir de l'interdiction que prononça l'Empereur, après avoir fait jouer la pièce sur son thé&tre de Saint-Cloud. Dans cet épisode de la Ligue il avait vu de sérieux inconvénients, (c Les floges prodigués aux Bourbons sont les moindres, ^ dit le Mémorial; les diatribes contre les révolutionnaires sont bien pires. Si j'autorisais cette tragédie, on pourrait m'apprendre le lendemain que cinquante personnes se sont égorgées dans le parterre. Déplus, l'auteur a fait d'Henri IV un vrai Philinte, et du duc de Guise un Figaro : ce qui est par trop choquant. Car le duc de Guise était un des plus grands personnages de son temps, avec des talents supérieurs auxquels il ne manqua que d'oser pour commencer dès lors la quatrième dynastie. D'ailleurs, c'est un parent de l'Impératrice, un prince ' de la maison d'Autriche, avec qui nous sommes en amitié, et

naufrage; mais pourtant doué de facultés rares qui eussent fait meneille, si, partagé entre des instincti hardis et les énervantes timidités du goût contemporain, il n'avait pas manqué de cet équilibre sans lequel toute destinée est incomplète. Malgré les lacune» d'une intelligence aussi féconde à imaginer qu'impuissante à exécuter, il y eut donc des traits fort expressifs dans la physionomie de cet écrivain difibs, mais ardent, qui retrouva la tragédie grecque avec Agamemnonj la comédie latine avec Plaute, et soupçonna, dans PpUOj l'existence d'un monde dramatique dont il nous aurait ouvert les voies, s*il avait eu plus de suite dans ses desseins, oo plus de sûreté dans sa &cture.

Né à Paris, le 21 avril 1771, filleul de la prin£e>se de Lamballe, réputé prodige dès son enfance, il n'a\ ait que seize ans lorsque le patronage de la reine Marie- Antoinette valut è sa Méléajre la faveur d*ètre jouée à la Comédie-Française. La Révolution vint bru>quement interrompre le? succès d'un Chérubin qu. faisait déjà les délices de la cour et de la ville. Uêii. jusque dans le voisinage des jours sinistres, quand la tragédie cessa d'être au tbéÂtre, il fut encore a>sez heureux pour imposer à l'attention publique I« drame sentimental de Clarisse Barlawe^ qui attendrit les plus impitoyables. Son Lévite dÈphratfK affronta môme la Terreur; ou plutôt, ce sujet u*' pouvant paraître sans l'aveu de Uobespierre, l'aute .r ne voulut point s'abaisser à une démarche qui lu. coûtait, et se réserva pour des temps meilleur^.

Après le 9 Thermidor, il se dédommagea d*un silence forcé par une eiplosion de gaieté satirique, le Tartufe révolutionnaire^ bouffonnerie audacieuse que le Directoire ne tarda pas à interdire, peut-être parce qu'il s'y était reconnu.

Tels furent les préludes d'un talent qui ressentit le contre-coup d'une commotion sociale. Sa clairîojante sagacité comprit en effet que la sécheresse d'un art réfractaire à tout changement ne pourrait plus suffire à cette nation qui, au lendemain de sa délivrance, applaudissait le vainqueur d'Arcole et des Pyramides. Pourtant, des entraves respectées le retenaient encore ; car son premier pas dans la carrière fut une tragédie grecque. Acclamé par l'enthousiasme populaire, le 27 avril 1797, et couronné plus tard par ITnstitut, son Agamemnon donnait du moins on démenti glorieux à la spirituelle malédictioQ lancée par Berchoux contre la race des Atrides. C'est qu'Eschyle avait fait passer dans l'ftme d'un interprète ému conome un souffle de son génie, je veni dire une majesté singulière, je ne sais quoi de grandiose et de sombre. Oui, sous des langueurs de diction, nous sentons ici la puissance d'une sève généreuse. Or, cette verve intérieure, qui triomphait de la poétique des Saurin et des Marmontel, ne s'explique pas seulement par une inspiration directe, et puisée aux sources vives de l'antiquité ; elle se souvient aussi des visions sanglantes qui avaient laissé leur trace ineffaçable dans le cœur d'un poète. Représentée à deux pas de l'échafaud, devant les témoins

