‹ Tableau de la littérature française 1800-1815Chapitre 18 sur 62 · M. DE FÉLETZ · texte numérisé non relu

M. DE FÉLETZ

dans cet enfer, sans consentir à une défaillance qui l'aurait délivré. II n'en sortit que sous la menace de la déportation : arrêté une seconde fois, à Orléans, il allait partir pour Sinnamari, quand il eut l'adresse d'échapper à ses gardiens ; mais il ne respira qu'au jour où la sécurité du Consulat rendit un ami des lettres à de studieux loisirs, et ouvrit les salons à l'homme le plus fait pour s'y plaire.

Ce fut alors que deux anciens barbistes, MM. Bertin, le pressèrent de s'adjoindre à la rédaction de leur journal. Il accepta cette plume qu'ils lui tendaient, et il n'eut qu'à rester un causeur aimable pour se trouver, sans le savoir, excellent écrivain. Chrétien de conviction et royaliste de cœur, il avait assez souffert pour garder rancune à la Révolution, et ne point détester une dictature : il fut donc de ceux qui se sentirent renaître lorsque la société reprit enfin son équilibre. Mais, tout en profitant de ce bienfait et prêtant un concours actif au rétablissement de la paix publique, il ne donna jamais le moindre gage à l'Empire, et ne se laissa ni tenter par ses faveurs, ni intimider par ses violences. Pendant dix années, fidèle à ses regrets sans acheter ce droit par des flatteries, il montra comment la dignité du langage peut sauvegarder l'indépendance des idées et des sentiments. Soutenue par un caractère, sa jiextérité réussit même à se jouer parfois des contraintes légales, à tirer parti des réticences, et à mêler des vérités relativement courageuses aux controverses tolérées par un pouvoir de plus en plus

irritable. Lorsque Tempereur confisqua le Journa. des Débats pour l'asservir à sa politique, M. de Féletz érnigra vers le Mercure, où il porta son esprit de réserve et de fierté.

Pai* cette attitude silencieusement dissidente, il se distingua de ses confrères, et en particulier de Geoffroy. En servant sous le même drapeau, il n'usait pas non plus des mêmes armes. Sans être moins acérées, les siennes furent assez courtoises pour ne point blesser les personnes, en visant les doctrines. Habitué à l'urbanité de l'ancien régime, et soucieux avant tout d'agréer à ses survivants, il sut condamner un livre sans se croire l'ennemi de l'auteur, et ne jamais punir un galant homme du seul tort de n'être pas de son avis. Mais ces ménagements ne coûtaient rien à sa franchise ; car il était expert dans l'escrime de l'ironie ; et, pour être dites à mi-voix, ses malices n'en furent pas moins comprises de tous ceux qui connaissaient l'art de lire entre les lignes, ou d'interpréter les sous-entendus. Ce badinage qui associait le lecteur à ses épigrammes, et les suggérait, au lieu de les achever, n'était chez M. de Féletz que le talent de la conversation appliqué pour la première fois à la critique. S'il eut en effet une prétention, ce fut celle de ne point paraître un littérateur, mais un lettré qui écrivait comme parlent les honnêtes gens dans un cercle choisi. De là ce naturel d'un style exempt de tout apprêt. En s'adressant au public, le journaliste est encore l'homme du monde dont le fauteuil ne devient jamais une

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chaire. Sans doute il s'observe ; car on Técoute ; mais sa circonspection n'empêche point l'abandon, et l'allure légère d'un esprit qui aime mieux effleurer qu'insister. Même quand il traite des questions ' austères, il les égaie d'un sourire. Jusque dans un entretien sur des traductions d'auteurs grecs ou latins (car c'étaient alors des livres à la mode), il glisse des amorces pour les profanes ; et, loin de s'étaler, son savoir se dérobe sous un enjouement qui ne songe point à faire la leçon aux ignorants. Par de naïfs retours sur lui-même, il échappe au ton dogmatique, et donne à ses jugements la forme d'une impression personnelle qui se soumet à nous plutôt qu'elle ne s'impose. Cette discrétion n'émoussait pas la pointe d'une malignité qui eut, à l'occasion, ses vives saillies. Un jour, dit-on, un personnage officiel trop vain de la fausse grandeur qu'il devait à ses bassesses, l'abbé de Pradt, contestant aux rédacteurs des Débats l'exactitude d'un fait, s'écria d'un air insolent : « Ah ! pour cela, messieurs, il n'y a que moi qui puisse en répondre ; car, pour le savoir, il faut aller dans la bonne compagnie. » — « J'y vais, moi, riposta M. de FcMetz; et, ce qui m'étonne, c'est que je ne vous y ai jamais rencontré. »

Oui, son originalité fut de raviver ces traditions de savoir-vivre qu'avaient interrompues la Révolution et l'Empire. Voilà le secret de la faveur qu'obtint si rapidement un écrivain supérieur à tant d'autres par la mesure, la tenue et la simplicité. La déclamation

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ayant M*., <\ep\m dix an», la lanf^ne des lettres et de la politique, on prit plaisir au retour d'urie qualité qui était la censure d'un défaut antipathique au génie de notre race. Ce langage sobre et tout uni devint un modèle de goût et même de conduite ; car le faux va des mots aux choses, et des parole» aux actes. Ainsi donc, en opposant sa justesse à tant d'hyperboles qui enflaient encore la voix autour de lui, M. de Féletz rendit service à une génération qui, après des excès de toute sorte, avait besoin de calmer ses nerfs, et de se rafraîchir le sang par une diète sévère.

