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LES ASPIRANTS

Sortons pour un instant du carré des officiers , mais sans quitter l'entre-pont; choisissons Tune des deux courcives qui nous sont ouvertes, et nous arriverons, en quelques pas, dans un espace quadrangulaire éclairé par un large panneau. Des écoutilles

d'égales dimensions sont ménagées d’étage en étage au-dessus de nos têtes ; sous nos pieds se trouve une autre écoutille fermée par un grillage et par de fortes barres de fer cadenassées. Nous sommes sur la cale au vin , l’odeur de ferment qui s’en échappe suffirait seule pour l’indiquer. Derrière nous e.st l’espace qui, avant les récents progrès de la vapeur, servait aux officiers de chambre commune ; devant nous, le fauxpont; à notre gauche, à bâbord, nous voyons le poste des chirurgiens dont la porte est poussée ; à notre droite, à tribord, est le poste des aspirants dont nous n’apercevons que l’extérieur. Un rideau de cotonnade à carreaux bleus et blancs nous empêche de distinguer une foule de personnages attablés : c’est l’heure du déjeûner. Mille clameurs nous étourdissent; au milieu du cliquetis des verres et des assiettes , une macédoine de jurements, d’imprécations, de rires, de chansons, dq discussions, de disputes, frappent nos oreilles.

Messieurs les aspirants sont bruyants, c’est de leur âge.

Dans X Aiguillette d’or, première partie de Une Haine à bord, ' la vie du poste des aspirants a été mise en scène et décrite avec les plus grands détails. Sous peine de redites, il faut renvoyer à cet ouvrage qui rentre dans notre Tableau de la Mer et se borner

(l) 1 vol. in-18.

L’ÉTAT MAJOR

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ici à répéter qu’au sortir du vaisseau-école , le jeune élève reçoit, avec le titre d’aspirant de deuxième classe , le droit de porter l’aiguillette mi-partie bleue et or.

Âu bout de deux années d’embarquement , il subit un dernier examen et s’il y répond convenablement , il est définitivement admis dans le corps des officiers de vaisseau, avec le grade d’aspirant de première classe qui correspond à celui de lieutenant en second. Une aiguillette d’or est alors son insigne; il aspire à l’épaulette d’enseigne en attendant celle d’amiral.

Les aspirants des deux classes font le môme service. Ils commandent les corvées d’embarcation , sont attachés aux divers détails., prennent part à tous les exercices et font, en sous-ordres, la garde ou le quart.

Une simple remarque résume tout ce qu’on peut dire de l’aspirant de marine : — c’est qu'il en est de la vie du poste comme celle du collège ; — elle est féconde en misères intimes et en souvenirs gracieux; on sourit en s'y reportant par la pensée; on se la rappelle avec plaisir, mais qui voudrait la recommencer ?

l’officier de marine.

Si un observateur étranger à la marine et curieux d’en connaître les mœurs et les usages monte à bord

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d’un bâtiment de l'État , il est ébloui , au premier coup-d’œil , par le spectacle d’un réseau de cordages croisés en tous sens, d’une artillerie brillante, de ponts étincelants de blancheur et d’ornements variés. Son admiration est excitée par le luxe grandiose déployé devant lui, mais il ne s’arrête pas longtemps à cette impression et bientôt son intérêt se porte sur les hôtes habituels du vaisseau.

En voyant d’un côté du grand-mât une foule de matelots resserrés dans un espace en apparence trop étroit pour qu’ils puissent s’y mouvoir ; de l'autre , quelques officiers seulement se promenant à leur aise, il comprend que le navire a ses deux quartiers, aristocratique et populaire, aussi distincts que les faubourgs Saint-Honoré et Saint-Antoine; il saura plus tard que le premier est le gaillard d’arrière réservé à l’état-major; le second , le gaillard-d’avant abandonné à l’équipage. Il devine l'étiquette navale qui se trahit par mille indices, depuis le coup de sifflet, honneur bizarre rendu à toute épaulette qui monte à bord , jusqu'à la rigoureuse répartition des places dans un canot où l’un des coins est l’apanage du grade le plus élevé; et, dès lors, l’officier de marine lui semble plutôt raide et empesé que porté a une franchise familière.