d'uQ régicide^ la légende d'Aigos retrouita donc comme un air de jeunesse dans la mélancolie , la pitié, l'épouvante ou Tborreur des attentats récenu. Mais Lemercîer ne tiendra guère les promes^^ de cette héroïque journée. Bien que, pos^é d une fougue vaillante, il ne cessât pas de se lancer en conquérant dans toutes les directions, il y eut toi^our» plus de témérité que de bonheur en ses hautes misées, qui provoquèrent cette épigramme de Lebrun :

Lamercier est-il bien Taulear d*Âgame9mom? Le Prude répond non ; OpAif » non ; PmU>, non.

Après avoir honoré d*une dernière et dign^ offrande Tautel de la Muse tragique, il le déserta pour encenser d'autres dieux. Parmi les entrepriaee dont la fécondité ne fut qu'apparente, paroe que teor ci* priée était déréglé, bomons^nous à «gnaler Pmu, drame comique dans lequel est misa en aoèoe U conqiiration qui assura le trAne ao due de Braganee.

Improvisée en vingtnleux jours, Tesquisa» de oelii amusante intrigue semble tracée par la ploiM de Beaumarchais, Nous y aimons la franchise d*aae plume incisive, le tour alerte du dialogue, la fiwaec d'un observateur malicieux, et la dextérité d'une main adroite à embrouiller ou débrouiller l'itabroglio des incidents. Entre Pinto et Figaro^ le duc de Braganoe et Almaviva, Vasconcellos et Bartbon , il y a certains airs de famille. Léger •! bru* lant, le style est, aussi lui, comme on in d'ar»

tifice dont les fusées se croisent, étincellent, éclatent, etéblouissent les yeux. Hais, si cet entrain nous fait penser au Barbier de Séville, l'analogie ne dégénère p<»nt en pastiche ; et c'est bien une création personnelle que ce vivant croquis d'une révolution durable accomplie, en quelques heures, par le courage et le sang-firoid d'un personnage assez habile pour délivrer un peuple de ses oppresseurs, et faire d'une province une nation. L'ambition de la duchesse de Bragance, si digne du trône que lui doit son époux, riodolence d'un prince qui devient roi sans le savoir et sans le vouloir, l'optimisme benêt et fanfaron de rarchevèque de Brague, les manèges d'un génie in* ventif qui va gaiement au péril conune à une fête : voilà des motifs qui se prêtaient aux plus piquants contrastes. Or, Lemercier réussit à mêler ingénieusement le plaisant au sérieux dans une pièce qui serait allée loin si le Premier Consul, conspiratem: émérite, n'avait jugé prudent d'étouffer les allusions suscitées par cette ironique peinture d'une osorpation. Impatient de se couronner lui-même, il ne pouvait être sympathique aux scrupules de ce Dnc pusillanime qu'il faut introniser malgré lui. Aussi, pour mener les choses en douceur et sans bruit, s'empressa*t-il d'accorder des congés à la plupart des principaux acteurs. Grftce à cette disperâon de la troupe, l'oeuvre dut bientôt rentrer dans l'ombre, sans avoir l'air d'y être poussée de force.

Do reste, Lemercier ne perdit point courage; et,

quelques mois après ce déboire, f Ostracisme^ oomni'' la Journée des Dupes, nous montre encore Téc!;^reur qui court de l'avant, mais à l*étourdie, et sa: « avoir cette confiance intrépide qui, chez un cLJ d'école, est un signe d'élection, une grâce d*éut. Outre qu'il ne crut point assez en lui-même p^ ur entraîner des fidèles, l'autorité lui fit défaut, p&r:: qu'un coin de manie gfttait ses meilleures intention^ : il rappelle ces inventeurs qui, faute d'avoir le ï<'ldu possible, se ruinent en découvertes excentriqu- -• 11 n'avait pas non plus cette force qui tient à la a :.stance d'une idée fixe. Trop prime-sauUer pi>ur m vouer à un genre spécial, il aima mieux voltii:er lidroite à gauche ; et cette ubiquité ne lui permit ; > mais le recueillement indispensable à l'artiste.