Il ne lui offrit que les aliments les plus sains. Montaigne, La Fontaine, Boileau, Racine, Fénelon, Bossuet, Massillon, La Bruyère, voilà les auteurs que préfère un abbé doublement orthodoxe, et qui, à force de vanter le dix-septième siècle, croyait un peu en être lui-même. Il en devisait comme un contemporain, et semblait avoir déc/)uvert les chefsd'œuvre qu'il c^îlébrait avec le piquant de Tà-propos, comme s'ils gardaient toute leur fraîcheur de nouveauté première. Ces transports répondaient aux vœux de l'opinion heureuse de retrouver des génies calomniés, et de les rétablir dans leur gloire. C'était justice, mais pourquoi faut-il que tout le dix-huitième siècle ait payé les frais de cette restauration, sous laf|uelle éclatent encore des haines sucdidant à d'autres haines? Ceux qui proscrivirent alors les rois de la veille, Diderot, Voltaire et Jean-Jacques, tous ces émigrés qui les chargeaient de leurs ana-

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thèmes, n'aument-ils pas dû se rappeler qu'ils avaient été complices de la Révolution ? Car elle était toute récente Tépoque où Ton parlait d'indépendance dans les camps, de démocratie chez les nobles, de morale dans les boudoirs, où Ton frondait les puissants de Versailles tout en leur faisant la cour, où les prélats quittaient leurs diocèses pour briguer des ministères, où des cardinaux rimaient des contes licencieux, et où tous les grands seigneurs fêtaient la philosophie, sauf à la maudire, quand elle descendit de leurs hôtels dans la rue.

En se déclarant contre les ennemis de sa foi, M. de Féletz ne se reprocha pas du moins une palinodie; et, dans cette guerre de croyance, sa modération prouva la constance de ses principes; car il n avait pas, comme d'autres, des faiblesses à se faire pardonner.

Tant que l'Empire autorisa ces hostilités, M. de Féletz se distingua parmi les plus valeureux; mais le jour vint où Napoléon étouffa d'un mot une réaction qui avait des visées monarchiques.

Alors chacun des croisés s'assoupit de son côté, M. de Bonald dans une sinécure universitaire; Fontanes au pied du trône dans les douceurs du panégyrique, M. de Féletz dans les salons du fau-' bourg Saint-Germain, où, câliné par des douairières, il s'accoutuma peu à peu aux longues causeries, aux redites, aux compliments, et aux fades gentillesses. C'est de là que sortirent bien des pages qu'on admira par habitude, mais qu'énervait

une incurable anémie. Nous en excepterons pourtant les études qui avaient trait à Thistoire des mœurs et à ces salons d'autrefois qu'il dépeint au vrai, sans illusion et sans amertume ; car il finit par se pacifier, comme tous ceux qui, après des épreuves dignement traversées, passent à Tétat d'hommes heu-

reux*.

Les critiques dont nous venons d'évoquer les noms eurent tous la bonne fortune de se voir soutenus par les sympathies d'une société qui les aidait à reconquérir ses mœurs. Ils n'eurent qu'à seconder l'impulsion reçue : nous leur reprocherons même d'avoir été plus prompts à céder au mouvement passionné de l'opinion qu'habiles à le modérer et à le diriger. Mais peut-être eurent-ils raison de courir au plus pressé, c'est-à-dire de couper court à l'idolâtrie du dix-huitième siècle qui eût égaré le nôtre loin de

1. Profitons de roccasion pour nommer en passant un autre humaniste^ Tabbé Auger, qui, par amour des Romains et des GrecS; avait accueilli avec ferveur la République française. Hérault de Séchelles fit de lui cet éloge : a Durant dix ans, il plaça tout son bonheur dans Démosthènes. n étudia dans tous leurs replis les constitutions des Grecs, leurs lois, leurs usages, leurs mœurs.... Cette âme si remplie de la dignité de Thomme et du droit éternel qui consacre son égalité n*eut besoin d'aucun effort pour se livrer sincèrement dans sa patrie à ces mêmes jouissances que son imagination avait si souvent savourées dans Thistoire. Trop heureux de pouvoir adresser à des assemblées de Français le langage des Romains et ces mêmes périodes que les Grecs avaient rendues les formules de la liberté^ il publia une suite do discours où respire Tamour de nos nouvelles lois; et, dirigeant désormais toute son érudition vers notre bonheur, il traça VHû^ toire de la Constitution Romaine, pour la déposer ensuite au' près du berceau de la Constitution Française »•

ses voies naturelles ; car toutes les suites sont du temps perdu, et, aux environs de 1800, il ne fut pas mauvais d'en finir avec des engouements stériles. Il y eut donc quelque utilité provisoire jusque dans les injustices d'un parti pris trop exclusif.