La vie commune conduit l’individu à se concentrer. Sur un bâtiment de guerre les marins sont constam> ment en scène et leur existence n’est qu’une longu

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comédie. Le vaisseau est un théâtre dont la toile se lève pour une représentation qui commence le jour de la mise en armemenY et dure deux ou trois années. Les acteurs ne connaissent que leurs emplois , à eux d’improviser leurs rôles ; ils ignorent quelles seront les grandes péripéties du drame , mais les hommes et les éléments y pourvoiront. Combats , fêtes nationales, dangers , plaisirs, tempêtes, incendie, naufrage , ils doivent s’attendre à tout : la paix ou la guerre sont les ressorts de l’intrigue , les vents et les flots cumulent les fonctions de l’orchestre et des machinistes, les incidents de détail ne feront jamais défaut et l’intérêt sera toujours soutenu.

Les simples matelots, infatigables figurants qui ne rentrent jamais dans la coulisse ; les maîtres, les aspirants, les divers membres de l’état-major, et le capitaine , premier sujet de la troupe , chacun des personnages a son allure, son caractère et son langage à part.

L’officier de marine, tour à tour chef de quart , second et commandant , se présente au spectateur sous trois aspects dont nos lecteurs connaissent parfaitement les différences ; il change de costume et de physionomie avec chaque grade et se modifie surtout en raison de sa position à bord.

Qu’est devenu cet officier de marine qui nous apparaissait dans notre jeunesse comme un héros des contes de fées ? Qu'est devenu ce vieux type ,

plus aventureux que Don Quichotte , plus redoutable que Croque-Mitaine, généreux, franc, hardi, sans souci de l’avenir, sans regret du passé? terrible personnage qui , à défaut d’abordage et de tempêtes , SC battait régulièrement en duel trois fois par vingtquatre heures , semait l’or à pleines mains et u’élait jamais à court d’expressions étranges ou de brusques réparties ; caricature populaire de la populaire caricature de Jean-Bart, culbutant les courtisans du grand roi, par figure oratoire. Où est-il cet homme prêt à tout rompre au milieu d’un déluge de jurons fantastiques et qui, dans ses moments d’impatience, avait l’habitude de jeter les gens par la fenêtre , ou tout au moins par le sabord. Des dangers, du plaisir ! telle était sa devise; courte et bonne, voilà comment il voulait la vie. Certes , l’officier de marine actuel a encore un cachet original, une existence , des opinions et des goûts particuliers ; mais qu’il est loin de ce beau idéal de nos souvenirs , fécond en oppositions et composé de qualités excentriques ! L'ancien modèle a disparu; il est , hélas ! permis de douter de son authenticité ; on le relègue aujourd’hui parmi les fictions du carnaval entre Cassandre etMayeux; ses angles saillants sont arrondis, ses couleurs brillantes ont perdu leur éclat, et l’on a peine à retrouver dans son successeur quelques traces indécises de ses énergiques contours.

Quand l’officier ce^e enfin de mériter la dënomi-

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nation d'aspirant, qui le dépeint si bien , quand il vient d’atteindre le but de ses vœux et de sou ambition , alors tout ce qu’il avait rêvé de bonheur et de gloire en se jetant dans la marine militaire, toutes ses espérances passées prennent de nouveau à ses yeux l’apparence de la réalité. C’est sans contredit le plus beau jour de sa carrière que celui où il apprend , à l’autre bout du monde , la nouvelle de sa promotion.

Quelques paroles flatteuses de son commandant détruisent en un instant sa rancune de vieille date et il oublie scs innombrables imprécations contre le despote du navire; le second qu’il maudissait de toute son âme , tous les autres officiers contre chacun desquels il avait des griefs secrets, viennent lui tendre la main et le félicitent cordialement; les aspirants, ses collègues d’hier, trinquent encore une fois avec lui dans le poste, en portant sa santé. Pendant son premier repas à la table de l’état-major, le fifre et le tambour lui jouent un interminable rigaudon , orné de toutes les variations de la diane, aubade à fendre le tympan des convives , et qui est grassement payée par quelques bouteilles de vin.