C'est ainsi que deux récits épiques, un Bomr' un Alexandre, firent diversion aux échecs qu*il \ ou réparer. En même temps, il consacrait une m^ * die à Charlemagne. Or, Bonaparte, qui en eut !i \ : meur, y vit une occasion d'interroger ropinii>n« a * approches de l'heure déci^i\e où il ^*app^éti.: > revêtir la pourpre impériale. Aussi laiss«-l-i; r tendre qu*il y avait lieu d'introduire dans le di * ment de la pièce une députalion pontificale, %t*' offrir au vainqueur des Saxons et au champii*o - Saint-Siégc le litre d'Empereur d'Occident. Mi caractère indépendant et fier ne pouvait &c |* une telle flatterie. Lemercier fit donc U »* uoreille, et ce fut sagesse autant que dignité ; car sait quel accueil re{ut le Cyrus dé Jonph Cbtn

* mm

qui, malgré ses engagements passés^ se chargea de rendre an service équÎYoqne.

Ce trait honore la personne, et vaut mieux, à lui seul, que toute la tragédie. Si le poëte n'eut pas tou* jours une tenue assez correcte, il n'en fut point ainsi du républicain modéré qui ne pardonna jamais an général Bonaparte d'avoir préféré la gloire de César à celle de Washington. D oublia même trop, ce me semble, l'hospitalité bmilière de la Malmaison où on le traitait si gracieusement; et la convenance n'exigeait peut-être pas qu'il s'aigrît jusqu'à la plus âpre amertume. Si un grain de mauvaise humeur était légitime chez un homme de cœur qui, perdant un ami, refusa de se- donner un maître, n'a-t-il pas excédé la mesure en renvoyant sa croix de la Légion d'honneur, le jour où le Premier Consul s'appela Napoléon I"?

Ajoutons, pour être justes, que la politique ne fut pas seule responsable de ses disgrâces littéraires. Car il ne faut point oublier que le rôle de novateur est souvent dangereux; or, le despotisme de la routine pourrait bien avoir été plus hostile à un insoumis que celui du Souverain qui n'eût pas marchandé sa bienveillance à des pièces dignes d'éloge. « Quand donc nous donnerez-vous quelque chose? » lui dit un jour l'Empereur qui était son collègue à l'Institut. — « Bientôt, Sire; j'attends », répondit Lemercier. Riposter à de sincères avances par cette spirituelle impertinence, était-ce équitable? J'en doute, et j'incline à croire que, de bonne foi

d*aiUenrs, un auteur malheureux aimait à se tramper lui-même en imputant au Pouvoir quelque»-UDe$ de ses mésaventures.

Ce qui le prouve, c*est^ par exemple, la chute de son Christophe Colomb^ joiié en 1809. S'il n'obtint point alors des suffrages mérités, le tort n'en fut-il f»a^ aux classiques dont Torthodoxie s'indigna de voir uo hérétique braver l'unité de lieu, et mettre ai scène l'intérieur d'un vaisseau? Un orage éclata, quand oo entendit ces vers :

Je réponds qu'une fois saisi par ces co<]uios. On t'enverra bientôt au pays des requins.

Dans la bagarre qui suivit, il y eut un mort, et plusieurs blessés. Pour faire représenter la pièce, il fallut la protéger par des baïonnettes.

Nul mauvais vouloir n'intervint non plus contre le vif succès de Plante^ dont Lemercier di^^ait : « U sujet de Molière, c'est un avare qui perd un trék>r: mon sujet à moi, c*est Plante qui trouve un avare. » La faveur éclata dès ce joli prolo^nie où Thalie d*^ fend Molière contre Mercure, qui lui en veut et ravoir traité en Scapin. Dans une intrigue on p^u trop légère, mais attachante, on fêta franchen&ent de» caractères touchés avec finesse, un dialoL'ue pétilu:.: et naïf, Tà-propos des réparties, et le naturel d .r. style ausdi limpide qu'allègre. Celte imitation de l'mtique fit donc son chemin sans le moindre ob^ti^.