Signalons aussi Tà-propos des défiances que les lettrés de profession manifestèrent alors contre l'envahissement de l'esprit positif et mathématique. Il y avait là un péril, si j'en crois un concert de plaintes qui retentissent à l'envi. « Qu'est-ce qu'un poète ou un orateur, s'écrie Dussault, près d'un algébriste, d'un géomètre, d'un physiologiste, d'un botaniste? Qu'est-ce que la plume et l'écritoire près du quart de cercle, des cornues, des alambics, des loupes, des herbiers et des télescopes? A l'Institut, combien de rapports de toute couleur sur la minéralogie, la géologie, l'alcali volatil, le fluor et les mophètes, avant qu'on en vienne à la petite pièce de vers, véritable denier de la veuve ! Il faut un microscope pour apercevoir, parmi tant de classes techniques, celle des lettrés, petit peuple isolé, sans alliés, sans amis, menacé par dix nations confédérées, prêtes à partager ses dépouilles. » Hoffman, de son côté, ne tarit pas en doléances analogues : « Mon cher cousin, écrit-il en 1807, prenez votre télescope, et braquez-le sur le Parnasse ; vous y verrez des botanistes qui cherchent des mousses et des lichens, des lithographes qui examinent un petit éclat de rocher, pour découvrir si la montagne à double cime ne serait pas une production volcanique, des chimistes qui décident que

le sol du sacré vallon n'est qu'un résidu de corps marins, et des anatomistes qui, trouvant des ossements épars, y reconnaissent le squelette de Marsyas si méchamment mis à mort par Apollon. La lyre d'or se fait-elle entendre?... aussitôt un physicien établit ses calculs sur la résonnance des corps sonores, et détermme avec précision l'espace que le son parcourt dans l'intervalle d'une seconde... Le poète confus se cache dans la foule des savants, et assiste à la dissection d'un crâne, en réfléchissant sur la vanité de la poésie. »

Ces railleries s'attaquaient à un travers qui fut vraiment épidémique, dans un temps où un inventeur proposa sérieusement de transporter cent mille hommes en Angleterre par un système de trois mille ballons gigantesques. Tandis qu'il équipait cette flottille, un physicien prétendait enseigner aux soldats de la Grande Armée à marcher dans le fond de la mer, pour s'élancer à l'improviste sur « les rivages d'Albion comme les crocodiles du Nil se jetant sur leur proie. »

On avait vu tant de miracles qu'on ne doutait plus de l'impossible. Cette foi dans la science devenait une sorte de vertige, et tournait toutes les têtes. Elle fut donc sage la mauvaise humeur des écrivains qui, faisant contrepoids à ces tendances, défendirent les droits de l'imagination contre ce qu'ils appelaient « les abus de la règle et du compas » , deux instruments aimés du despotisme impérial.

En dehors de ces titres, l'état-major de la critique

n'eut point d'initiative. C'est que tous les partis, littéraires, philosophiques ou politiques, ne tardent pas à s'immobiliser, dès que le monde commence à incliner vers un autre pôle. Quand les maîtres ont disparu, leurs disciples essaient de réchauffer le culte en exagérant les rigueurs de la pratique ; vaine tentative qui ne rend jamais Tinflùence perdue ! car l'esprit s'en*ace, en même temps que grossit l'importance de la lettre. Ce ne sont plus que des dévots agenouillés devant le dieu Terme. C'est du moins l'impression que produit sur nous toute une légion d'auteurs dont les notices, tantôt sèches et fastidieuses, ressemblent à un catalogue de faits et de renseignements, tantôt académiques et fleuries, sont infidèles, vagues, et s'interdisent toute précision comme contraire à la noblesse « du beau style ». N'y cherchons point l'esquisse des physionomies et des caractères, les relations d'un personnage avec ses contemporains, les vues historiques, la réalité flagrante. Nous y trouverons seulement des citations que n'enchaîne aucune trame, c'est le terre à terre de ces extraits qui suivent tant bien que mal le courant d'une lecture; ou, si l'arbitre prononce un verdict, il en revient presque toujours aux autorités de collège, et aux recettes de rhétorique ; il note, comme on disait alors, « les taches et les beautés », il s'extasie sur une gradation, une apostrophe, une prosopopée, un effet d'harmonie, une réminiscence de Racine ou de Voltaire. Bref, c'est le triomphe du pédantisme qui ergote sur des mots, discute le choix

d'une épitbëte, chicane une expression téméraire, une construction vicieuse, une inversion forcée, un néologisme, une rime faible, une simple consonnance. Ces éplucheurs de syllabes sont à la fois des régents par la morgue, et des écoliers par la docilité passive qui s*en tient aux formules battues et rebattues. Enfermés dans la forteresse de la routine, ils ne regardent Tliorizon que par des meurtrières d*oû ils tiraillent sur les indépendants.

Même quand ils font des remarques judicieuses, leur style les déconsidère ; car, s'ils aperçoivent une paille dans la plume de leurs justiciables, ils ne voient pas la poutre que tratne celle dont ils se servent. Leur frugalité n'est qu'indigence ou paresse d'esprits casaniers. Rivarol disait : « Le jugement se contente d'approuver et de condamner; mais le goût jouit et souffre : il est au jugement ce que l'honneur est à la probité. Ses lois sont délicates, mystérieuses et sacrées. L'honneur est tendre et se blesse de peu. Tel est le goût; et, tandis que le jugement pèse son objet d'une main froide et lente, il ne faut au goût qu'un coup d'oeil pour décider son suffrage ou sa répugnance, je dirais presque son amour et sa haine, son enthousiasme ou son indignation, tant il est sensible, exquis et prompt. Les gens de goût sont donc les véritables juges de la littérature. » Eh bien, si ces principes font loi, la plupart des Aristarques de l'Empire ne furent guère que des huissiers ou des greffiers. C'est qu'il y a chez eux divorce entre le sentiment et la raison.

