CHAPITRE V
M. ÉTIBNXK* L€ H^v€, Lf Chnudrofmi^ kfummr ifÊM, i> ^'•.' iteSuretnes. Les Deux Mrre*\ La Petite Kcoie liet Prr^. Lm J*^ Femme rolère, Bruei/t et Pahutrat. — L«* <ltr»flrur .l»-« D''-î?'. £49 Dmrx Gendret, Il y ngeunit Rt»>c t^rro d'anci'^at mol''*, t^
(*4ract«rei^. Le rêvent de U méiUiUe. U^uQTcrte ii« ('ohuds. l ' (]ueittioQ de pl.iifi.il. Confn>tiUtiun du mo^ièl** «-t dr U '. T' : d'habileté nuit. <~ VMtrignnte» Un reosrur cniMir^. Sf'ut I Fj pire, U comt'die fut reUlivemeui »u|xTit urc à la Intrù*-;-** Cuttc* ■
>ioii.
YoulADi oaractériser lee auteurs qui, sous I'Ebpirei représentèrent le mieux la littérature driisa» tique, nous en trouverons Texpression la plus vraie dans le théAtre de M. Etienne. Car sa rêputatî«M« s*épanouit sous le plein éclat de Tastre impérial, \er^ 18i0, entre Tallégresse de nos récentes victoires et le deuil des désastres imminents. Suivons-le donr dans la carrière qu'il parcourut depuis le Consulat jusqu'à la chute du régime qu'il servit avec un dr* vouement aus^si ^in^è^e que bien nVoraponso.
Né le 6 janvier 1778,à (Ihaniouilly, dans la Haut^* Alame^ M. Etienne dél>arquait à Paris, en 17%, tan^ autres ressources qu'une physionomie avenante t* une intelligence tnVsou pie qui s'annonça bientA*. sur des scènes srcondaires, par des impromptus «n: s'essayait, sous un air de folie, la malice d'un k-n sens avisé qui cherchait fortune. Si te Rèvt et »> Chaudronnier homme dÈtai sentent trop la larw
LA GOMÀDIË SOUS L^ËMPIHE. 335
OU même l'arlequinade, dans le Pachà de Sfirènes s'accusèrent déjà des intentions qui eurent quelque portée pratique. Ne s'y moque-t-il pas finement de la vaniteuse manie qui, dans l'éducation des filles, attribue aux arts* d'agrément une importance exa^ gérée? Sa seconde pièce, les Deux Mères (1802), trahit aussi de sérieux instincts. Elle s'en prenait à la Diligence de ces femmes trop mondaines qui, par amour du plaisir et coquetterie coupable, oublient les devoirs de la maternité. Du même fond procède la Peiiie Écok des Pères. C'est tout un sermon de pédagogie domestique. Il y inflige une verte re« moDtrance aux parents qui prétendent devenir les oamarades de leurs fils, et, sous prétexte qu'un père doit être l'ami de ses enfants, ne se font aucun scru'^ pule de les associer à leurs dissipations les plus équivoques. Une leçon vivante signale donc ici les périls de cette indulgence aveugle dont la suite se** rait le mépris d'une légitime autorité.
Dans la Jeune Femme colère j la morale est encore en jeu. Son rôle y consiste à corriger un défaut par une imitation qui l'exagère, à la façon d'un mi<mir grossissant. Cette méthode homœopathique avait inspiré déjà les Adelphes de Térence qui nous offraient l'exemple de Déméa faisant comprendre h 8on frère Micion,par ses folles largesses^ les dangers quWratne une faiblesse complaisante jusqu'à la complicité. Ici, c'est un mari qui, pour guérir le caractère irascible de sa jeune femme, oppose à ses emportements des éclats plus furieux encore. Peut*
•l\ê LÀ COMÉDIE SOLS L EMPIRE.
