Anoales de Dussault
ces sympathies, elles attestèrent du moins un retour au respect des maîtres, dont la gloire était depuis trop longtemps éclipsée par un injurieux oubli.
Des questions de gotit, et des controverses sur la prééminence du dix-septième ou du dix-huitième si^cle, telles furent donc les seules distractions qui, succédant aux débats orageux de la tribune, trompèrent Terinui de TEmpire, pendant les entractes du drame militaire. Enœre ces divertissements de la pensée n'avaient^ils pas les coudées franches; car, lorsque les journaux ressemblaient à des fiefs distribués à des vassaux par le ministre de la police, il n*y avait nulle sécurité pour qui ne voulait pas se vendre. Quand les livres étaient mis au pilon, la liberté des juges littéraires fut celle du prisonnier qui se promène dans un préau, sous Tœil d'un geôlier. Pourtant, nmigré les contraintes d'une situation subalterne ou précaire, nous devons un souvenir aux principaux écrivains qui, dans le Journal des Débats, représentent la critique de l'époque impériale.
Avant tout, il convient de nommer Geoffroy, puisqu'il est le doyen de ces arbitres dont la férule s'appelait alors un sceptre. Né à Rennes, en 1743, élève des Jésuites, il appartenait à leur noviciat, lorsque la dispersion de cette compagnie le laissa dénué de toutes ressources : âgé de vingt ans, il prit alors le petit collet, et entra au collège de
Montaigu comme maître de quartier. II quitta ces humbles fonctions pour devenir précepteur chez un riche financier, M. Boutin, dont il menait souvent les fils au spectacle : ce qui lui inspira le goût de l'art dramatique*. Mis en vue par trois prix de .discours latin, et nommé à la chaire de rhétorique du collège de Navarre, puis du collège Mazarin, il remplaça bientôt Fréron dans la direction de l'Année littéraire, où, de 1776 à 1792, il continua les fâcheux exemples du polémiste acerbe immortalisé par cette épigramme de Voltaire :
L'autre jour, au fond d'un vallon.
Un serpent piqua Jean Fréron ; Que pensez-vous qu'il arriva?
Ce fut le serpent qui creva.
En même temps, il travaillait au Journal de Monsieur et à VAmi du Roi, feuilles monarchistes qu'emporta le tourbillon du 10 Août. Pendant la Terreur, il dut lui-même dérober sa personne : caché au fond d'un hameau, à quelques lieues de Paris, il se fit alors maître d'école, et n'osa reparaître qu'au lendemain de Brumaire.
Il vivait de leçons données dans une pension obscure, quand M. Bertin l'y découvrit, et s'avisa de lui confier le feuilleton du théâtre, institution
1. 11 fit même uue tragédie inlitulée Caton^ qu'il semblait avoir oubliée, lorsque, plus tard, des ennemis lui jouèrent le mauvais tour de citer, comme tirés de sa pièce , des vers ridicules qu'ils avaient eux-mêmes fabriqués, il n'osa, pour les démentir, publier ion œuvre.
nouvelle dont Geoffroy fut, comme il s'en vante, « le créivteur et le père » ; car il y conquit rapidement une célébrité prodigieuse qui imposa le genre à Tavenir.
Il n^était certes pas facile d'amuser et d'instruire le public trois ou quatre fois par semaine, (f avoir de Tesprit à heure fixe, et argent comptant, de traiter plaisamment les sujets sérieux et de mftler aux plus frivoles des réflexions judicieuses, de louer le répertoire classique avec un accent personnel, de rajeunir un fonds épuisé, de purger une scène déshonorée par des barbares, de faire la leçon aux spectateurs, aux auteurs et aux acteurs, de remettre ainsi chacun à sa place, en un mot de châtier les vices d'une décadence, et trop souvent d'improviser quelque chose avec le néant. Pour y réussir, Geoffroy eut besoin de modifier ses habitudes ; car son naturel visait à la justesse plus qu'à l'agrément. Solide jusqu'alors, mais un peu lourd, il dut s'assouplir et s'alléger, non sans peine, (car l'effort se trahit); cependant, il finit par animer d'un vif entrain des articles précis comme un rapport officiel, et belliqueux comme des bulletins de bataille. Sa plume fut en effet une arme de guerre; et, pendant quatorze ans, elle s'acharna sans merci contre tout ce qui, de près ou de loin, rappelait l'esprit philosophique et révolutionnaire. La meilleure part de sa popularité vint donc de l'adresse qu'il mit à flatter ou irriter les passions des partis.