Sur le gaillard-d’avant, sen avancement fournit plus d'un feuilleton à la bruyante gazette de la mèche. Autour du baril qui sert d’autel au feu sacré dont la Yestale est un chef de pièce ou un chargeur, quand est venue l’heure oü les gens de l’équipage ,

allumant leurs pipes, commentent habituellement les actes de l’autorité, Yaspirant passé officier est l’unique sujet des conversations : on le juge sévèrement, impartialement, comme un roi d’Egypte au tombeau , on ne lui fait grâce d’aucune peccadille. Après ce jugement sans appel, ceux des matelots qui raffeclionnent se dirigent en niasse vers l’arrière , au moment où il monte sur le pont , et l’orateur de la bande lui improvise un compliment goudronné , en tournant son chapeau ciré dans les mains , par ce mouvement naturel au Cicéron maritime qui vise à la fleur de rhétorique. Ce n’est pas un hommage peu flatteur que cette députation des enfants de la cale; leur pittoresque harangue achève d’enivrer le nouveau chef de quart triomphalement accueilli par tous les habitants du navire^

Enfin, pour comble de bonheur, il entre en jouissance d’une chambre à lui en propre, et se promet bien de la convertir en boudoir. I.a première fois qu’il descend à terre , il se met en frais exorbitants, revienlà bord avec un attirail de glaces, de tableaux, de lapis et de draperies élégantes; sa cabine, surchargée d’ornements inutiles, devient le contraste frappant de celle du vieux lieutenant de vaisseau qui se fait un mérite d’étre gréé en Spartiate.

. Pendant six mois entiers, l’heureux jeune homme est magnétisé par la douce influence de sa récente épaulette ; il commande son quart avec un vif plaisir.

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Tout lui semble de bon augure; mais peu à peu ii envisage les choses plus froidement, il calcule ses chances d’avenir , et les difficultés qu’il entrevoit lui font adopter une banale philosophie. Son enthousiasme réchauffé fait place à une résignation modeste; on l'entendra fréquemment avouer que son but est désormais d’arriver à sa modique retraite pour finir paisiblement dans quelque petite ville une existence qui aura eu ses bons et ses mauvais moments. Alors il vit dans le présent, se crée des habitudes à bord et des relations à terre , se laisse aller avec indifférence au cours des événements, et ne recherche autre chose qu’un certain bien-être matériel qui dépend surtout de scs goûts particuliers et de la nature de son embarquement.

Pour se distraire du service , 1a plupart des officiers adopteut une occupation favorite : l’un est de.ssinateur;sa cellulose convertit en atelier, les cloisons en sont tapissés d’ébauches , de croquis et de caricatures; son album fait les délices des passagers et la terreur des chefs dont il est l’impitoyable Pbilippon. Chaque ridicule du bord est crayonné en charge ; tous les camarades en font des gorges chaudes,’ et l’autorité , dont la censure ne peut s’étendre jusquelà, ne pardonne pas à la verve du soi-di.sant artiste. Un autre s’occupe de littérature , fait des nouvelles , des pièces fugitives, des chansons, et se rend plus redoutable encore que le précédent, s’il a des penchants pour la satire.

La réunion fortuite de plusieurs de ees officiers donne lieu quelquefois à des luttes de compositions en tous genres; on rédige un journal charicarique , chacun y met sa production ; les caractères difficiles ne supportent pas volontiersla raillerie et souvent la paix en est troiiblce, mais plus ordinairement, au bout de quelques mois, la publication meurt de sa belle mort, malgré les chefs-d’œuvre qu’elle contient.

C’est ce qui arriva, de mon temps, à bord d’une frégate où six ou huit amateurs des beaux-arts fondèrent, au début de la campagne, une Babel pittoresque intitulée : Mémoires Hun Cancrelas ; les vignettes rép’résentaient le scarabée navigateur , dont les réflexions journalières apparaissaient en prose et en vers sous de burlesques pseudonymes. En moins de six semaines un vaste album se trouva rempli , mais la noble ardeur s’éteignit d’elle-mème, et le second volume n’a jamais paru sur l’horizon.