être jugera*i-on que ce remède violent ne coo^ient guère à la douce température d'une lune de miel, et qu'un traitement persuasif serait alors plus vraisemblable. Si rélève s'avisait de crier plus fort que son maître, il s'ensuivrait un véritable charivari. Lorsque Fénelon entreprit la cure du duc de Bourgogne, il ne paciGa ses accès qu*en lui montrant d*-^ visages abattus et consternés. Pourtant, mal,;;ré o*^ objections, l'idée reste plaisante; et, comme lesfiectateur n'eut pas le loisir de la réflexion, il se lai>a divertir sans résistance. Nous en dirons autant dune autre fantaisie intitulée Brueys et Pataprat[\H\)1j, Ce n*est qu'une anecdote ; mais elle se reatmoundt par une tournure toute parisienne, l'agilité du dialogue, un dénoûment agréable, et des vers bien ifnus qui se retiennent d'emblée.
Cependant, ce n'étaient là que des levers de rideau, et M. Etienne ne leur devait encore que la faveur d'une administration attentive à tirer parti des plumes circonspectes et accommodantes. Les prémirc^ de sa verve attirèrent en effet sur lui les ref:ard« àf M. àlaret, duc de Bassano, qui distingua le jeufi' auteur, alora employé dans les rourrage> de Tarnitt', au camp de Boulogne. Il rapprocha donc de sa personne comme secrétaire ; et ce fut en cette quali:<* que M. Etienne accompagna bientôt un des pla« laborieux commis de r£iupcreur dans sa mission de Pologne. On l'y chargea spécialement de surveil'i* le^ feuilles instituées pour incliner les esprits \tn <a médintion française. Ce noviciat politique, dont !e
zèle fut très-intelligent, le désignait d'avance à un poste de confiance intime. Aussi, lorsque TEmpereur crut devoir mettre la main sur l'ancien Journal des Débais j s'adressa-t-il à l'habile serviteur qui venait de faire ses preuves de discrétion et de docilité. On s'empressa de lui confier une censure délicate qu'il déroba sous le titre de Directeur. U ne tarda pas ooQ plus à remplacer Esménard comme chef de division de la Presse, au ministère de l'Intérieur ; et il occupait cette situation considérable, quand réclatant succès des Deux Gendres lui ouvrit à deux battants les portes de l'Académie : bonne fortune que ses amis lui annoncèrent par un billet portant ce verset emprunté aux actes des Apôtres : Et elegerunt Stephanum^ virum plénum Spiritu *.
Ce jeu de mots ne disait rien de trop. Car cette comédie fut incontestablement la meilleure qu'aient vue se produire les premières années du siècle. Ce n'est pas que l'intrigue en soit très-originale , ou trèsserrée. Toute la question se réduit à savoir si un beau-père, indignement exclu du domicile de ses deux gendres, va coucher à la belle étoile, ou trouver aillairs quelque honnête abri. L'arrivée d'un ami tranche ce nœud ; et les deux égoïstes finissent par restituer, non sans un peu trop de précipitation, ies biens qui leur avaient été donnés avec trop de lég^té. Ymlà toute la fable, et elle n'est pas neuve. Car, sans parler du roi Lear, ni remonter à un conte
1. Et ils choisirent Etienne, homme plein de l'Esprit^ ou plein uViprit.
du xiu* siècle, où se rencootre le germe de œ sojet, l'ingratitude filiale avait inspiré déjà plus d*un gn^e et piquant réquisitoire, entre autres f École Jt> Pères. Piron, s*y faisant le défenseur des vi iae> mœurs bourgeoises, s'élève, en effet, mais avec plu» d'honnêteté que d'éloquence, contre cette teDilre>i« malentendue qui dégrade le caractère paternel, el habitue les enfants à un égolsme ^séez ingrat piur renier un jour les plus rigoureux devoirs. La moraluinalve du vieux fabliau se reconnaissait dans la mr* saventure du trop débonnaire Géronte, qui a le tort de nous faire rire, et parfois b&iller, aux dépe:.« de sa dignité. Bref, il n*y avait là qu*ane gro^iùre ébauche, tracée à la h&te par un improvisateur qui n'eut jamais la patience de mûrir ses conceptior.>. Ce motif était donc disponible encore, et n*at:f ridait, pour paraître avec avantage, que rindu»ir> d'une main expérimentée. Se l'approprier fut le on • rite de M. Etienne. D'abord, il crut devoir un.pérer l'odieux d'un tableau qui révolte : il y réussi très-adroiteraeut en sub^tituant aux trois fiU drui gendres, dont nous détestons la vilenie, mais Mt« que la nature ait droit d'en murmurer. Pùur l<> rendre plus vivants, il sut donner à chacoo deu^ une physionomie personnelle. Ce ne sont plus simplement ici des avares dont l'avidité brutale s'accuse au grand jour, maisdes fourbes qui voudraient trco' per les honnêtes gens ; car ils visent soit à la ct-osidération et au crédit, soit aiu bonneurs et au\ empbis.