C'est dire que la politique nuit à la littérature
dans ces éphémérides où se combinent les haines et les préjugés d'une double réaction. Apre et mordant, il a le nerf et la verdeur d'un bon sens qui assène avec force des vérités brutales; mais, lors même qu'il a raison, il risque de se donner tort par une outrecuidance qui sent le collège. Ce qui domine en lui, c'est l'humaniste qui, tout plein de ses auteurs, s'appuie sur leur autorité, comme un théologien sur les Écritures. On ne peut lui contester un savoir étendu, mais qui n'eut rien de curieux ou de raffiné. Étranger à toutes les finesses de l'atticisme, il comprend les mâles beautés de Sophocle ou de Démosthène ; mais la grâce lui échappe, et il défigure Théocrite dans une traduction où il l'afiuble de fausses élégances. Bien que formé à la meilleure école, son goût est celui qui s'apprend et se transmet. En face des modèles, il exprime seulement les aperçus rapides qu'une première lecture suggère à un esprit bien fait et suffisamment orné. Tout en appliquant aux chefs'pd'œuvre anciens et modernes d'heureuses facultés d'analyse, il manque de vues supérieures, et ne dépasse jamais la limite des régions moyennes où se tenaient les prétendus connaisseurs d'autrefois. Malgré l'infatuation d'un Aristarque trop prompt à décider et à trancher sur un ton d'oracle, avec un air d'infaillibilité despotique, on ne lui refusera pas un jugement sain qui ne se trompe guère, toutes les fois que sa clairvoyance n'est point offusquée par une prévention ou un intérêt. Il sait dire : « Ceci est bon, cela est mauvais. » Or, ce mérite a
42 LA GHITIQUli: BOUS L'EMPIBE
crantant plus do prix qu'aujotircrhui la critique e»t trop souvent la fantaisie du pur caprice « sentenciant loH procès au sort des dés », comme dit certain personnage do Rabelais. Lui, du moins, il croit avoir charge d'ftmes, et se prélasso dans un sacerdoce. C'était pécher par un autre excès, mais qui eut son à-propos à une époque où le fer et le feu étaient nécessaires pour guérir des plaies invétérées. Dans cet office, il ne se ménagea pas, et fit merveille contre le sophisme ou le paradoxe. Il y allait de tout cœur; et, par la gaillardise d'une verve gauloise qtreCit applaudie Doileau, il ressemble à ces bourgeois de Molière qui s'en donnaient h gorge chaude. Ne disait-il pas : « C'est énerver la justice que do chercher des circonlocutions pour exprimer des défauts qu'on peut spécifier d'un setil mot. Appli(|ué à la personne, il serait une injure; mai», appliqué à l'ouvrage, c'est le mot propre. » Or, il le lâche, sans le moindre scrupule ; et à qui s'en étonne, il répond : « Quelques-unes de mes expressions paraissent ignobles ; je voudrais en trouver de plus capables encore de peindre la bassesse de certaines choses dont je suis obligé de parler. Mes phrases suivent le mouvement de mon âme : j'écris comme je suis afiecté; et voilà pourquoi on me lit. » Avouons que cette méthode est excellente, mais que l'équité du censeur n'a pas toujours valu sa franchise.
On n'est jamais entré dans le monde littéraire avec moins de révérence pour les grands noms de
la veille. Agé de soixante ans, lorsque le dix-huitième siècle se terminait, Geoffroy Tavait traversé, sans être un instant ébloui par son éclat. Aux griefs de Tabbé s'ajoutaient ceux du lettré dont la patrie était le siècle de Louis XIV Aussi Voltaire lui fut-il odieux à double titre, comme « le pontife de l'église philosophique » , et comme « un maire du palais » , qui avait fait violence aux souverains légitimes de notre scène. II s'agissait donc de détruire en lui le chef de secte, et de détrôner l'usurpateur du laurier dramatique. L'occasion encourageait ces représailles : car un assaut livré au patriarche de la libre pensée ne déplaisait point à l'ennemi des idéologues; et le vainqueur d'Iéna souriait aux sarcasmes lancés contre le courtisan du grand Frédéric. Le dessein dHécraser^ à son tour, Vinfâme est donc ici l'âme d'une polémique religieuse sous apparence littéraire. Corneille offrit prétexte au premier engagement de ce duel à outrance. On ne saurait dire si Geoffroy en veut plus au philosophe qu'au poète : il déchire à plaisir ce fameux Commentaire où il ne voit que « l'orgueil d'un nain toisant un géant ». C'est, à ses yeux, « un mets empoisonné » : les louanges mêmes, il s'en défie comme « d'une hypocrisie ». Sa haine porte les coups droit au cœur; pourtant, le réquisitoire serait plus persuasif, s'il était moms outrageant. — Avec Racine, il y a reprise d'hostilités, mais indirectes : car il se trouve alors en face de La Harpe, un de ceux qu'il nomme dédaigneusement « les gens, les nègres de Voltaire ».