Par conséquent, ne disons pas Irop haut que rKm* pire coupa les ailes à Népomucène. La venté plutAt qu'il fut un de ces ombrageux auxquels ne

platt nullement l'attitude de victime, ou de récalcitrant. Royaliste en 89, réactionnaire en 93, il s'aperçut, en 1804, qu'il était libéral, et, sous la Restauration, se persuada tout à coup qu'il regrettait TEmpire. Ce travers nous explique pourquoi il envoyait ses pièces à la censure comme un général lance ses soldats à l'assaut. Il eut ainsi plus de cinq grands drames tués sous lui, et il se parait de ces blessures comme d'une décoration reçue au champ d'honneur. Or, cette habitude de contrarier ou de taqainer tantôt le pouvoir, tantôt le public, finit par devenir un de ces plis qui ne s'effacent plus.

Après avoir nargué « le tyran », qu'il ne cessa pas d'aimer à son insu, malgré ses airs boudeurs, il finit par se moquer du sens commun en des poèmes qui firent scandale. Telles étaient déjà ses Quatre MétamarphaseSj dont la licence avait eQarouché même le Directoire, tant la Vénus qui inspira cette fantaisie malsaine ressemblait peu à celle qui préside au chœur des Muses décentes I Tels furent encore ses Trais Fanatiques, lubie philosophique, aujourd'hui presque introuvable, et qui n'a de valeur que pour des bibliophiles. Que dire de sa M&ovéide, où, profanant la légende de sainte Geneviève^ comme Voltaire l'histoire de Jeanne d'Arc, il blesse toutes nos

264 lA TRAGÉDIE SOUS LTJIPIRE.

délicatesses par une impiété qui n'a pas même le sourire de l'esprit? Jugez-en par ce sermon qu a prête à la mère d'Attila, voulant convertir son &!« au matérialisme :

Morocéphale alors rassure Son fils qu'elle enhardit an mal :

« Tu vois qu'il n'e>t dans la natorp Que Jeu, vent, eau, terre et nit^tal.

' Tout est matière qui s'attire, Et qui se repousse an hasard ; Et tout ce qui meurt est la part D'un nouvel être qui res]>ire.

Les animanx organisas.

Se rendant à la masse inerte, Renaissent métamorphosés.

Se transforment sans nulle perte Des corps qu'elle vient enflammiT La vie est à peine cha^^ée, Qu'aui plantes, aux vers dLsper««'e Elle sert à les ranimer.

Ne crains pas qn'ancnn Diea te damne : Sois, si tn veux, «ans nul remonis Mt''>chant, fourbe, impie ou profane ; Les morts sont en {Mix, et bien m^rt^ % I..es mdnes n'ont leurs domicilt*^ Que dans les corveaux vaporeux.

Toi, |K)'itique songe-creux, Laisse un tel rêve aux imbéciles.

On le voit, le fond et la forme se valent dm^ cette indigeste rapsodie, comme atis^i dans les quinze chants du manuel historique intitulé par sa fanlt-^:* les Ages français.

Mais ne faisons pas l'inventaire d'un portefeoilV

si encombré. Remarquons seulement dans tAU kmtiade le projet bizarre de substituer à la mythologie grecque un merveilleux emprunté à la physique moderne. Travaillé dès sa jeunesse par l'and^ition de marcher sur les traces de Lucrèce, et engagé de plus en plus dans ce dessein par l'amitié qui l'unissait à Laplace, au baron Thénard et à Dupujtren, Lemercier voulut être l'Hésiode d'une théogonie neivtonienne. II imagina donc tout un nouvel Olympe oh Psycholie^ Barythie et Proballène personnifient l'ftme du monde, l'attraction et la force centrifuge. Filles de Nomagène^ Déesse de l'équilibre, ces deux dernières divinités ont pour frère le demi-dieu Curçyre^ qui préside à la course elliptique des astres. Dans leur cortège figurent encore Syti' génie, Lampélie et Pyrophore, qui représentent les affinités électives, la lumière et le calorique ; Phoni, le Dieu du son, père des échos ailés ; la nymphe Ékctrone^ son époux Pyrotone, Sider ou le fer, marié à Magnégyne^ l'aimant, Ménie la lune, Bélion le soleil, Sulphydre ou l'hydrogène, et le vieux Métrogé, dans lequel s'incarne le Génie de la géométrie. Voilà les fantômes allégoriques auxquels s'amusait un paganisme extravagant , dans le voisinage de Chateaubriand et de Lamartine. C'était s'exposer tout au moins au ridicule d'être incompris, ce qui fut regrettable; car certain levain poétique fermente encore dans ce chaos. Des éclairs sillonnent la nébuleuse.