Loin de laisser l'œuvre agir sur eux-mêmes, et d'oublier ce qu'ils ont appris pour se livrer à l'émotion immédiate et directe, ils consultent un code, et appliquent compendieusement ses articles. De là vient que leurs éloges glissent sur les surfaces. Au lieu . d'être le plaisir d'une libre découverte et d'avoir l'accent d un premier mouvement, ces panégyriques indistincts et anonymes pourraient indifféremment s'appliquer à tel ou tel. C'est une admiration qui procède moins d'une joie intérieure que d'une habitude prise : on dirait un hommage réglé par les rites d'une église, ou l'étiquette d'une cour.

Accordons cependant que cette critique verbale convenait à une génération qui, ayant vécu dans les clubs ou les camps, fut tout aise de faire en quelque sorte ses classes sous la férule de ces pédagogues. Mais, si cette discipline scolaire profitait à des lecteurs incultes, elle ne put susciter ou guider les talents. Elles les aurait plutôt découragés par son perpétuel veto, et sa manie de façonner tous les esprits sur le même patron. Bonne pour établir la police dans un milieu anarchique, elle ne sut point ouvrir une de ces tranchées qui mènent à la prise d'une place, ni livrer une de ces batailles qui font avancer les idées. Oublions donc les morts, pour interroger les vivants, c'est-à-dire ces grands noms qui seuls comptent dans l'histoire de l'art.

. CIIAPITUE III

M*"" liK Htarl. — l/lnitUiive dins It critiqua. » Emmi nur H /iciiov», \mt. — I-e livre du la fAiif^raturff I80(). — fta nouvniiiilô. — Krrniir* et Ucunri. — Kiprit d'opponitlon. — VérïU** ditm AUX JacohinN. — MAtiifaiU philosophique et républicain.'— Doctrine du progrt'ii indéfini. — Leii lettrei et \nn inutitutiofii. — l*/4ycii )loKio «ocliile. — Uuelquwii oljjeclion». — M*" d@ ftlaW prédire lei beaut^iM onitoire* à in poenie et tux trU. — DéiflCcord de l'tuteur «t de l'opinion. » Malveillance de la critique ordcioilo. — Signal de renai»Mnce.

LcH nîHHoi'tH di'îlicalH de roBprit m rotiillent (Um ({u'Wh ho iv\)OHmi, Sarm rai^uillon du chan^ontctiit l'art H'(îndort; et la faiblcHHC (\m «'attarde lui eni plus contraire (\uii la force qui «'aventure. Kum le» vra'm liérltierH deH maltren nont-ils le» explorateur» (jui font voile ver» d'autre» rivage». Or, parmi ce» int<*llig(mc<î» C/onrjui'îrantc'», M'"" de '&M\ fut encx)re la plu» proinpt<; et la ])lu» tiardie & pre»»entir et i\ repré»enter hm inquiétude» qui travaillèrent la fin du dix-iuiitième siècle ul le commencement du dix* ncîuvième. Jatnai» m eflet won éloquenc>e cx)mmunicative ne cc;»»a de propager le» doctrine» qui allaient émanciper la rai»on et l'imagination. Dan» toute» le» voie» qui condui»ent ver» l'avenir, nou» »omm(^» »ftr» de rencontrer œ génie «ympatliique» vX animé non pa» »e4jl(;ment par l'amour de la gloins ntai» par l'ambition de faire triomptier une influenrx^

au profit d'une cause. Rebelle à toute contrainte, elle devait donc secouer aussi le joug d'un goût pusillanime qui se bornait « à regratter un mot douteux », ou, comme dit Balzac, « à traiter les affaires du gérondif et du participe ».

Nous venons de voir par où péchaient ces grammairiens méticuleux dont la religion classique n'était plus qu'une bigoterie superstitieuse. Exaltant l'importance de la forme, et ne soupçonnant pas que le style est solidaire de la pensée, ils l'asservirent aux scrupules d'une correction froide et inanimée. Ce qui leur manqua surtout, ce fut la franchise du sentiment, et la faculté de concevoir des idées générales. Dominés par des préjugés et des préventions qu'ils érigeaient en axiomes, ils condamnaient d'avance toute saillie d'originalité. Aussi les intelligences ne s'éveillèrent-elles qu'au jour où, affranchies des règles arbitraires, elles remontèrent enfin à la r^ion des principes. Or, M"* de Staël fut la première à retrouver ces sources qui descendent des sommets où resplendit l'idéal .

Le salon de Corinne était déjà une sorte d'académie cosmopolite; hospitalière pour toutes les nouveautés, sans en être dupe, elle les y jugeait souverainement par la verve émue d'une improvisation créatrice. En 1 795, V Essai sur les fictions fut aussi le prélude d'une critique impatiente de s'élancer vers des horizons lointains. Mais sa parole n'eut un retentissement prolongé que dans le livre où, prenant un essor définitif, elle considéra les rapports qui

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uninëent la Wtéralure aux inêtitutiom iodahë. En 1800, un an avant le Génie du chriêlianinme, elle publiait ce manifeste inspiré par le souvenir de maux récents et Timpression des tristesses présentes. A lui seul, le titre de l'ouvrage annonçait un novateur; car, si Buffon avait écrit : « Le style, c'est Thorame », nul ne s'était encore avisé d'expliquer la grandeur ou la décadence des lettres par Thistoirc de Tesprit humain et de ses vicissitudes. Ajotitons qu'après le 18 Brumaire, il fallait quelque audace pour déclarer si haut que les libertés politiques sont l'élément essentiel de toute civilisation. Cette thèse sonnait mal aux oreilles du Premier Consul; et la France elle-même n'avait point d'échos pour de pareilles revendications. Or, M"' de Staf'jl n'ignorait pas ces défaillances d'une société réfrac/taire aux remèdes héroïques. Voilà ce que révèle un désabusement secret dont les tristesses donnèrent à sa prédication le charme d*une mélancolie aussi touchante que sincère.