L'uD, Dervière, se déguise en philosophe humanitaire. Il s'est fait bienfaisant pour être quelqu'un, on quelque chose. Grand auteur de brochures déclamatûiresy grand orateur de comités bruyants où Ton parade, sans qu'il en coûte rien,
Il a poussé si loin l'ardeur philanthropique^ Qu'il nourrit tous ses gens de soupe économique.
Mais les principes n'y perdent rien ; car ses écrits font tapage de généreux sentiments.
S'il ne sait pas chez lui garder un domestique, Sans cesse il plaint le sort des nègres d'Amérique.
L'autre, Dalainville^ est un vaniteux remuant qui s'est mis entête d'arriver à un ministère, ou tout au moins à une direction générale. Or, pour parvenir h ses fins, il lui faut séduire l'opinion, c'est-à-dire les salons où s'accréditent les noms, où se concertent les influences. Il s'arrange donc de façon à en imposer par de beaux dehors, qui lui prêtent des semblants de vertus, ou de talents. Surtout, il entend à merveille l'art d'éviter le scandale, ou le ridicule.
Voilà les espèces en faveur desquelles Dupré, leur beau-père, s'est imprudemment dépouillé de tout son patrimoine. Il eu est réduit à résider six mois chez l'un, six mois chez l'autre : encore est-il traité comme un parasite gênant, ou un témoin importun. Hais il ne se laisse pas humilier longtemps par les drôles qui le font repentir de son aveugle confiance.
340 LA COMÉDIE SOUS L'ElIPlIiE.
Au lieu de se résigner à élre dupe, il se révolte doac, et songe à s'affranchir, surtout quand son vieil ami Frémont est venu lui monter la tète, (rest alors quil prépare une revanche dans laquelle triomphe la dex* térité du poète.
En effet, tandis que Piron se borne à expliquer par une raison d'intérêt le piège où tombent les fiis dénaturés que l'espoir d'un héritage imprévu décide à se dessaisir du gage dont ils étaient nantis, M. Etienne use d'un ressort tout à fait conforme aux caractères de ses charlatans. U les punit par la crainte de la rumeur publique, et c*est leur by po* crisie même qui devient l'instrument d'une juste déconvenue. Dalainville est sur le point de toucher au but que poursuit son ambition ; Û croit tenir enfin son portefeuille; il reçoit de tous côtés des oompli* ments, même de son beau4rère qui le déteste; sa femme en est toute transportée, elle se voit drja trônant dans son hôtel, s*étalant dans ses équipa^-f^ et ses loges, quand éclate soudain une lettre do M. Dupré, déclarant à ses gendres que leur» pn>* cédés honteux ont poussé sa patience à bout, que les ressources dont il dispose encore lui permelleni de reprendre son indépendance, et qu'il va produire au grand jour une noire ingratitude. On se figure les conséquences de cette menace : elle est comme un coup de foudre. Pris d'un effarement loot à fait comique, voici que les deux Tartufes se jugent perdus, trânblent pour leur pot au lait qui se brM, et sa gourmandent à l'anvi de mutuels repcuctef.