Sans se laisser désarmer par une abjuration solennelle, Geoffroy incrimine les erreurs, les artifices, la mauvaise foi et les bévues d'un « fade panégyriste », qu'il déclare complice d une « conspiration » ourdie contre le père de la tragédie. « Oui, s'il a couronné Racine de fleurs académiques, c'est, dît-il, pour l'immoler en sacrifice sur les autels de son idole.
Vainqueur des deux rivaux qui partagent la scène, d
Mais ce fut surtout en face de Voltaire que se déchaînèrent les fureurs d'une épée qui a des perfidies de poignard. Zaïre elle-même ne l'attendrit pas; jugez- en par cette boutade : « Femmes sensibles, puisque votre bonheur est d'être trompées, craignez de regarder Voltaire dans son cabinet, préparant avec un sourire malin les filets où il veut vous prendre, rassemblant autour de lui toutes ses machines dramatiques; ici les Turcs, là les chrétiens ; la croix et les palmes d'un côté, les turbans et le croissant de l'autre; tantôt Jésus, tantôt Mahomet ; Paris et la Seine à droite, Jérusalem et le Jourdain à gauche; mettant tous les sentiments, toutes les passions en salmis, la religion, la galanterie, la nature, la jalousie, la rage, pêle-mêle : espèce de chaos tragique où l'on fait l'amour et le catéchisme, où Ton baptise et l'on tue. Il y en a pour tous les goûts : peu de sens et de raison, beaucoup de tendresse, de fureur et de déclamations. En voyant tout l'échafaudage de cette pièce
turco-chrétienne, on est vraiment honteux d*êlre dupe de ce charlatanisme. » Ailleurs, se tournant vers les jeunes gens, il s'écrie : « Le théâtre de Voltaire vous accoutume à improviser d'mie manière lâche, vague et incorrecte, à nous donner pour des vers de la prose rimée, enflée de grands mots, à faire ronfler dans un pompeux galimatias des sentences obscures,* à tromper le vulgaire, à vous admh'er vous-mêmes, à travailler en toute hâte, et à vous moquer du public. » C'est la conclusion des diatribes où Geoffroy discrédite des vérités incontestables par un dénigrement forcené.
Ce malappris qui desservait « le temple du Goût » , n'osait-il pas se permettre les impertinences que voici : « Voltaire jouait en Europe le rôle du grand Lama. On sait que ce dieu terrestre envoyait aux monarques du Thibet de petits sachets pleins de ses ordures pulvérisées, et que ces princes les vénéraient comme des reliques. C'est ainsi que les philosophes adoraient les gi'osses bouffonneries du vieillard en goguette. » On s'explique les tempêtes soulevées par ces plates facéties. L'insulteur devait s'attendre à être payé de même monnaie, lui qui ne se gênait pas plus avec les vivants qu'avec les morts. Quelle morgue de cuistre lorsqu'il tance un téméraire qui avait reproché des contre-sens au traducteur de Théocrite! « M. Chénier, dit-il, imite ces gens du peuple qui prétendent savoir écrire sans même savoir lire. Il se flatte de connaître le grec, lui qui ignore le latin, dont il n'apprit jamais un
mot au collège; fen $ui$ témoin I Pour avoir dé* daigné d*ëtre écolier dans ses claiïBes, il le sera toujours dans le monde, h Main ce ne sont là que dou« œurH en comparaison den invectives déversées nur la tète de Tabbé Horellet qu'il appelle publiquement a théologien renégat, juge incompétent de Tbon*' neur, bas parasite, perturbateur des lois, cliarlalan méprisable, effronté menteur, insigne faussaire, f^ Il Taccuse de « vendre pour de l'argent des dûmères, des erreurs et des sottises, d'abuser les ministres pour attraper des [)ensions, et de se faire payer des ouvrages qu'il ne fait pas. »
Il est vrai qu'il était en droit de légitime défense œntre de mécliantes rumeurs trop complaisamment acceptées* Klles eurent assez de crédit pour se glisser jus^iue dans l'intérieur du journal qu'il avait rendu si popubire. I^ 15 mars 1812, on put y lire une lettre signée par un vieil arrmleur qui, se plaignant de la décadence du théâtre, en recherchait les caus(5H, et laissait planer des sou(H;ons sur les motifs de l'éloge ou du blànic distribués aux auteurs ou aux artistes. Sous ce mas^iue, Geoffroy reconnut son confrère Dussault; et, prenant pour lui des allusions fort transparentes, il se crut obligé d'y répondre par une apologie évasive, oix il paraplirasa fièrement ce mot de Louis XIV & un courtisan qui critiquait Versailles : (( Je m'étonne que Villiers ait choisi ma maison pour en dire du mal. » Toujours est-il qu'il resta ferme à son poste jusqu'en 18i4 : œ qui suffit peut-être & justifier sa mémoire. Ce n'est pa$i
d'ailleurs impunément qu'on défie les cabales, les coteries, les partis, les passions, les vanités, les intérêts, et qu'on devient une sorte de potentat aussi envié que redouté. La calomnie est voisine de toute dictature : or, celle de Geoffroy pesait à bien des ennemis qui saluèrent sa mort de cette épigramme :
Nous venons de perdre Geoffroy.