Alors même qu'elle n'achève pas les vérités qui brillent à nos yeux comme un éclair furtif, on ne saurait trop admirer l'intuition de ses instinct». Bonaparte savait bien qu'elle livrait au vent des germes prêts à fructifier sous un ciel propice. Aussi jugea-t-il fort indiscrets des conseils qui, tout en ménageant son amour-propre, faisaient la leçon k un despote. M"** de Staël ne disait-elle pas : « Qu'estce qu'un conquérant opposant des barbares à des barbares, dans la nuit de l'ignorance? César n'est si

fameux que parce qu'il a décidé du destin de Rome, et que dans Rome étaient Cicéron, Salluste, Caton, tant de talents et de vertus que subjuguait Tépée d'un seul homme.... Derrière Alexandre, s'élevait encore l'ombre de la Grèce. Il faut, pour l'éclat des guerriers illustres, que le pays qu'ils assei^vissent soit enrichi par tous les dons de Tesprit humain. » Parler ainsi, à la veille de l'Empire, c'était lancer un défi ; et un ordre d'exil répondit à des avances qui furent réputées factieuses.

Mais, sans revenir sm* des faits connus, abordons Fœuvre à laquelle un vaincu demande des consolations, comme Gicéron à la philosophie, dans le voisinage de Gésar. Au lendemain d'une crise sociale, il n'est pas rare de voir l'indifférence succéder à la fièvre du combat : tant d'événements décidés par la force, tant de crimes absous par le succès, tant d'illusions évanouies finissent par décourager les plus résolus. L'opinion se désintéresse de la justice, on cesse de croire au bien comme au vrai, et alors se déclare cet état de langueur que le Dante appelait « Y Enfer des tièdes ». Telle fut la maladie que M"* de Staël essaya de guérir, en ranimant les cœurs par une foi vaillante qui n'acceptait pas la défaite, et attendait fièrement les revanches de l'avenir. Gette confiance éclate dans le discours préliminaire où elle professe que la littérature n'est pas l'ornement d'une société oisive, mais la voix de la conscience pubUque, et, par suite, que sa fortune s'associe aux destinées des peuples, pour contribuer

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à la vertu des citoyen», à la prospérité des États, à la gloire de ceux qui les régissent, et au bonheur du genre humain. La philosophie et l'éloquence peuvent donc seules former des caractères, enrichir le trésor du bon sens, travailler pour la vérité , préparer des victoires à la raison, purifier Tair respiré par une nation, et « faire d*un territoire une patrie, en donnant à ceux qui Thabitent les mêmes goûts, les mêmes habitudes et les mêmes sentiments » .

Voilà le fond de cet ouvrage où M"**' de Staôl tourne ses regards d'abord vers le passé, puis vers Tavenir. Elle commence par esquisser à grands traits le caractère des principales époques et des plus beaux génies que nous offre l'histoire des lettres, soit dans l'antiquité, soit dans les temps modernes. Étudiant les diverses influences qui peuvent modifier les talents, à savoir la race, le climat, les mœurs, les lois, les institutions et les croyances, elle donne à charjue physionomie sa couleur et son relief. Même quand elle se trompe, ses méprises sont encore fécondes; car elles inaugurent ime méthode, et nous invitent à renouveler par la réflexion une matière qui semblait usée. C'est ainsi que, malgré certaines ignorances, le chapitre consacré aux anciens ouvre beaucoup d'aperçus dont ne se doutaient pas La Harpe et ses disciples. Si les Grecs sont injustement sacrifiés aux Romains, la faute en est aux prédilections d'un publiciste qui, moins soucieux du bien-dire que du bien-faire, voulait trouver dans les écrivains des hommes, et dans

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les hommes les exemples pratiques d'une nation née pour Tempire du monde. — La seconde partie est encore plus brillante et plus neuve. Ici, les conjectiu-es sont des espérances voilées de regrets. On sent bien qu'elle traite un sujet douloureux, lorsqu'analysant les causes d'une barbarie passagère, elle cherche les moyens de la conjurer. Au tableau de la France imaginaire que rêve son patriotisme, elle oppose avec angoisse le contraste des humiliations réservées à un pays où, n'étant plus l'instrument d'une pensée libre, la parole se réduirait à parer la servitude et à flatter l'orgueil d'un maître.