L’officier musicien est encore plus facile à rencontrer : malheur aux oreilles délicates qui navigueront avec lui; la guitare, le violon, le piano même suivent sur toutes les mers certains virtuoses peu récréatifs pour leurs voisins; le cornet à piston a fait invasion à son tour, la vie n’est pas tenable au milieu de pareils concertants.

Il y a l’officier collectionneur qui empaille des oiseaux , classe des coquillages et des insectes , et ne descend à terre qu’armé d’une pince , d’une gibe-

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cière ou d’un avano ; sa cabine répand une odeur Dauséabonde de camphre cl de savon arsenical ; il garnit ses étagères de boites et de flacons ,• il a des oiseaux empaillés dans tous scs tiroirs, des poissons et des serpents dans des bocaux , des coquillages infects appendus à tous les barreaux de son réduit , et n’est heureux que s’il vient à bout de faire la conquête de quelque mônstre bourré d’étoupe : caïman ou boa, qui grimacera au-dessus de sa couchette. Il possède au moins une tête de sauvage desséchée qne souvent il coiffe de sa casquette d’uniforme , et un squelette de requin auquel sont accrochés son porte-voix et sa longue-vue. A son arrivée en France, il envoie au cabinet d’histoire naturelle de sa ville natale plusieurs de ces merveilles, et on lit au-dessous la glorieuse inscription : « Donné par M***, lieutenant de vaisseau de la marine impériale. » Quelques officiers tels que notre cher Phylon Binôme, ont la spécialité des mathématiques; ce sont les plus rares; d’autres sont essentiellement polygottes , et se posent en interprètes dès qu’on se trouve en pays étranger.

Enfin, il y a dans le corps environ un tiers d’oisifs qui fument, dorment ou s'ennuient. Ceux-là aiment particulièrement les chevaux et la chasse , et descendent à terre le plus souvent possible. Ils organisent à bord une académie de jeu : la bouillotte , le tric trac et le domino leur sontd’un grand secours,

ils ne dédaignent pas même le profond jeu de l’oie; les paris au bilboquet les intéressent, et la galoche a pour eux des charmes. L’un des plus féconds en expédients pour tuer le temps, cherche avec une persévérance digne d'éloges, un billard qui soit insensible au roulis.

Reste l’officier zélé , le marin par excellence , le seul qui n’ait pas faussé sa vocation. Ce dernier fait peu de cas de la terre et des jeux, ne vit que pour le navire, et trouve toujours quelque chose à faire après son quart. S’il est chargé du canonnage, il passe sa journée à inspecter l'artillerie et son matériel , ne veut rien ignorer des moindres travaux du maître canonnier et de ses aides, tait des modifications à l’exercice de bouches à feu , rêve d’installations nouvelles et adresse sans cesse des demandes au commandant pour les améliorations qu’il invente. Si son département est la cale, il surveille à toute heure ce qui s’y passe. Cet officier est né pour être second et se distinguera certainement dans ce poste difficile qu’on ne peut manquer de lui offrir tôt ou tard.

Après avoir longtemps .servi en sous ordre, dès que l’officier de marine croit avoir quelque chance d’obtenir un commandement , il fait un voyage à Paris pour le solliciter. Ce n’est qu’à force d’adresse, ■'d’importunités et d’intrigues qu’il peut y parvenir; souvent le ministère est sourd à ses prétentions , et

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le^

s’il n’a de nombreuses protections qui fassent valoir ses droits , il reprend tristement le chemin de son port oü il s’embarque de nouveau comme simple officier.

.Mais quand ses démarches ont réussi , quand il est arrivé à celle position vers laquelle tendaient tous ses vœux, il se Iranforme pour Ha dernière fuis. Ce n’e.st plus un homme d'activité incessante comme le second, ni un rouage passif rois en mouvement à jours et heures fixes comme le chef de quart; ses devoirs et son attitude ont complètement changé de nature. — Renvoyons au chapitre du capitaine.