— Il est mort? — Ce soir, on l*inhume.
— De quel mal? — Je ne sais. — Je le devine, moi; L*imprudent, par mégarde, aura sucé sa plume*.
Toutes les qualités morales qui commandent le respect s'allieront à de vastes connaissances et au don de l'invention chez un autre écrivain, François Hoffman, qu'un arrêt de Geoffroy avait condamné à ne faire que des opéras*. Ce pronostic ne l'empêcha pas d'être le mieux doué de tous les critiques dont nous esquissons la physionomie.
Né à Nancy le H juillet 1760, d'une famille originaire de Hongrie, fils d'un brasseur, il devait, par la limpidité d'un style piquant, rappeler les vins légers de la Moselle plus que la grasse liqueur du houblon. Après de fortes études, il s'essaya dans la
1 . Une des doublures deOeofTroy fut Pierre Duvicquel (1766-1836) qui défendit aussi la tradition classique, mais avec moins d*ftpre té: il n*eut de fanatisme qu'en faveur de Marivaux et de son théâtre.'
2. En 1802, dans une'querelle où Hoffman avait défendu, plume en main, son opéra dMdrten, Geoffroy lui dit : « Croyez- moi ; la is-* sez là vos dissertations, et ne faites que des opéras. »
48 LA CRITIQUE SOUS L'ëMPIHK
poésie par des quatrains et des odes que couronna l'Académie de Stanislas. En 1784, le lauréat partit pour Paris : le théâtre l'attirait, et bientôt Topera de Phèdre inaugura brillamment une série de quarantequatre pièces publiées, de 1786 à 1806, sur nos principales sd^ies, dans les genres les plus divers. Parmi ces témoignages d'une imagination féconde, un opéra-boulVe, les Rende^vouH bourgeois^ a seul surnagé, grâce à la gaieté d'un imbroglio désopilant. Cette folie de carnaval précéda de quelques mois rentrée d'Hoffman au Journal de VEmpirCy où Tamitié de M. Etienne l'enrôla, en septembre 1807. Du jour au lendemain, il lui fallut donc improviser une métamorphose ; mais elle ne coûta point à un talent flexible qui ne tarda pas à se distinguer dans une élite. Il méritait d'ailleurs les plus cordiales sympathies par une réputation d'honnêteté si bien établie que les acteurs et les directeurs lui soumettaient la plupart de leurs conflits comme à un arbitre. Il avait même l'indépendance ombrageuse et intraitable. Sous la Commune, Pétion exigeant qu'il supprimât d'une comédie un passage mal sonnant pour des oreilles républicaines, il répondit : « J'écouterais des conseils, mais non des ordres ; je ferais plutôt mille mauvais vers qu'une bassesse. » Une des raisons qui le déterminèrent à s'enfuir dans sa solitude de Passy fut la crainte des relations qui pouvaient entraver la liberté de sa plume. Ces scrupules finirent par dégénérer en sauvagerie ; car il fermait sa porte aux visiteurs, pour se mettre à l'abri de toute sollicita-
lion, et il ne dînait jamais en ville, de peur de rencontrer parmi les convives un de ses justiciables. Lorsque sa santé ne lui permit plus de fournir le nombre d'articles convenu, il refusa le traitement que la caisse du journal voulait lui servir encore. Après la chute de l'Empire, on lui demandait un jour pourquoi il n'écrivait pas contre Napoléon : <c C'est, dit-il, parce que je ne Tai jamais flatté*. » Aussi ne pardonnera-t-il point à Tabbé de Pradt d'appeler Jîi/>i7^-Scapin l'homme dont il avait courtisé la toute-puissance pour devenu* archevêque . A cette riide probité s'alliait une discrétion éprouvée. M*"" de Genlis ayant riposté vertement à certaines épigrammes anonymes qu'elle eut le tort de lui attribuer, il subit ces représailles sans souffler mot, parce que le coupable, M. Auger, l'avait mis dans sa confidence. Bref, il vécut en Alceste, au fond d'une retraite honorée, où il ne causait guère avec les vivants que plume en main.