Tout en protestant contre le pouvoir absolu, elle n'épargne pas les Jacobins; car, flétrissant la violence de leurs discours, elle s'écrie avec indignation : « Quel talent pouvait s'élever à travers tant de mots absurdes, insignifiants, exagérés ou faux, ampoulés ou grossiers? Comment arriver à l'âme endurcie par tant d'expressions mensongères? Comment convaincre la raison fatiguée par l'erreur, et devenue soupçonneuse par les sophismes? » A l'expérience du moraliste se mêlent aussi des traits de satire qui atteignent tour à tour les courtisans de Robespierre et de César. Aux uns elle reproche « l'arrogance du ton, la vulgarité du langage, et l'impolitesse des manières encore plus révoltante que les bornes de leur esprit ». Chez les autres, elle censure « la fatuité politique, l'air d'importance, l'exagération de la froideur, et la morgue d'une fausse dignité ». Elle voudrait que l'urbanité des

mœurs adoucit la rudesse de Tesprit de parti, et elle accuse hautement la Révolution d'avoir dégradé l'éloquence : « Car sa force ne peut être séparée de la mesure; et, si tout est permis, si les idées morales perdent leur ascendant, la parole ne conserve plus que la puissance d'une arme meurtrière. Elle ne saurait atteindre la réputation de personne; cette foule d'écrivains calomniateurs émoussent jusqu'au ressentiment qu'ils respirent : ils ôtent à tous les mots' dont ils se servent leur signification naturelle. »

Sous ces plaintes tressaille toujours une émotion personnelle. Par exemple, à propos des femmes qui cultivent les lettres, ne défend-elle pas sa propre cause, lorsqu'elle dit : « Courageuses dans le malheur, elles sont timides contre l'inimitié : la pensée les exalte, mais leur caractère reste faible. Elles ressemblent à Herminie, revêtue des armes du combat ; les guemers voient le casque, la lance, le panache étincelant : ils croient rencontrer la force ; ils attaquent avec violence, et, dès les premiers coups, ils touchent au cœur. »

Elle l'éprouva bientôt à ses dépens : car les victimes de la Révolution et les confidents du Dictateur étaient peu disposés à fêter un livre qui, prêchant la doctrine du Progrès indéfini, préconisait comme une de ses conditions le maintien du régime républicain. Il se fit donc une levée de boucliers contre Herminie ; et ce fut à qui lui porterait un coup perfide. N'était-ce pas en effet une insigne maladresse

que de risquer un tel livre après un coup d'État? Mais cette courageuse candeur est un titre de plus à Testime de la postérité. Car, à Theure où s'éclipsait la lumière du droit, et où toute la France abdiquait aux mains d'un seul, il y eut d'autant plus d'honneur à ne pas douter avec les sceptiques, et à ne pas déserter avec les renégats.

Aux timides et aux lâches qui souhaitaient l'immobilité, M""* de Staël venait dire : Non, les sociétés humaines ne tournent pas dans un cercle monotone, pour recommencer sans trêve leur course inutile. Non, les peuples ne combattent pas seulement pour des chimères. Mais l'effort de chacun est un bien qui doit profiter à tous. Comment expliquerait-on le drame de l'Histoire, si tant de travaux et de larmes étaient perdus pour les siècles futurs? Il faudrait donc alors fermer nos livres, renoncer à de stériles sacrifices, et nous en tenir à ces arts subalternes dont l'agrément trompe les ennuis d'un présent insipide et sans avenir. Au lieu de nous engourdir dans l'inertie, croyons plutôt que l'homme est le frère de Thomme, qu'il -collabore à une œuvre commune, et que, d'âge en âge, la figure de l'éternelle beauté prend des traits plus distincts ou plus voisins de la perfection. Sans doute, nous recevons du passé le patrimoine que nous faisons valoir pour le transmettre à nos héritiers ; mais, tout ce que nous ont légué nos pères doit se transformer, s'épurer, et se dépouiller de ses éléments périssables. L'esprit des aïeux revit donc surtout dans ceux qui marchent

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en avant; et adorer la |)onflsî^re des morts serait imiter ce roi qui mettait sur le trône les resUîS inanimés d'une femme qu'il avait aimée. Sans Tardeur qui nous sollicite à rivaliser avec les (ihefs-d'œuvre consacrés par le Temps, nous serions même incapables de les apprécier dignement ; car un feu divin est le principe de notre admiration, et celui qui n'aime pas le progrés s'expose, comme les Aristarques do 1 Empire, à n'avoir plus l'intelligence de la tradition.

Ajoutons que cette manière de cx)mprendre l'histoire conseille tout ensemble plus d'équité pour nos devanciers, et plus de modestie pour nous-mêmes. Kn elTet, persuadés que nos sucycxîsscîurs nous déj)asseront, comment refuserions-nous aux fautes d'hier l'indulgenœ dont les nôtres auront besoin demain? Nous savons que, dans ce voyage étemel vers l'inconnu, les pentes sont rudes, mais qu'à chaque pas les perspectives sVîtendent; et, résignés au devoir d'une asc(*nsion laborieuse, nous obéissons à œtte loi comme à un ordre de la Providence. Telle est la portée morale de l'enseignement par lequel M"^ de Sta^il régénérait la critique. Si c(îs clartés semblent avoir |)àli, c'est qu'à force d'être incontestables, toutes les vérités deviennent des lieux communs : mais elle n'en fut pas moins la première à nous annoncer la bonne nouvelle.

dépendant, plus d'une objection surgit cx)nlre muî théori(î que réfutaient hîs souvenirs de la Terreur. Avouons que l'avocat emprunte surtout ses preuves à de beaux rêves, oX qu'il préfère les élans du lyj-isnu»