Prenez garde, dit le philanthrope au ministre désigné:
Tons les yeux aajoard'hai semblent flxés sur vous ; Votre élêTation a fait bien des jaloax ; Vons sentez que poar enx l'occasion est belle* De tout Paris, demain, ce sera la nonvelle. Aux mots de fils ingrat, de père abandonné. Je crois Toir contre vons le pnblic déchaîné* Ponr l'homme qui s'élève, il est impardonnable : C'est nn besoin pour lui de le trouver coupable. La foule des méchants va, vons le pensez bien, Dire qu'un mauvais fils est mauvais citoyen*
Maïs Dalainville est en fond pour la riposte : car il a beau jeu contre Dervière. Ne répond-il pas :
Si je dois du public redouter l'injustice, 0 peut aussi sur vous exercer sa malice : « Le voilà, dira-t-on, ce mortel bienfaisant, Appui du malhenreux, soutien de l'indigent ! De ses nombreux bienfaits il a rempli la terre : Il fut humain ponr tous, excepté pour son père. »
C'est ainsi que chacun rejette la faute sur son complice. Madame Dalainville, la mondaine, la frivole, l'oublieuse, a sa part, elle aussi, dans les récriminations communes, et ne manque pas d'être ch&tiée par où elle a failli. Jugez-en d'après ce joli portrait, esquissé par Comtois, le valet qui venge à bon droit ses griefs, et ceux de son mattre dépossédé. Car, si l'un souffre au salon, lui^ il p&tit à l'office. N'estnl pas le domestique des domestiques, le premier levé, le dernier couché? On lui refuse une livrée, on le tient
3i2 LA COMEDIE SOUS L'EBIPIRB.
pour un goujat I Mais il se rattrape bion, dë^ que >a langue peut impunément se délier! Écoutez :
Le désir de briller, l'amour de la parore,
Fait taire dans son cœur la voix de la natora.
Elle vous aime aa fond ; main cent futilité
Occii|>ent tuut son tem^is. Si vous vous prr^nlex.
Elle réiiète un pas, ou bien elle étudie
Quelque rôle nouveau dans une comédie.
Car la mode du jour est d'apprendre aui enfants
Tout, hormis le respect qu'on doit à ses parents.
Le jour de votre (été, elle n'est point vrnae.
Je n'en suis pas surpris. Comment Taunex-votts %De?
Madame, à son hôtel, ava*.t siKrtacIf* et lui ;
Le soir, elle jouait dans l'Amour /l/ia/;
Et vous concevez bien qu'une si grande affaire
Ne lu: permettait i>as de songer à son père.
Aussi Dalainville a-t-il quelque raison de lu adresser cette mercuriale :
N'élifz-vons pas d'un père et l'espoir, et l'appui? Qui donc, si ce n'est vous, eiU di) veiller sur lui ? Accablé de travail, était-ce à moi. madame. De lui donner un temps que le public r^lame?
A ce^ réprimandes elle ne répond que par di^ pleurS| ce qui redouble lemui plaisant de son mari ; car il a grand monde chez lui, et il ne faut pa» qu'on s*aperçnive de ces larmes : elles l'accuseraient 1
Essuyez-les, madame ;
C'est fort essentiel, je vous en a%ertis :
Oui qui dînent cliez moi ne vmt pas nés amb.
Ce sont là des traits excellents, parce qu'ils jail*'^ sent tout naturcilement des passions et des carec*
tères. Quelques-uns ont la justesse d'un proverbe, notamment celui-ci :
La charité jadis s'exerçait sans éclat ; A Paris, maintenant, on s'en fait un état.
Agile et net, incisif et franc, le dialogue est ù Tunisson. Nous voudrions tout citer, car chaque détail a son prix. Parmi tant de légères peintures où sont fixées en passant les mœurs du jour, détachons au moins la piquante description de ces dtners d'apparat, où se rencontrent
Des hommes en favenr, de graves personnages, Qa'on a soin d'inviter, pour avoir leurs suffrages; Quelques seigneurs venus des pays étrangers, Et s*efforçant en vain de paraître légers; Certain^ mauvala plaisants courant par tout le monde, Et flairant un repas d'une lieue à la ronde, Misérables bouffons, parasites connus, Des Lucullus nouveaux courtisans assidus ; D'autres dont Tinduslrie est la seule ressource. Vrais courtiers de bureaux, politiques de Bourse, Chaque jour, de scandale et de propos méchants Fabriquant un recueil, pour divertir les grands ; Hommes perdus d'honneur, avides mercenaires, Qui. tour à tour agents de plaisirs et d'affaires, Par leur impertinence indignent tout Paris, Et 86 sont fait un nom, à force de mépris.