Si vous vous informez dans les ports des opinions politiques de l’officier de marine, vous recevrez les réponses les plus contradictoires, on vous le donnera avec la même bonne loi pour terroriste , aristocrate ou enragé modéré ; la cause en est dans sa manière hardie de trancher d'un mot les plus profondes questions sociales , sur lesquelles, du reste, il n'a guère de sentiment arrêté. 11 doit paraître tantôt blanc comme neige , tantôt rouge de sang; au fond il est incolore, se soucie fort peu d'une forme de gouvernement de préférence à une autre, et en parle avec une légèreté incroyable.

Les officiers de l’armée vivent toujours au café , lisent régulièrement plusieurs journaux, et finissent par adopter une nuance dont ils font mystère même à leurs camarades. Lorsqu’ils sont passagers à bord

les

des bâtiments de guerre , ils sont épouvantés de la témérité de certaines thèses développées devant eux; ils s’étonnent môme du calme des assistants , car ils n’ont pas encore eu le temps de voir que le sansculotte d’aujourd’hui sera demain chouan déterminé, et forcené juste-milieu après-demain, sans préjudice de ses opinions impérialistes qui auront leur tour peu après. L’officier de marine , nécessairement privé de nouvelles régulières , ne peut trouver à 1a politique l’attrait d’une habitude , il en sait toujours assez pour pérorer sous l'inspiration du moment ; mais ses convictions, s’il en a, sont à l’état d’embryon. Il faut une époque de révolution pour qu’il arbore définitivement une couleur , il la défend alors avec opiniâtreté ; mais au bout d’une campagne , quand il a perdu la France de vue pendant dix-huit ou vingt mois , il y rentre avec son indifférence passée.

Les écoles de tous les genres , politiques , littéraires et philosophiques , ont eu cependant, dans la marine militaire, des prosélytes passionnés, prêchant à la table des officiers comme saint Jean dans le désert, cherchaut à faire des néophytes , mais trouvant , hélas ! peu de ferveur dans leur auditoire.

A bord, les controverses étrangères au métier peuvent animer la conversation , avoir même de l’intérêt pour tous ; mais si l’on aborde un point de manœuvre et surtout d’installation maritime , c’est alors que le sujet devient intarissable. Est-

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on à discuter la profonde question de savoir si un canon dont être mat ou brillant , ciré ou verni , frotté d’huile de lin ou simplement barbouillé de noir, le cas devient grave, c’est une alfaire d’État. — Huilé, crie l’un. — Cire! répond l'autre. — Huilé, TOUS dis-je.

La patrie serait compromise si l'on peignait en vert ce qui est peint en blancet en blanc ce qui est en vert. Quelques grands hommes se sont élevés jusqu’à l’invention, en introduisant dans les navires le rose tendre, le gris perle et le ventre de biche antérieurement méconnus. Leurs adeptes ont déclaré classiques et rococos les partisans de l’ancien mode de bariolage; ceu.x-ci, à leur tour , ont traité les novateurs de romantiques et d’extravagants; mais on a frémi d'horreur dans les deux camps opposés , en entendant des cyniques oser prétendre que le but de la peinture sur le fer et le bois, étant uniquement la conservation des matières premières , peu importait le blanc de plomb , le noir animal ou l’ocre jaune.

Les installateurs célèbres ont recherché les plus étranges combinaisons et ont lutté entre eux de bizarrerie; pour bien faire, il a suffi de ne pas se draper comme tout le monde ; l'un des plus renommés a habillé la coque de son navire d'un costume miparti comme un page de Charles VII , et ses admirateurs frénétiques ont publié qu’il venait de reculer

les bornes de l’art. Vue de bâbord, la frégate entièrement noire avait l’air sévère d’un catafalque flottant , tribord portait une ceinture coquette et semblait sourire.

— Voilà du génie! dirent les uns. Les autre poussaient des cris de douleur , et déploraient la décadence générale.