MâDÂM£ de STAËL 89

à la rigueur du procédé logique. Il en résulte des jugements téméraires, de vagues hypothèses, et des problèmes agités sans être résolus. Le progrès des sociétés humaines est-il aussi constant que le mouvement des corps célestes? Gouverne-t-il les mdividus aussi bien que Tespèce? Les idées et les mœurs suivent-elles une marche parallèle et continue? Y a-t-il des temps d'arrêt ou de recul? Les volontés vont-elles de pair avec les intelligences? Peut-on soumettre à des calculs les accidents qu'engendrent les jeux imprévus du libre arbitre? Si le système est vrai dans le domaine de la science, ne souffre-t-il pas des exceptions, lorsqu'il s'agit de l'esthétique et de la morale? Voilà des questions auxquelles ce livre ne répond trop souvent que par de magnifiques tirades. Il arrive même que des contradictions nous déconcertent, et infirment la valeur du principe ou de ses conséquences; car, tout en célébrant le dogme de la perfectibilité, M""" de Staël ne cessait pas de gémir sur la décadence et la corruption présentes. Dans ce monument élevé à la gloire de la philosophie moderne, le panégyriste n'osait-il pas dire qu'elle a détruit toutes les illusions, sans les remplacer par aucune croyance, et que l'excès du raisonnement a produit l'exès de l'incertitude? Aussi Fontanes abusa-t-il de cette sincérité pour comparer l'auteur à ce héros de Voltaire,

Qui criait : tout est bien, d'une voix lamentable.

Si l'on a pu reprocher au penseur l'incohérence

(»l le (UVousu trune causerie, riiistorien est encore moins invulnérable ; et les faits infligent de sérieux démentis à des affirmations que ne soutient point la compétence d'un savoir exact. Très habile à deviner ce qu'elle ne sait pas, M"*" de Staël se confie trop volontiers à ces lueurs soudaines qui parfois la traliissent ; et alors, elle défend des vérités par des erreurs. Dénier aux Grecs « une vive sensibilité », dire « qu'en disparaissant de la terre ce peuple a laissé peu de regrets », attribuer aux Romains le privilège d'une suprématie littéraire qu'ils n'ont jamais revendiquée, affirmer que la philosophie fut, dès l'origine, leur première étude, n'est-ce pas compromettre une bonne cause par de mauvais arguments? Mesurer la valeur des institutions & celle des lettres et des arts, c'est aussi donner des armes à ceux (jui se rappellent Démosthènes et Cicéron ; car la République était à l'agonie, quand l'un et l'autre se signalèrent par leurs exploits de tribune.

Nous ne souscrirons pas non plus au paradoxe qu'inspire un goût trop passionné pour la mélancolie, fît une prédilection trop exclusive pour les littératures du Nord. On refuse de suivre une imar gination qui s'égare, lorsqu'elle va chercher son idéal dans les montagnes de l'ancienne Galédonie, et proclame Ossian l'égal d'Homère. Qu'y art-il de commun entre le père de toute poésie et ce barde relégué dans ses brouillards, parmi les neiges et les tempêtes, au milieu d'un peuple sauvage dont

les seuls monuments sont quelques blocs de pierre dressés sur des tombeaux? Un merveilleux monotone comme les nuits d'hiver, et sombre comme les horizons brumeux où le chantre de Fingal fait courir ses guerriers fantastiques, peut-il être comparé aux fictions si vivantes et si gracieuses de Tlliade ou de l'Odyssée? Faut-il en conclure avec Schiller que le sens poétique manquait à M"' de Staël? non : ce serait oublier ces causeries où sa parole avait des ailes, et tant de pages où l'écrivain est poète, à sa façon, par le don de la plainte et l'éloquence indéfinissable d'une émotion qui semblait avoir des larmes dans la voix*. Disons seulement que, préoccupée de visées politiques, elle est surtout sensible aux beautés oratoires, et se défie de la poésie pure : car cet art désintéressé lui est suspect d'être une tradition de l'ancien régime. Non seulement elle l'accuse d'accoutumer les cœurs « à une insouciance voluptueuse, à l'amour du présent, à l'oubli de l'avenir, par conséquent d'être favorable à la tyrannie » ; mais elle le juge irrévocablement stationnaire; car, « son principe étant l'imitation, les modernes ne feront jamais que recommencer les anciens. » Regrettons aussi que M™^ de Staël n'ait pas eu l'âme assez sereine pour goûter le charme de la nature, comme elle le confesse, en disant : « La contemplation de ses mei*veilles accable la

1. Elle a des notes qui s'exhalent coaime un soupir, celles-ci . par exemple : > Il n'y a sur cette terre que des commencements. • — « Il faut passer la vie plutôt que la sentir. «

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{xaiHée; on mmt avec elle de» rapports qui tie tiennent ni au bien, ni au mal; et wm calme nouH irrite c^^mme Tindiiïérence. » Il v a donc des incertituden et des lacunes dans une œuvre qui voulait provoquer une restauration morale encore plus qu^ine renaissance littéraire.

Mais n'innislonK pas davantage sur rinsuffisance d'une /érudition douteuse^ ou sur les caprice» d'un gobt trop particulier. Rien que les détails de la thèse renient sujets à controverne, il faut en accepter Ten- Hemble, et démrer qu'il Hoit infaillible; car espérer le progrès, c'est déjà l'accomplir, ou du moin» le rendre possible. Sans doute, il ne se manifeste pas h la fois par toutes les facultés de l'esprit humain, ni chez tous les peuples : il en est qui déclinent ou qui tombent, tandis que d'autres montent et grandissent . Mais les intérêts généraux de la civilisation gagnent totjjours à ces déplacements ; et, au-dessus (l(îs fortunes particulières qui se fondent ou s'écroulent tour & tour, il est pour l'espèc/e umi destinée universelle qui, malgré des intermittences, se développe sans œsse à travers le temps et l'espace. Cette loi se vérifie surtout dans l'ordre scientifique et moral. Quant aux arts et aux lettres, ils ne justifient pas aussi pleinement œt optimisme. Outre que le» types et les genres s'épuisent, que les langues s'altèrent et meurent, le» moissons du génie sont rare»; et, pour éclore, elle» exigent un concotirs de circonstances dont la ren(M)ntre ne se reproduit jamais sous les mêmes forme». La (Jrèœ n'a pas compté

deux Homères, deux Platons, deux Phidias ; et Ton ne verra plus ni la simplicité du monde naissant, ni l'harmonie, l'équilibre et la mesure qui caractérisent les siècles de Périclès, d'Auguste et de Louis XIV.

