MILLEVOYE
est d'une netteté qu'on aime jusque dans ses langueurs; et l'élégance souffreteuse de cette Muse poitrinaire a pour nous la gr&ce des choses fragiles.
Millevoye s'avouait, du reste, en gémissant, cette infirmité native d'où procède le charme douloureux des présages funèbres dont la menace le fit tressaillir d'un frisson fébrile. Sa Chute des feuilles n'al-elle pas fixé sous une forme définitive ces pressen* timents qui ne cesseront plus de prolonger en bien des flmes l'écho sympathique de leur tristesse résignée? Aussi le trésor des Ages s'est«il pour toujours enrichi de cette complainte délicieusement dolente qui, traduite dans toutes les langues, est devenue familière à toute mémoire. H va droit encore à notre CGBur le cri de ce Poète mourant^ dont le chant plus intense que jamais expire dans la suprême vibration de sa lyre brisée. Ce sont là des accents vraiment parfaits. S'ils n'eurent que la brève durée « de la rose ou d'un baiser, » ils sufOsent cependant pour sauver un nom de l'oubli. Nous l'affirmons d'autant plus sûrement que l'on distingue en eux le premier signal de cette inspiration personnelle qui sera l'originaUté de lart contemporain ; elle se rencontre ici comme un instinct spontané qui bientôt va prendre conscience -de lui-même, et deviendra la Muse espérée.
Nous avons remarqué déjà qu'à la veille d'un printemps poétique, l'aube de la saison promise est fêtée par d'harmonieux ébats d'oiseaux qui devancent le lever du soleil. Cela se vit surtout vers 18f 1, dans
ces années anxieuses, où de vagnes impttieiiMS dV venir tounnentaient sourdement tant de jeunes is* telligences, qui, ambitieuses de grandeur morale, et déçues par les illusions de la gloire militaire, rifaient pour la patrie d'autres destinées que la sanglante monotonie d'une extermination sans tréfe. Beanooup alors, se repliant sur eux*mèmes, soupçonnèrent Ici sources inconnues dont avait soif une terre desséchée. Or, si Hillevoye eut sa note distincte dans ee cou» cert de tristesses ou d'espérances confuses, sll compte parmi les révélateurs involontaires du mode nouveau qui n'attendait que la venue des maîtres pour éclaier triomphalement, ses accents ne furent pas les seob qui annoncèrent les temps prochains. Émn par ce voisinage sacré, Ballanche, en son livre du 5aii»mm/, ne ressemble-t-il pas à l'artiste qui préhid^ aux symphonies de l'orgue, dans le temple dteert oà afQuera bientôt l'assemblée des fidèles 7 Le nombre et le rhytbme font seuls défaut à ces eflbsioos de lyrisme prématuré qui se perdirent dans l'ombre silencieuse du sanctuaire. Ce travail réparatnir. dont nous recherchons les indices, s'opérait en secret jusque dans les œuvres d'un poète qu'on ose à peine rappeler. Oui, même chex un Pamy, les symplAmei d'une Renaissance sont parfois sensibles. Tout étran* ger qu'il fût au malaise salutaire par lequel Tépico* rien se condamne, ce Catulle licencieux oonnut du moins la passion, et la sincérité de ses joies, on deic» douleurs. Cette gloire sérieuse dont il se déUieru par ses profanations, il aurait donc sa la eooqoerir.
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s'il avait compris qu'un idéal peut seul communiquer aux désespoirs du cœur le privilège de vivre à travers les siècles.
Ce rayon qui manque au front de son Éléonore, et brillera plus tard à celui d'Elvire, nous entrevoyons sa lueur vacillante en d'autres vers que Bé» ranger honora de cet hommage :
Ce livre est plein d'un donx mystère.
Plein d'an bonhenr de peu d'instants; Il rend à mon lit solitaire Tous les songes de mon printemps.
Les Dieux qu'au bel âge on adore Voadraient-ils revoler vers moi T Veille ma lampe, veille encore :
Je lis les vers de Dufresnoy,
Cet éloge d'une plume féminine est justifié par les pièces intitulées Souvenirs^ Regrets^ et Fers brisés. Car on goûte une émotion naïve en ces humbles romances qui échappent à la fadeur d'un genre discrédité. Puisque nous chantons ici le mémento des trépassés, n'envions pas non plus quelques lignes de bienveillante épitaphe à un heureux traducteur de Properce, à Denne-Baron, dont les reliques eurent plus tard leur petite chapelle visitée par quelques dévots de l'Église romantique. Cet hommage était dfi Intimement à certaines élégies qui nous font passer, sans trop de secousse, d'André Chénier à Lamartine.
C'est qu'une sorte de mélancolie diflùse flottait
alors dans Tair, comme ces nuées que l>branlenient d'un orage va rallier, et résoudre en subites aver^. Mais, avant de se réunir en un lit régulier, et d*étrY un fleuve digne de porter un nom, tous ces fi'ei< d'eaux éparses circulèrent au hasard, suivant les accidents d'un sol où ils s'égaraient sans le féconder, n y eut pourtant un moment où parut se former un courant que l'on put croire navigable, jusqu'au jour où il se perdit dans les sables. Ce fut quand le Dum d'Ossian passionna tout à coup des esprits que Jean- Jacques venait d'agiter profondément par l'utopie d« la vie sauvage et primitive. Possédés de cette chimère, ils étaient gagnés d'avance h Macpbersoo, ^t à d'ingénieuses impostures qu'alimentèrent ch"! nous les rêves de Rousseau, la sentimentalité i^ Richardaon, les Nuits d'Young, les traditioD> rr • tiques, des pastiches d'Homère, d'IsaTe, de Hiltou et de Gessner.
Ce qu'il y eut de factice daus cette combinaison fut précisément son gage de succès. Car une géoérati- ri dont le goût n'avait ni simplicité, ni franchise. Ha.: à la merci du faussaire qui flatta ses défauts en a^*^ciant une apparence de grandeur épique -à la sec« • blerie des pastorales. L'alliage qui en résulta f.'. d'autant mieux accueilli que l'estimable tradoct. ". de Letourneur avait adouci les rudesses de lori^itii , pour Tapproprier à notre usage. Aussi nos prn*^ ont-ils cru naïvement à ce monde inconnu, cms' ^ leurs aïeux à celui de l'Astrée, à Céladon, rt :druide 'Adamas. On raffola donc de ce Fkr.i