Mercure de France
folie à moi est de voir Jésus-Christ partout, comme M"* de Staël la perfectibilité. . . Quelquefois pourtant elle parait chrétienne; mais, Tinstant d'après, la philosophie reprend le dessus. Tantôt, inspirée par sa sensibilité native, elle laisse échapper son âme; mais, tout à coup, l'argumentation se réveille, et vient contrarier les élans de son cœur. Ce livre est donc un mélange de vérités et d'erreurs*. » Parmi de sincères hommages', il critique une érudition équivo<iue, et la monotonie d'un style métaphysique. 11 termine par cette conclusion : « Votre talent n'est qu'à demi développé. La philosophie tétouffe. » Ainsi se marquait l'antagonisme de deux écoles qui n'avaient pas les mêmes origines, et ne tendaient point à la même (in : car il y eut entre elles l'intervalle qui sépare le Vicaire Savoyard de l'Evangile, la libre pensée de la foi, et la République du droit divin.
C'est dire qu'en 1800 la victoire ne pouvait appartenir à une propagande qui allait en sens inverse de l'opinion. Dans une société découragée par ses fautes ou ses malheurs, le mot seul ^'espérance avait alors un semblant d'ironie qui offensait le deuil public. C'était aussi se tromper de date que de célébrer la liberté, l'éloquence et le progrès en face du despotisme, du silence et de la torpeur universelle.
1. Lettre adressée au citoyen Fonlanes^ nivôse an iX : elle parut dans U Mercure,
2. « Votre tôle est forte, et votre imagination quelquefois pleine de charmes. <•
Discrédité par tant de mécomptes, le drapeau de la philosophie ne flottait plus que sur des ambulances. En faire un signe de ralliement pour un retour offensif, ce fut Texposer à servir de point de mire aux feux de la Sainte-Alliance. M"*® de Staël aggrava ce péril politique par des théories littéraires qui scandalisaient ses propres amis. On sait en effet que, sauf exception rare, le groupe libéral était, et devait rester longtemps classique, à outrance*. Quant aux partisans de Tancien régime, ils inclinaient volontiers vers le romantisme, du moins celui qui mettait le moyen âge à la mode ; mais la vue d'une cocarde républicaine effaroucha leurs sympathies. A leurs yeux, M"* de Staël avait d'ailleurs le tort de rester étrangère au sentiment religieux, d'estimer qu'il n'avait plus aucune prise sur les âmes, et de ne pas lui demander un des éléments de cette régénération sociale qu'elle appelait de ses vœux. Or, à la veille du jour qui vit naître le Génie du christianisme , c'était manquer de clairvoyance. Voilà pourquoi son livre n'eut pas l'influence dont il était digne. Mais, s'il parut alors un anachronisme, il y aurait ingratitude à oublier qu'il nous promit l'aurore d'une renaissance, au sein de la nuit la plus profonde.