Ce n'était, du reste, que la préface d'une autre

M Lk TRAGÉDIK SOUS L'KMFIBE.

méprise encore plus étrange» la Panhfpùenria/if, monstre à trois tètes, Chimère qui chante, rit el aboie, mélange de délire et de talent, colossal fouillis où s'entre choquent des éléments étonnés de se rencontrer, mais qui auraient pu s'organiser en une création remarquable, si la raison et le goût n*y étaient comme submergés sous la marée montante d utie verve tantôt magnifique, tantôt folle ou grossière Telle page ne serait pas indigne d'Aristophane, ou de Lucien; mais telle autre n*est plus qu*uDe parodie de Chapelain. L'absurde y heurte le sablime, si bien qu'il y aurait là de quoi sauver un nom de l'oubli, ou le discréditer à tout jamais. En dépit de cette incohérence et de ces écarts, on ne saurait donc dédaigner sans réserve ce pandémonium où toutes les splendeurs et tous les crimes d'un âge bnatique se déroulent en des épisodes qui parfois égalent soit les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, soit le Puh tagruélisme de Rabelais.

Ne pouvant analyser un pèle-méle où l*art n'apptratt que pour disparaître, indiquons pourtant la pensée qui préside à ces jeux dont la fantaisie trop vairsbonde met en scène les éléments et les animaoi* des passions et des abstractions, la Mort, rÉtemitr, l'Espace, la Conscience, le Courage, la Peur, les an* ciens et les modernes, Tibère et saint Bernard, Attila et Copernic, Suliman et Christophe Colomb, TT.<mis et saint Augustin, LaTrémouilleet Satan, en uo mot, le ciel, la terre et l'enfer tourbillonnant anlDur d'nn héros moitié renard etmoitiélion,q uisertdeêen-

tre lox eoQtrastes d'une époque fécondeen surprises.

Témoin sceptique de plusieurs réYoIutions où il vit si souvent « mettre les lois hors la loi » , Lemercier avait pu observer de près les chétives et odieuses figures auxquelles l'illusion de la perspective donnait seule des semblants de grandeur. Désabusé par l'expérience, et assombri par des colères longtemps refoulées, il entreprit donc, de peindre la caricature de tous les rôles hypocrites joués ici* bas par la Gloire^ le Pouvoir et l'Amour. Transportant sa fiction dans les régions infernales, il suppose que les démons, affranchis un moment de leurs suppUces, profitent de cette trêve pour assister au spectacle de ces sottises humaines dont le xvi* siècle tut un des principaux théâtres. La rivalité de Charles- Quint et de François l" est le cadre de ce poëme qu'il appelle Charlequinade. Mais l'humanité, avec ses misères et ses hontes, paraîtra le véritable héros de cette fable misanthropique, où la trivialité de la farce s'associe à des accents de haute raillerie ; car il ; a là du Faust arrangé par M. Jay, et du Milton revu par Callot. Sous une fougue trop dévergondée, se reconnaissent donc les membres épars d'un poète.

Parmi les pages qu'on voudrait sauver, nous citerons le Dialogue de la Conscience et du connétable de Bourbon, la Plainte du chêne abattu par des soldats, la Dispute de Luther et du Diable, la Conversation de Rabelais et de la Raison, ou bien encore le Discours de la Ifort répondant ainsi à une fourmi,

dont la république vient d*étre bouleversée par le pied d'un cheval :

Ce colosse superbo

N'est qu'un cheval mortel qui broute, et qui piUrh'*rt>/.