Aussi consciencieux que sincère, il ne parla jamais d'un livre sans l'avoir lu et annoté d'un bout à l'autre. Or, les souvenirs les plus lointains s'emmagasinaient dans sa mémoire vraiment encyclopédique. Très exacte, et toujours assaisonnée d'esprit, cette instruction rayonnait en tous sens, car les sciences physiques et naturelles ne lui furent pas moins familières que l'histoire, la politique, la théo-
1. n ne fut pas de ceux qui adressèrent tour à tour des hommages intéressés à Robespierre, à Bonapaite et aux Bourbons. 1\ ne loua que le Directoire, mais dans un joarnal intitulé le Menteur.
logie, la philosophie et la littérature ancienne ou moderne. Toutes les fois qu'il touche à des questions techniques, son style unit la précision à Tagrément, par exemple dans cette page où il décrit les merveilles de la vapeur appliquée à l'industrie : « Ici, d'énormes marteaux écrasent des barres de fer et les convertissent en rubans flexibles; là, des ciseaux gigantesqueslesdécoupentcomme du papier ; ailleurs, elles s'étendent sous l'inévitable cylindre comme la pâte sous un rouleau. Cette force, qui ne se lasse jamais, fait tourner d'innombrables roues dont les dents laissent échapper la laine et le coton en longues traînées blanches qui, saisies et tordues par un nouvel engrenage, coulent en fontaines defilSj et se perdent dans un tourbillon de fuseaux : plus sûre que sous la main du tisserand, la navette va, vient, et fait miracle : des milliers d'aiguilles se meuvent d'ellesmêmes et semblent obéir à l'adresse d'une fée. La pompe à feu, qui est l'âme de ce grand corps, n'est guère plus bruyante que les rouages d'une montre. » L'érudit cachait un humoriste qui sut toujours parer sa matière, comme en témoigne cette fantaisie où, s'égayant aux dépens des géologues, il suppose ironiquement qu'un caillou, « né en Afrique », raconte l'odyssée de ses évolutions séculaires, depuis l'époque oix ses éléments gazeux flottaient dans l'espace, jusqu'au jour ofi un professeur du Collège de France le rencontra sur la route de Suresnes. Dans cette fa^-on de mettre les idées en scène se retrouvait l'aptitude dramatique. C'est ainsi
qu'Hoffman débuta par des Lettres champenoises , où un soi-disant provincial, membre de Tacadémie de Châlons, rend compte à un sien cousin de tout ce que Paris lui offre d'intéressant. Ailleurs, il introduit des personnages qu'il fait manœuvrer et dialoguer avec naturel. Telle est la scène qui représente l'abbé de Pradt venant le sermonner à son quatrième étage : tous les ridicules de l'irascible et patelin prélat revivent dans cette petite comédie, où nous lisons : « La leçon fut longue et sévère : cependant, elle commença par une exposition pleine de douceur. Plusieurs fois, je voulus placer quelques mots dans les courts intervalles de l'homélie ; mais, d'un léger signe de sa main, M. de Pradt me forçait au silence ; et ce signe était encore si paternel que je crus recevoir la bénédiction . * »
S'il aiguise finement une malice, sa causticité emporte la pièce, lorsque la cause en vaut la peine. Une de ces généreuses colères lui inspira son chaleureux plaidoyer en faveur de M. Etienne, et de ses Deux Gendres accusés de plagiat. Quelle volée de bois vert il administre aux complices d'une intrigue où l'envie coalisa « les petits talents à grande pré^ tention, les manœuvres qui se croyaient ouvriers, les artisans qui se disaient artistes, les facteurs de poétique ad libitum^ les hurleurs demé lodi'ame, les fabricants de pointes, les parfumeurs du Parnasse,
1. Le récit paraîtra plus plaisant, si l'on se -rappelle qu*Hoffman était bègue, et que M. de Pradt parlait avec une extrême volubilité.
52 LA CRITIQUE SOUS l/lCMPIRE
IÔh petits neveux de Tabarin », en un mot toute la cohue des nu'uliocrités jalouses! Animé par Tamitié, Tavocat prouva du moins que son esprit valait son cœm*. — Signalons encore Tamusante campagne qu'il mena contre le docteur Gall. Il courut sus à la phrénologie, sans se laisser déconcerter par Tengouement universel ; et, malgré les mères qui s'obstinaient à tàler le crâne de leurs nourrissons pour (»xplorer leurs vertus ou leurs vices, il retouiTia si bien Topinion que les plus chauds partisans du nouveau système se vantèrent de n'y avoir jamais cru. Ii0rs(|ue Spurzhcim essaya de ranimer une foi éteinte, lloirman revint à la charge et réduisit en poudre toutes les mappemondes ou tabatières craniologir|ues. 11 ne fut pas moins. redoutable à Mesmer, et aux jongleurs, dont le plus grand miracle était de faire pleuvoir les pièces d'or dans leur bassin magnétique.