En marine , il y a des modes et des donneurs de mode ; ce qui était réputé admirable l’an passé , est à présent du dernier mauvais goût ; l’anglophobie et l’anglomanie ont eu la vogue successivement ; aujourd’hui l'on ne se modèle plus autant sur les Anglais qu’il y a quelques années ; demain , peut-être, il ne sera plus permis de manœuvrer à la française. Les matelots , un jour, sont restés stupéfaits à quelques commandements empruntés à nos voisins d'outremer, et le pilote de Rabelais criant : Uretacque et à y Insail, ne les aurait pas surpris davantage.

Si les débats relatifs à l’esprit et à la lettre de l’ordonnance, aux diverses manières de faire une manœuvre ou de disposer l’intérieur d’un navire , occupent une grande place dans les conversations des officiers de marine à bord , dès qu'ils sont à terre , on peut remarquer qu’ils ne prennent jamais l’initiative pour parler de leur profession. Dans ceux des ports oü ils sont accueillis hospitalièrement , ils se montrent hommes du monde ; dans les autres, ils mènent forcément la vie de garnison comme tous les

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ni

militaires de l’année ; mais c’est en congé surtout et dans l'intérieur de la France qu’ils évitent avec soin de s’afficher comme marins; ils s’observent, et rarement une expression technique trahit leur incognito. Ils éprouvent le besoin de se retremper dans l’existence sociale et d’oublrer les misères du bord dont ils sont saturés.

L'officier de marine le plus enthousiaste finit toujours par prendre en dégoût la nécessité de se trouver constamment face à face avec les mêmes personnes, les derniers mois d’une campagne ressemblent si rarement à ses débuts. Dans le principe , des relations de politesse font bientôt place à une camaraderie modérée , qui est réellement l’âge d’or à bord du bâtiment, chacun a soin de cacher ses défauts et laisse paraître ses bonnes qualités, chacun à sa provision d’esprit encore fraîche, et la raillerie n’a pas eu le temps de mordre. Malheureusement les contrariétés intestines naissent tôt ou tard soit entre égaux , soit d’inférieur à supérieur; le duel ou les arrêts deviennent forcément Yuliima ratio.

L’âge d’or agoni.sait depuis longtemps , il meurt alors sans retour , et une nouvelle manière d’être commence; on se tient sur ses gardes, on évite tout ce qui réveillerait des querelles assoupies, et ces précautions mutuelles engendrent une paix qui peut durer ainsi jusqu’à la fin de la campagne. Arrive le jour du désarmement', on se sépare et l’on s’oublie

en disant qu’il était impossible d’avoir un intérieur plus agréable. L’on doit en effet s’estimer heureux lorsqu’une vie pareille ne dpnoe point lieu à une foule de haines, dont les suites sont quelquefois tragiques, ainsi qu'il arriva sur une frégate qui naviguait dans les mers de l'Inde.

Le commandant se vit forcé de consigner alternativement à bord deux officiers acharnés l'un contre l'autre , qui déjà plusieurs fois s’étaient rencontrés à terre, avaient échangé des coups d'épée et de pistolet, et s’étaient fait de graves blessures. Qu'on se Ggure ce que doivent éprouver des gens ainsi irrités , vivant toujours ensemble , se voyant à toute heure, mangeant à la môme table , ayant des relations de service continuelles et ne pouvant se regarder sans colère.

Les deux officiers , malgré la défense qui leur en était faite, descendent seuls , avant le jour, dans une embarcation de la frégate , la détachent silencieusement sans être vus des factionnaires , et rament eux-mêmes pour se rendre à la plage. Ils sont à peine partis que leur absence est remarquée , le commandant est prévenu , fait armer son canot , s’y jette et débarque sur la grève peu d’instants après eux. Ils liraient au sort le choix de deux pistolets dont un seulement était chargé, et leurs conventions étaient de faire feu à bout portant. Encore quelques secondes, et le capitaine arrivait trop lard.

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— Au nom du roi ! s’écria-t-il en les surprenant les armes à la main , je vous arrête.

Il fallut toute l'influence de la dicipline militaire pour les contraindre à rejoindre la frégate où ils furent gardés à vue. Bientôt ils tombèrent malades de rage, et chose affreuse! tous deux moururent de haine à l’bôpital de Pondichéry , où l’on fut obligé de les transporter.