N*oublions pas non plus Tallusion lancée contre ces faillites qui ue ruinent que les créanciers, et après lesquelles, s'élançant dans un brillant équipage, l'escroc millionnaire dit nonchalamment :
Je vais m'ensevelir au chAteau de ma femme.
Bref, ce fut un de ces événements qui mettent un
nom hors de pair; mais ces joies d'ooe nctoire qu'enviaient des regards jaloux furent bienlAl litmbiëes par un incident dont le bruit fit tempête dans le silence universel de TEmpire. Le prétexte de tout cet émoi fut la découverte d'une pièce de colléfre« intitulée Conajca, marchand d'Anvers, composée en 1673 par le jésuite Jacques Rinold, et dénîchre dan^i la bibliothèque du duc de La Vallière. D«** rivaux qu'impatientait un concert de louants s*empres^ renl tout à coup d'aflirmer que les Deux Gendrrt étaient une nouvelle édition deTancien scénario. Ce ne fut d'abord qu'une sourde rumeur, circulant à voix basse dans les cafés, les athénées et les théâtres. Puis, la malveillance politique envenimant la question (car il était doux de surprendre en faute un personnage ofGciel, et constitué en dignité), on prononça tout haut, et on imprima tout vifs les gTi>> mots de plagiat on de voL L'orage prit de telles pn>* portions que le protégé du duc de Rovigo dut enfin s*expliquer. Dans une spirituelle préface, il coa* mença par éluder une accusation qu*il traitait avec le sans-façon leste et dégagé d*ime conscience forte de son innocence. Il reconnaissait seulement qu'il avait reçu d'un ami, M. Lebrun-Tossa, le eaneris d'une piéi^e en trois actes. Mais, loin de lAcher pn^ , la cabale, qui soupçonna quoique embarras s^his rélicences, n'eut rien de plus pressé que d'offrir public l'occasion de confronter le modèle et la prétendue copie.
Le 3 janvier 4812, Ccnaxa (que M. ÊtieoiK
LA GOBIÉDIB SOUS L'EMPIAE. 345
s'obstinait à appeler Onaxa) eut donc les honneurs d'une r^résentation au théâtre de l'Impératrice, alors dirigé par Duval, le concurrent aux dépens duquel M. Etienne portait les palmes vertes de rinstitut. Sur ces entrefaites, M. Lebrun-Tossa, qpéraat subitement une manœuvre assez équivoque, passa du c6té de l'ennemi, et vint divulguer plus d'un secret de ménage daos une brochure qui se terminait ainsi : « Quoi l je vous ai donné trois aunes de bon drap d'Elbeuf, et vous jurez n'avoir jamais reçu que l'échantillon d'un échantillon de drapl »
En résumé, la situation devint fausse pour l'inculpé qui, tout bien considéré, demeure convaincu d'avoir trop usé de finesse, et de discrétion intéressée. H eût été plus habile d'avouer ce qui n'ôtait rien à son mérite. Car, outre que ce n'est point une idée unique et merveilleuse de fonder un motifdramatiquesur un partage entre-vifs, on reste toujours original, lorsque d*une mauvaise comédie on en tire une bonne, à l'exemple de Molière, qui prenait si volontiers son bien où il le trouvait . C'eût été le cas d'appliquer celte épigramme du xvm* siècle :
Un jour Regnard et de Rivière, En cherchant un sujet que Ton n'eût point traité, TrouTèrent qu'un Joueur serait un caractère
Qui plairait par sa nouveauté.
Regnard le ût en vers, et de Rivière en prose :
Ainsi, pour dire au vrai la chose,
Chacun vola son compagnon, quiconque aujourd'hui voit l'un et Tautre ouvrage
Dit que Regnard a l'avantage
D'avoir été le bon larron.
3M LA COMÉDIE Si^lS L'EMPIRE.
Si M. Etienne eut quelques torts de conduite en cette affaire, le plus grave fut, à coup sûr, de tomber au-dessous de lui-même, lorsqu*en 1813 parut C Intrigante^ pièce qu'une interdiction préserva seule de mort naturelle. 11 y mettait en scène un honoét^ négociant qui refusait d'accepter pour gendre on homme de cour introduit dans sa maison par les manèges de sa sœur. Au fond, rien de plus inoffenMf que les doléances de ce bourgeois, dont le bon $en^ s*écriait :
Mon respect pour la Cour a Movent éclaté. Et nal n*e5t plus soumis A 5on autorité. Mais que |)eut-elle Taire A l'hymen de ma filli» ? Je suis sujet du prince, et roi dans ma tamille.