Son bon sens se défiait de la passion comme de l'erreur; et ce confrère de (îeolTroy craignait trop d'être dupe pour s'associer au fanatisme d'une réaction. S'il ne jurepointsurla parole de Voltaire, il n'est pas de ceux qui le calomnient, ou Veulent le proscrire. S'il déteste les violences de la Révolution, sa raison dit sagement : « Il ne s'agit plus de s'apitoyer sur des malheurs irréparables. Un peuple nouveau habite la vieille France ; il l'a conquise : c'est folie de vouloir lui rendre coirmie par un coup de baguette les idées, les croyances, les institutions d'autrefois, et leur pn^stige. Qui commettra cette faute
doit nécessairement périr. » Sa franchise n*épargne pas non plus « ces faux Brutus, qui, valets sous César », attendirent les premiers craquements de son trône pour se rappeler qu'ils avaient été jacobins. II soufflette de son mépris « ces libéraux qui ont écrit sur les droits de Thomme, sur la monarchie constitutionnelle, sur les bienfaits de la Terreur et du maximum^ sur le bonheur de Tathéisme, sur la nécessité de l'Être suprême, sur le grand Empire, le grand Empereur, le grand système continental, et qui reviennent aux droits des peuples, depuis que, desséché, Tarbre impérial ne donne plus de fruits. » II foudroie de ses philippiques ces « fiers républicains qui ont porté la blouse et les sabots pour flatter les sans-culottes, qui se sont couverts de soie pour plaire à Bonaparte, qui ont crié : Périssent les Roisl vive r Empereur et Roi! qui ont encensé, flagorné Napoléon, et le couvrent d'injures lorsqu'il n'alimente plus leur fabrique à louanges. »
Ces coups de lanière distribués à droite et à gauche démontrent l'impartialité d'un misanthrope qui, désabusé par tant de mécomptes, se lassa de parler à des sourds et d'ouvrir le livre de l'histoire devant des aveugles. Après avoir crié casse-cou aux hommes d'État convaincus de leur infaillibilité, il se réfugia dans un pessimisme dont la tristesse clairvoyante conseillait la tolérance et la modération. Air risque d'oflcnser des amis, le royaliste ne leur ménagea pas ses doléances; quand la monarchie de 1815 eut le tort d'allier sa fortune à celle d'une
Ik LA CRITIQUE SOUS L'EMPIRE
fMH'îM*. c/'W*bre, ^t aiisni crimproniettante que compromise, il raviva le souveriir des Provinciales par une polémifpie inrisive qui le fit surnommer le P<xscal du feuilleton.
Il y eut pourtant des lacunes dans cette intelligence alerte. On lui reprochera du moin-* une orthodoxie trop rebelle aux nouveautés, et peu accessible au charme de la haute poésie. Ce défaut discrédite les jugements qu'il porte sur les Martyrs de Chateaubriand. Outre que sa raillerie fut alors plus acerbe qia'il ne convenait, nous ne lui pardonnerons pas d'îivoir été insensible au désespoir de Velléda. Le secret d'un style modelé sur Tantique échappe aussi parfois au spirituel auteur des Rendez-vous bourgeois^ ; et des saillies irrévérentes donnèrent au maître le droit de se plaindre « qu'un peintre en grotesque fût <admis à prononcer sur les tableaux (lu peintre d'histoire. » Déclarer que « ce prétendu poème est le mauvais ouvrage d'un grand talent », n'est-ce pas en effet une sorte d'impertinence? Nous reconnaîtrons pourtant que plus d'un trait fut lancé d'une main sûre, comme le prouvèrent des retouches dont triomphe ce dilemme d'IIoffman : « Si le critique n^a dit que des sottises, l'auteur est bien faible de lui obéir; si le critique n'avait pas tort, Tauteur
t. Par oxeiDple, Geoffroy s'étonne que le poète Hit pu dire de Démodocus retrouvant »a fille : « Cymodocée se jette dans ses bras; et, pendant quelque temps, on n'entendit que dos sanglots entrecoupés : tels «ont les cris dont retentit le nid des oiseaux, lor(«|uela mère apporte la nourriture h ses petits. » C'e^t ne pas comprendre Hortiére que de blâmer ces sortes de comparaisons.