L’on a vu quelquefois des duels à bord même , mais les règlements les proscrivent si sévèrement , le code pénal de la marine les poursuit avec une telle rigueur , que ces exemples peuvent être considérés comme nuis.

L’intérieur d’un bâtiment est un résumé de toutes les passions dont la nudité est plus fortement mise en saillie par les contrastes et l’isolement. L’ofücier de marine voit de trop près le fort et le faible de ses collègues pour être un homme légèrement séduit par les apparences. Instruit à une école sévère , il devient misanthrope eu vieillissant ; une fois retraité , il est hargneux et contrôleur enragé de toutes choses. Il se rappelle ses douleurs de commandant avec amertume : ses moindres actes étaient malignement commentés par son état-major ; un jour on l’accusait de manquer de hardiesse et de fermeté , le lendemain on lui reprochait sa témérité et son entêtement ; rien n’échappait à la critique perpétuelle de scs s^ltemes , ses bonnes qualité^ même

étaient tournées en ridicule. Il savait tout cela , s'elforçait d'être juste même envers les plus mordants, préférait temporiser à user de tout son pouvoir, et pour rester dans les bornes de la modératiou, souvent il se résignait à négliger certaines mesures utiles qui auraient exigé l'emploi de son autorité la plus étendue ; lui savait-on aucun gré de cette manière d’agir?

Ce vieil officier n’aime pas les jeunes gens , il leur reproche toujours de manquer de respect et de subordination , il se cite comme ayant été exemplaire dans son temps, mais il oublie que, dans ses moments de gaieté, il raconte complaisamment ses bonnes farces d’aspirant de marine. Si vous lui parlez de ses contemporains : — v Baderne , ganache , ou mauvais coucheur! «Vous ne le ferez pas sortir de ces réponses. S’il s'agit d'une invention nouvelle , il haussera les épaules :

— Vos nouveaux cabestans, voscrémaillières, vos lingucts et vos chaînes, est- ce que nous ne naviguions pas nous autres sans tant de mécaniques ?

Les bâtiments à vapeur ne trouvent point grâce devant lui ; apprend-il la nouvelle d’une explosion de chaudière ou d'un incendie:

— Eh bien! dit-il, voyez-vous leurs maudits bateaux dont ils se vantent tant ! toujours des accidents ; depuis le mois de janvier , voici le troisième qui prend feu comme un paquet d’étoupes. On en

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reviendra, je vous le prédis. La voile, parlez-moi de la voile! voilà qui est marin, au moins, mais leur vapeur et leurs pistons .qu’esl-ce que ça signifie? n’est-il pas déplorable qu'on veuille toujours, toujours innover? Ah! notre marine a bien perdu à tous ces changements. Autrefois, on armait une frégate d'un coup de sifllet comme une chaloupe ; aujourd’hui , avec tous leurs systèmes , il faut des mois entiers.

Si vous cherchez à combattre ses opinions , il vous tourne brusquement le dos ; mais abondez dans son sens, il vons pardonnera même d’être jeune officier, et à la lin de la conversation, il ne donnera plus son avis quen vous confondant avec lui :

— Nous autres marins, dirat-il, voilà comment nous voyons les choses.

Après avoir été successivement aspirant, enseigne, lieutenant de vaisseau , capitaine de frégate et capitaine de vaisseau , l’officier de marine peut devenir officier général ; mais une fois là , le type s’efface sous une forme toute individuelle.

Un contre-amiral embarqué commande une division ou une station navale , plus souvent encore il n’a que des fonctions administratives ou diplomatiques , préfet maritime dans un port, gouverneur de colonie, ambassadeur ; il n’est plus marin que par son passé.

Les vice-amiraux, comme on l’a vu déjà, pren-

nent la mer beaucoup plus rarement ; en temps de paix , c’est un phénomène.

Quant à l'amiral, scs navigations sont un mythe, et il ne montera jamais d’autre navire que l’allégorique vaisseau de l’État.

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