Pourtant, le ministre de la police générale n en ju«:t j pas de la sorte; et dansce passage, comme en d autrv^ semblables, on voulut voir une protf^station cttntrcertains caprices omnipotents qui mariaient d autirite des filles nobles, ou de riches roturières, aui ofL* ciers brillants qu'improvisait la fortune de n«^ armr- Aussi Tordre fut-il donné de sus|)endre des représentations où Tanimosité des partis pouvait chercha * malice.
L'écrivain qui, Censeur lui-même, lut alors censuré, se trouva donc puni par où il a%ait pérL*-. C'était lui pourtant qui venait de dire très-hant, en son di>rours académique : « Si tu revivais nous, di\in Mulière, quel vaste champ s'ouvhi devant loi! Sans doute, on t'opposerait de Di-:;* veaux obstacles; mais ton courage serait di^mr kI-
ton génie. Tu saurais peindre le courtisan sans offenser la cour, l'ambition sans atteindre .rboinme qui 9e dévoue au service de la patrie, le flatteur sans outrager le sujet qui rend un légitime hommage à son Prince... Et, si, malgré tant d'efforts, tes travaux étaient méconnus; si, malgré tant de génie, tes chefe-d'œuvre étaient proscrits, tu te réfugierais au pied du trône^ et tu y trouverais encore un grand monarque pour te protéger. Âh I sans doute le héros qui d'un bras victorieux rouvrit le Temple des Muses sourirait au plus cher favori de Thalie. Le Souverain qui associe tous les talents à la gloire de son règne est l'appui de l'écrivain qui en accroît la splendeur; le Législateur qui réforme son siècle est le soutien du moraliste qui Féclaire. Non, Molière, tu ne l'implorerais pas en vain ce monarque invincible!... »
Interprétée par la disgrftce de l Intrigante^ cette tirade contient la moralité de notre chapitre sur la comédie. Non, quoi qu'en ait dit l'homme heureux que son bonheur rendit optimiste, et le haut fonctionnaire obligé par la reconnaissance, non 1 Molière n'aurait point eu, sous Napoléon l", les mêmes privilèges que sous Louis XIV. S'il en avait usé avec les anciens jacobins devenus barons de l'Empire aussi librement qu'avec les marquis de son temps, il est vraisemblable que le monarque invincibi o'eftt pas invité le poète à partager sa table, ëT^e-fét bien gardé de tenir Tenfant d'un acte)ir sur les fonts baptismaux. Sans doute, il est tigfnéraired'affinner, par conjecture, que nous sCrions à jamais
SM LA COMÈDlfi SOUS L'BMPIBK.
privés de certain chef-d'œuvre anqael fat un patronage tout-puissant; mais nous estioioD» que la Providence eut ses raisons pour ne point ajourner la venue de notre grand conique pi»qu'au sénatus-consulte de 1804. L'expérience de M. ÉUenne est décisive. Car, lorsque voulant édtirer son siècle, le moraUsie invoqua « la Léfidaêem qui Tavait réformé », on ne lui répondit que par une suppression qu'il fallut subir, sans aneiine chance d'appel ; le Ldgidaiewr avait si bien refermé le siècle que pas une voix n'eût oeé défendra W nwralisiê.
Faut-il en conchire que « Thalie », oooum on disait, ne compta plus alors de fidèlea? hmart^ ment non, et Tétude qui précède démentirait ce pe»simisme- Que serait-ce donc si, an lien de viâter seulement un état-major, nous passioM en rev i;e l'armée régulière qui tenait joumeUemeot la campagne, et tous les firancs-tireurs qui voltigeaieBii à droite et à gauche, sur les ailes de cette infiuiterit poétique? Mais n'évoquons pas ces inconnus, oa «v* oubliés : Monvel et son Amani bourru^ Cailhava n ses pastiches de Molière, Duroaniant et ses imbroglios, Riboutté et son Mimsire anglais^ Engèot de Flanard et sa Nièce $uppo$éey Creurt de T fiiicir et son Secret du mariage j Chartes de Longcbam|ia et son Séducteur amoureux^ Lafontaine tl sa Ctmva sane amoureuse, Dieulafby «t son amusant qoipn>quo de Défiance et MaUee^ Holhnan et son Or^f^ naly François Roger et son Avoeai^ qui, «Ile fe».