est bien ingrat de le traiter durement, tout en profitant de ses conseils. »
Un écrivain qui aima surtout la clarté ne pouvait être bienveillant pour les tâtonnements d'une école naissante qui ne savait pas encore où elle allait. Il comprit cependant l'inquiétude de Theure présente, et les symptômes précurseurs d'une réforme appelée par l'ennui des redites. N'avoùe-t-il pas « qu'il en est du mauvais goût comme des mauvaises mœurs ? On le blâme, mais on ne le hait point. Par devoir, par pudeur f par amour-propre, on vante les tragédies classiques ; mais on y voudrait des tableaux plus variés, des surprises plus inattendues, des incidents plus saisissants et une marche plus rapide. Le mélodrame est détestable, mais il amuse par ses extravagances mêmes. Bref, nous regrettons qu'une honnête femme n'ait pas tout le piquant d'une courtisane. » Au lieu de combattre « des monstres » , il n'aurait donc pas demandé mieux que d'applaudir à des chefs-d'œuvre. Mais la médiocrité de maint essai tenté par la nouvelle poétique justifiait le défenseur de l'ancienne ; car il en est des révolutions littéraires comme des autres, et leurs premiers acteurs sont rarement faits pour les recommander aux sages. Avant la venue des héros, il fallut bien subir les charlatans qui, « montés sur des tréteaux, vendaient de l'orviétan aux badauds du Parnasse. » Voilà pourquoi le romantisme ne parut à un censeur trop chagrin qu'un libertinage d'esprits déréglés, que l'insurrection passagère de l'ignorance et de l'impuissance.
56 LA CRITIQUE SOUâ L'EMPIRE
S'il y a de Tétroitesse de vues dans le parti-pris d'un adversaire hostile à toute innovation, cet entêtement a du moins Texcuse d'un patriotisme qui croyait défendre Tinlégrité du génie français. Aussi ssûsit-il sa plume de combat pour voler à la frontière menacée par l'invasion des littératures étrcangëres. Lorsque Benjamin Constant traduisit Wallenêtein^ et, dans une préface conciliante, proposa un traité de paix aux belligérants, le fougueux champion de la tragédie ne vit là qu'un pi<^, et s'écria : « Non, il n'y a pas de transaction possible entre nous et les barbares. Descendre à une concession, à une mésalliance, ce serait perdre nos qualités, sans nous approprier celles de !a Melpomène anglo-tudesque. Si j'allais dire aux Allemands : Vous devez penser, a^r et sentir comme des Français, ils me prendraient pour un fou. Eh bien, n ayons pas non plus la sottise de nous faire Allemands. » C'était bien choisir son champ de bataille. 11 avait aussi quelque raison de s'indigner contre les « iconoclastes qui brisaient les statues de nos plus grands poètes, » et de comparer certains énei^gomènes à « ces débauchés de Rome qui désertaient le temple de Vénus pudique, pour sui\Te les déesses Cotytto et Volupie. u Même quand il se trompe, une part de vérités se mêle donc à ses sarcasmes; et, s'ils ne nous persuadent pas, ils nous intéressent par l'acceni d'ime comicUon, ou nous font sourire par une Yer\e toute gauloise.
Sa marque propre esi une fMTiieté qui n^exdut pas
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la souplesse et une logique serrée qui se prête aux jeux de la fantaisie. Sa dialectique vigoureuse et légère combinait le raisonnement et T ironie. Bien qu'il soit malaisé de détacher tel ou tel fragment d'un ensemble fortement lié, citons pourtant la page magistrale que voici : « Voyez Napoléon parvenu à Tapogée de sa gloire, quittant le palais de Saint- Cloud, au mois de mai 1812 ; suivez-le en Allemagne où il voyage précédé par la terreur de son nom , et où il semble courir à une nouvelle victoire ; contemplez-le au milieu de la plus belle armée qui ait fait trembler les peuples ; assistez par la pensée à cette terrible bataille où six cents bouches à feu de chaque côté ont ébranlé les rives de la Moskowa, et où la perte de part et d'autre a été de soixante- dix mille hommes et de quarante généraux; voyez le vainqueur arriver à cette cité lointaine où ses soldats doivent trouver le repos après tant de fatigues, et d'où il va dicter des lois à la Russie épouvantée.... Mais quelle affreuse péripétie! Bientôt l'armée triomphante sort en silence de la ville où devait être le terme de ses travaux; elle repasse en désordre sur les lieux qu'elle a transformés en déserts; sa route est tracée par les victimes qu'elle y abandonne chaque jour ; l'hiver et la famine y deviennent les auxiliaires de ses ennemis; accablée sans être vaincue, elle lutte contre tous les genres de mort qui conspirent sa perte : les tristes restes d'une armée si brillante repassent le Niémen, poursuivis par un détachement de cavalerie que leur faiblesse a rendu
redoutable; le chef de tant de héroA, cet homme qu'on ne louait point assez en le comparant aux Alexandre et aux César, rentre furtivement dans Paris où il se cache; et, le lendemain, on entend ces mots sinistres : Il est ici ; mais oii sont ses soldats? » Quoi qu'en dise Chateaubriand, Técrivain qui traçait ce tableau n'était pas seulement un peintre en grotesque.