Aveugles l'un pour l'autre, et d'instincts s*^|^ré».

Vous existez ensemble, et vous vons ignon*i«

n échappe à tes yenx par sa grandeur <»xtrcme.

Ta petitesse aux siens te dérobe de même.

Ainsi, tant d'animaux, diversement pr«iduit5.

Sont au gré du hasard l'un par l'autre détruit^

Tour à tour l'un de l'autre utile nourriture,

A tous également je les livre en fiAture,

Et les cède sans choix à l'aveugle appétit.

L'aigle est en proie aux vers, et le fort au petit

Te souvient-il d'un monstre à tes veux si terrible.

Au long dos écaillé d'émeraudes flexibU^.

Le lézard, dont la gueule effrayait vos ciiM

Un serpent en dîna dans ses tious écartés.

Ce pivert, qui dardait une langue afiilée

Sur votre colonie k sa faim immolée.

Fut mangé d'un vautour; et .H>n sanglant vaiiiq«r«'

Fut pris d'un épervier qui lui rongea le c<Fur.

Non, Joseph de M^stre ne désavouerait pas ce m* : ' En l'agrandissant, on peut y entrevoir, avec la i*^ losopbie désolée de Lucrèce, riropre^ion de oguerres européennes qui semblaient livrer le wot. à la merci du basard et de la violence.

Lamartine aussi retrouverait, à Tétat d Vl^u- * un de ses élans d^éloquence dans le Chant du S . inondant de sa sereine lumière les morts de Pi^ - . et s'écriant alors :

Fixe et tranquille an sein de tout mon nnivert. je répands mon éclat sur les mond«*s divers; Et j'aime à contempler la constante harmonir Des sphères traversant l'étandiM infime!

U est encore plus d'une heureuse rencontre dans ce monologue où la ville de Paris, ensanglantée par l'émeute, déplore ainsi les révolutions dont elle est la victime :

Gomme on me traite, hélas i Que n'ai-je pas à craindre?

Si je me plains sans cesse, ai-je tort de me plaindre?

Qnand je cède à mes rois, je me sens rainer;

Quand je sors de leurs mains, sais-je à qui me donner ?

Ceux qae j'appelle à moi sont espions on traîtres,

Ou se font mes flatteurs pour s'ériger en maîtres.

L'hydre que je nourris, épouvante de tous,

S'apprivoise au Pouvoir qui caresse ses goûts.

On la soûle de vin, de lard et de saucisses,

On l'attire béante à des feux d'artifices ;

Je prévois leurs complots, et n'y peux échapper;

Je passe ainsi pour folle, oa facile à duper.

Voilà donc mes chagrins dont j'aQecte de rire,

Ce qui soulève en moi mon levain de satire,

Et pourquoi je chansonne en de malins couplets

Mes bourreaux décorés, et leurs altiers valets.

Ces fragments, et d'autres perdus dans le médiocre ou l'absurde^ sont les pjremiers symptômes de cette indiscipline qui renversera plus tard toutes les barrières élevées entre des genres jusqu'alors incompatibles. Les sourds murmures d'une révolte grondent en effet dans

Ce dialogue en vers, qui, plaisant et tragique.

Descend à la satire, et s'élève à l'épique ;

Où chacun des acteurs, en ses mœurs et son rang,

A son propre langage, et son ton différent ;

Un style qui descend du tour noble au vulgaire,

Evitant mieux l'ennui qu'en un mode ordinaire.

Les témérités A' Ahasvérus^ et de la Légetide des

270 LA TBAOiDIB SOOS L'EMPIRE.

iUdeSf ont été dépassées d'avance par ce poème où, non contente d'évoquer les allégories de la Nature, de la Loi, de T Église et de l'Anarchie, une inufrination scolastique comme le Roman de la Rase prête la parole à l'Ivresse^ àia Louange, à la Frayeur, à la Honte, et va même jusqu'à faire conver^r U Métempsycose et la Méditerranée, sans compter k< requins, les phoques et les baleines. N'allez pourtii.t pas regarder Lemercier comme un provocateur, et un révolté ; car c'est presque à son insu qu'il s'émancipe, et ses timidités égalent ses audaces.