Mais ce n'est point une raison pour enfermer les générations successives dans un cercle infranchissable, et les condamner à tirer perpétuellement des épreuves affaiblies du même modèle. Instituer ici comme ailleurs le principe de la Liberté, rendre à l'esprit français l'exercice de ses droits, et le sentiment de son indépendance, élargir ses frontières, lui ouvrir des issues vers les littératures voisines, attacher plus de prix à l'originalité qu'à la discipline, et substituer à une orthodoxie servile les franchises d'un goût tolérant, tel fut le vœu de notre âge. Or, il n'eut pas de plus cordial interprète que ce progranune dont nous aimons surtout l'enthousiasme ingénu. M"*** de Staël est en effet incomparable, quand elle s'abandonne à son cœur; car ce qu'elle sent paraît encore supérieur à ce qu'elle pense, et nous pouvons alors lui appliquer ce mot qui vient d'elle : « Tout ce qui est éloquent est vrai. » Si, dans le trouble de ces entraînements, sa parole n'a pas toujours la précision ou la clarté d'une réflexion maîtresse d'elle-même, ne nous plaignons pas de ces obscurités analogues au verbe fatidique de la Pythie haletante sous l'obsession du Dieu. Admirons plutôt cette puissance d'inspiration instantanée, ces flots d'idées fécondes qui, l'envahissant tout à coup,

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se pressent à la fois sur ses lèvres, et ces saillies impétueuses d'un héroisme intellectuel qui se porte intrépidement à la découverte d'un nouveau monde. Ses naufrages même sont glorieux ; car, en échouant sur des écueils, elle appelle des explorateurs plus heureux vers les terres lointaines qu'elle entrevoit à travers la brume. Les vérités qu'elle ébauche, d'autres vont bientôt les achever, et le temps approche où des génies créateurs, dissipant toutes les ombres de ses révélations, les expliqueront par des œuvres dignes de leur conférer l'autorité de l'exemple.

Dans les allures d'une composition discursive nous reconnaissons un causeur qui « conversa » son livre avant de l'écrire*. C'est ce qu'atteste Chenedollé disant : « Elle mettait sûr le tapis, à dîner, ou dans son salon, l'argument du chapitre qu'elle devait traiter le lendemain matin. » De là ce courant qui s'épanche, et descend toujours des hauteurs. De là cet entrain passionné d'un discours où des notes très féminines s'associent aux accents les plus virils. Aussi convient-il de juger M'"*' de Staël comme si

1. « Elle jetait d'al)Ord sur un chiflbn, dit un témoin, se» premiers aperçus; puis^ recopiant ce brouillon, elle en lisait parfois des fragments à ses amis. Un secrétaire recopiait ensuite ce irxfe, d'une belle écriture, sur un papier à mi-marge ; et alors^ lisant plus volontiers ces pages, eile demandait des conseils, et s*y montrait assez docile : enfln, elle revoyait ses épreuves, et y changeait encore. • Elle faisait donc subir à sa pensée comme des toilettes successives; et, durant ces métamorphoses, tout ce qu'elle voyait, entendait, ou rencontrait chemin faisant, devenait po :r elle de bonne prise et entrait dans son œuvre.

on Técoutait au pied d'une tribune, et de voir en elle un orateur plus qu'un artiste. Alors, on lui pardonne aisément ses négligences, des façons de dire trop elliptiques, Tindécisio» du contour, certaine rapidité hâtive, un trop plein qui déborde, et Tintempérance d'une âme ardente qui parfois s'élance au delà du but. Ces inconvénients de la veiTe ne sont-ils pas compensés par l'attrait d'un talent qui se voue à de grands intérêts, et, moins attentif à la forme qu'au fond des choses, songe surtout à persuader, à convaincre?

Sous l'Empire, elle n'y réussit que dans un cercle

étroit; car, en dehors d'une élite, elle encourut les

résistances des uns, ou la malveillance des autres.

Un de ses plus habiles adversaires, Fontanes, ne vit

dans ce livre qu'une occasion de faire sa cour au

Pouvoir. Emporté par son zèle, n'allait-il pas jusqu'à

dire « qu'un gouvernement instruit doit mener la

foule ; car, c'est des lieux élevés que doit partir la

lumière : alors, elle se distribue également, et nous

éclaire sans nous éblouir.. » Ayant à conquérir ses

éperons, il ne ménagea point Glorinde, dans une

double passe d'armes en apparence courtoise, mais

en réalité mortifiante et cruelle*. — Avec une

exquise politesse. Chateaubriand prit aussi position

contre une doctrine rivale. Il publia une lettre où il

disait : « M"* de Staël donne à la philosophie ce que

j attribue à la religion. Vous n'ignorez pas que ma

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