LA œMEDIE SOUS L'EMPIRE. 349
gagna brillamment sa cause, puisqu'il lui valut un fauteuil d'immortel. ^
Laissons aussi dormir en paix tous les héros des innombrables vaudevilles qui peuplèrent alors tant de scènes grandes et petites : les Belmont, les Dorimont, les Dermont et les Fiorimont; lesBelville, les Dori ville, les Derville et les Flori ville; les Belcourt, les Doricourt, les Dercourt et les FJoricourt. Ne réveillons pas non plus les ombres des Gélestines, des Caix>lines, des Âlexaadrines, des Cidalises, des Estelles, des Sidonies ou des Pamélas, qui firent alors battre tant de cœurs. Ces noms si imperson-* nelsy et qui ne varient gu^, paraîtraient bien démodés à notre goût dédaigneux, et blasé par l'habitude des sensations violentes. Il n'en est pas moins vrai que la comédie fit alors assez bonne contenance, surtout si on la compare à la tragédie. C'est que,
1. Empruntons à un Maître regretté, à M. Patin, qui remplaça If. Roger à l'Académie française, quelques traits de Tanalyse judicieuse qu'il consacre à la pièce dont nous parlons : « Ou y voit une orpheline obligée de réclamer devant les tribunaux la fortuoe et le nom de son père qu*oa lui conteste, offrant pour obtenir Fun de re* iMQoer à l'autre^ s abstenant généreusement de produire une lettre propre à établir ses oroils, pirce que cette pièce compromettrait la :^àrêlé da parent abusé qui la mécoanait». — D'autre part, un jeune bomme, espoir du barreau par Téciat de son talent, eogagé à plaider coi tre une femme dans laquelle il reconnaît avec une douloureuse surprise celle qu'il aîme, et dont il est aimé, persiste, par devoir et boaneor, à retenir une cause que maintenant il déteste. 11 en poursuit, il en assure le succès. Puis, quand il a tenu héroïquement parole, vainqueur et désespéré de sa victoire, «il vient offrir à celle qu'il a ruinée par vertu, sa maia que par vertu aussi elle refuse, jusqu'à la péripétie heureuse et prévue qui rend à l'infortunée une famille, et lui permet d'accepter un époux ». On le voit, M. Roger représeote la comédie romanesque.
plu» naturelle et moins ambitieuse, elle ne s*im:tDiâ pas à chercher fortune hors de son temps. La bunrn; humeur et Tesprit n'ayant jamais déserté la terre française, il lui suffît d*ëtre de race gauloise puur conserver encore sa grâce et sa gaieté, jusque lèou^ des entraves qu'elle avait Tair de porter sans trop li^ gêne.
A défaut des grands sujets d'où l'écartail la crainte de déplaire, elle effleura donc légèremenl des >ui^ faces. Au besoin, elle se faisait honneur d'une maligne réponse de Marton, d'une bonne eflronlerie d^ Crispin, d'une naïveté de Lucas, des finasseries de Champagne, du rire argentin de Lisette, des maii* dresses d'Arlequin, de la sottise de Dubois, «iu fle^e de L'Épine, en un mot d'une pochade enle%*e de verve. Si des liens tn>p serrés comprimèrent et ralentirent ses mouvements, si elle vit se fermer de^aii: elle bien des r/^gions qu'eût explorées avec profit ni curiosité frondeuse, elle sut du moins badiner a«tv agrément et décence. Ur, c'est un mérite qui a ?a valeur, surtout pour qui sait qu a la fin de TEmp^rv le plus populaire de tous les théâtres, et lo mi»:'i« sujet à la censure, fut peut-être le Cirque 0/^/mpiquey institué par Franconi.