On le vit bien lorsque, plus tard, dans son Cour^ analytique de littirature^ il se déclara si résoiûmt'iit l'adversaire d'une école encouragée par ses bons et ses mauvais exemples. Au lieu d'avouer pour bêritii r^ ceux qui lui faisaient l'honneur de le considérer comme leur devancier, ne devint-il pas subitemei.i hostile à des entreprises qu'il réprouva? On lui disâ.: un jour que les nouveaux \enus étaient se^ eufanti» : «Oui, répliqua-t-il malicieusement, mais des entinu trou\és. » Il déclina donc cette paternité fortuite, et s'obstina même à refuser sa voix à M. Victor \im.^\ sans se douter qu'il lui laisserait son fauteuil à TAca* demie française. Voilà comment finit celui qui, smr 1 Kmpire, avait subi les excommunications de.« Grands Prêtres clas>iques I

Mais ces brusques soubresauts trahissent un df< travers de son humeur. Il prétendit toujours ('\Tt seul de son avis. Aussi se tourna-t-il contre ses sen* Uroents de la veille, dès qu'ils cebsèrent d'étra fun

LA TRAGÉDIE SOUS L'JEMPIRE. 27i

monopole, et son privilège. Malgré la ferveur d'un zèle soudain pour « les saines et austères doctrines », qu'il foula si souvent aux pieds, il n'en avait pas moins écrit, avant la Préface de Cromweli : a On répète, par routine, que la langue est fixée ; or, loin d'applaudir à cet axiome banal, j'affirmerais nonseulement que chaque écrivain se distinguera toujours par un style particulier, mais que chaque genre comporte le sien, dont le secret est la mobi* lité des sentiments et de l'imagination. » On ne saurait mieux dire, et toute une révolution désirable est ici renfermée comme en son germe.

Tant que sa plume obéit à ce principe, ses écrits tranchèrent sur le fond terne de la littérature ré* gnante. Mais, alors même, une forme rude, inégale et barbare ne soutenait point l'essor d'un in- Tenteor dont la faconde souvent déclamatoire est bien contemporaine de cette génération qu'animèrent les fiévreuses ardeurs de Danton et de Camille Desmoulins. Chez lui, tout ne fut-il pas improvisation et hasard? N'obéissant qu'à des boutades, sa turbulente facilité se prodigua, sans choix ni mesure, en des expériences contradictoires qui déroutent l'observateur. Comment fixer un jugement sur ce poète qui^ ^ur à tour, renia les classiques, après 3 être signalé par la dernière de nos grandes tragédies, et les romantiques, lorsque leurs victoires eurent, à ses yeux, le tort impardonnable de faire concurrence à sa Frédégonde^ à son Charles VI j à son Louis IX j h son Charlemagney à son Richard III,

272 LA TRAGEDIE SOUb L'^PIRE.

en ua mot, à tous ces héros qui avaient souhaité d^ si bon cœur la chute de l'Empirei pour ^*élan^»•^ enfin librement sur la scène? Us durent en vouloir d une École qui venait tout à coup accaparer, à leu!> dépens, l'attention du public. Au lieu de montn r leur dépit, ils auraient dû se» dire plutôt que ceannées d'attente avaient vieilli la plupart d*eotr* eux. Mais, s'ils ne s'en aperçurent pas, on ne le \.: que trop clairement autour d'eux, jusqu'au jour lù la mort de Talma ruina les dernières espérance de:. poète qui, moins que tout autre, pouvait se pass^^r d'un grand acteur. De là l'isolement volontaire où •«• retrancha sa vieillesse. Or, le silence est frère dr l'oubli. L'auteur à'Agamemnan et de Pinto re>:e pourtant la figure la plus curieuse d'une èpoqur ingrate. Pour briller au premier rang, que lui manqua-t-il? L'à-propos. U naquit trop tôt, et moiH rut trop tard. Voilà pourquoi il ne fut qu'un origioa . auquel nous refuserons, mais à regret, 1 original. \ véritable.

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