Eh bien! sa plume est tout aussi heureuse, loraqu'annonçant un livre de gastronomie, elle débute ainsi : « Les houppes nerveuses, les papilles, les suçoirs qui tapissent chez vous l'appareil dégustateur sont-ils doués de œtte sagacité élective qui tressaille au plus léger œntact d'un condiment classique? Quand vous avez croqué un bec-figue cuit à point, avez-vou» senti votre bouche s'inonder d'un torrent de délices inconnues au vulgaire? A la seule apparition d'un de ces mets divins qui sont réservés aux élus, art-on vu briller dans vos yeux l'éclair du désir, le rayonnement de l'extase, le charme précurseur d'une indicible béatitude? Quand la dinde truffée est tombée du ciel pour se poseur au c^entre de votre table, vous êtes-vous écrié avex transport : Salut, astre bénin ! etc. » Dans ces acxsents, on rec>onnaît un fin gourmet : aussi rendent41s plus méritoires encore les délicatesses de C/Onscience qui privèrent souvent Hoffman d'excellents dîners. Ce critique ingénieux et si dévoué & ses devoirs était un académicien désigné; mais, effrayé par la perspective de trenie-neuf visites, il ne put se décidera
tant de démarches. Il sied d'autant plus de payer un tribut d'estime posthume au souvenir trop effacé d'un honnête homme qui fut original dans tous les
sens.
Pour passer d'Hoflfman à Dussault, descendons les degrés qui vont au médiocre. Né le 1" juillet 1769, à Paris, fils d'un médecin militaire, élève de Sainte- Barbe, lauréat de concours, il était maître d'études au collège du Plessis, lorsque la Révolution le chassa de ce poste qui pourtant ne devait pas être fort envié. VOraieur du Peuple lui offrit alors un asile. Dans ce journal « inspiré, dit Féletz, par les Furies plus que par les Muses », il fit parfois entendre la voix de la justice et de l'humanité, mais non sans paraître solidaire des violences qu'il voulait adoucir ou réparer. Après le 9 Thermidor, il se dégagea de cette responsabilité fâcheuse, et quelques écrits politiques empruntèrent à l'à-propos d'une question religieuse un retentissement qui eut ses échos jusque dans la province. Rœderer ayant hautement affirmé que « le décadi mangerait le dimanche », c'est-àdire que l'institution consacrée par l'Église serait abolie par la fête laïque du calendrier républicain, Dussault plaida la thèse contraire dans une lettre o£i il célébrait les vertus de M"® Elisabeth. Ces préludes sont d'un écolier brillant qui vient de quitter les bancs : l'amplification y domine; il y a là plus de mots que d'idées. Malgré ce défaut qui sera incu-
rablo, le débutant fut encouragé par les Huiïrages publics de la Harpe : rare faveur que suivit pourtant une brouille procliaine. Mais abrégeons ces préliminaires ; car, après avoir collaboré au Véridique^ et encouru les risques de la déportation, Dussault ne devint une fa(;on de personnage qu'à dater du jour où il entra aux Débuté, en janvier 1800, pour ne les quitter qu'en septembre 1817*.
Nul ne fut alors plus ardent à exploiter « le$ saines doctrines »; et ce zèle lui valut une vogue peu justifiée par la lecture des Annales oix il recueillit ses fleurs de rhétorique. Ce n'est pas qu'on ne puisse encore feuilleter ces articles avec un certain intérêt; ils ne manquent ni de correction , ni d'élégance, ni surtout de facilité. Mais les jugements n'ont aucun relief, et n'entrent jamais dans le vif. Ce rédacteur de lieux communs a plus de forme que de fond et plus d'acquis que d'esprit. Il est de ces fades panégyristes qui ne caractérisent les talents que par des à-peu-près, et, prodiguant de vagues épithètes, ne savent pas distinguer nettement ou finement les variétés d'une espèce ou d'un genre. Si ses admirations semblent apprises par cœur, ses haines viennent de la tète et ont l'air d'obéir à une consigne. Voilà pourquoi elles se tournent en déclamations outrageantes qui font penser à ce mot de Joubert : « Quelque aménité doit se trouver même dans la critique. Si elle en manque absolument, elle