LE CHEF DE TIMONNERIE
Certains navigateurs assurent avoir découvert des chefs de timonnerie d’un âge moyen , c’est-à-dire de trente-six à quarante-sept ans. Cette variété exceptionnelle existe sans doute. Nous déclarerons toutefois ne l’avoir jamais rencontrée dans aucun des cinq ports militaires , ni sous aucune des cinq zones du globe. Ordinairement le chef de timonnerie est un vieux serviteur qui a lentement monté tous les échelons de la hiérarchie subalterne ; il a été mousse et pilotin , puis timonnier , puis quartier-maître et second maître , puis enfin il est devenu maître , sans sortir de sa spécialité. Mais quand il arrive ainâi au but, après avoir creusé son pénible sillon maritime, ses cheveux sont grisonnants, sa voix cassée , son allure indécise comme celle d’un dandv à la
réforme. Avant d’atteindre à la modeste épaulette d’adjudant, qu’il a usé de plumes à rédiger le journal du bord , qu’il a hissé de fois les pavillons de pouppe et de signaux, que d’heures il a passées la ligne de sonde ou la barre de gouvernail à la main !
Quelquefois , au contraire , le chef de timonnerie
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est tout jeune ; il a vingt-quatre ou vingt-cinq ans ; et, certes, il n’est pas à bord d’autre filière par laquelle un matelot puisse arriver aussi rapidement à la position de. nremier maître. Dans ce dernier cas , lecAe^, (car c’est ainsi qu’on le désigne par abréviation] est un bomme d’éducation ou au moins d’intelligence. Choisi pour être fourrier d’une compagnie ou secrétaire du lieutenant, il s’est fait remarquer par son zèle et sa ponctualité. Ne se bornant pas aux stériles devoirs d’écrivain , il n’est pas resté étranger au métier de la mer; il a étudié l'art de gouverner avec précision , s'est exercé à jeter le plomb de sonde à l’égal d’un vieux pilote , et en même temps a appris les premiers livres de la Navigation de Bezout ou de Fournier. On l’a nécessairement avancé dans une branche du service, où il faut posséder quelques connaissances théoriques et se montrer à la fois actif, zélé et marin.
Il arrive souvent aussi que le jeune chef de timonnerie a précédemment navigué au commerce en qualité d’officier ou même de second ; les règlements lui assurent dès son entrée à bord des navires de l’Etat, et suivant les voyages qu’il a faits , une assimilation supérieure à celle de simple matelot. Il perce promptement; son âge et ses capacités lui donnent la perspective du grade d’enseigne , et il l’obtient sans passer par la position intermédiaire d’aspirant. L’examen qu’il doit s';bir est peu étendu,
mais les conditions de fonctions antérieurement occupées sont plus difficiles à remplir, car elles dépendent moins de sa bonne volonté que du hasard ou de la protection.
Il doit avoir navigué deux ans au moins comme premier maître sur une frégate ou sur un vaisseau de ligne, et malheureusement le sort peut l’avoir jeté sur des navires de rang inférieur. Ainsi , quelque mérite qu’il ait, son avenir est à la merci d’une chance d'embarquement.
Nous devons dire cependant que l’autorité des ports, prenant en considération les réclamations des jeunes chefs de timonnerie , leur accorde volontiers les missions nécessaires à leur avancement futur.
Le costume du jeune chef est taillé avec élégance, le drap en est fin et lustré , le bouton est doré , les brides d'épaulette choisies avec goût , le galon de casquette mat est plus large que celui de l’ordonnance. En été , le pantalon blanc est de coutil , lavé et repassé à terre , la chemise plissée ; la cravate de soie, la botte cirée et quelquefois vernie; jamais notre personnage ne porte un soulier à clous , épais , graisseux, huilé ou galipoté ; fi donc ! Ces soins de toilette lui donnent l’apparence d’un officier ou d’un aspirant ; ajoutez à cela qu’il s’étudie à prendre les allures d’un habitant du gaillard d’arrière , où ses fonctions le retiennent presque toujours. Il s’exprime
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bien , sans cuirs, velours, ni pataquès ; les aspirants causent familièrement avec lui , les chefs supérieurs le traitent avec des égards particuliers ; c’est l’aristocrate de l’avant. Aussi n’aime t-il guère la société des maîtres ; il les trouve grossiers et ignares , n’en fait point ses camarades et se retire chez lui toutes les fois qu’il n’est pas sur le pont. Hors les heures des repas , on ne le trouve jamais attablé dans le poste commun ; il ne fréquente pas les passavants et ne sort guère de sa cabine particulière que pour aller à la timonnerie.
Comme nom de lieu , le mot timonnerie est un ternie assez vague qui désigne un espace sans limites, mais situé à l'arrière : c’est l’ensemble de la roue du gouvernail , des boussoles , des caissons de pavillons , souvent aussi un petit bureau placé sous la dunette où l’on rédige le journal du bord, et où sont rangés en ordre les sabliers , les compas et les autres menus ustensiles dont le chef est exclusivement chargé.
Les autres maîtres, en général matelots dégrossis, façonnés aux usages et aux manières du gaillard d’avant , comptent à peine pour un des leurs une espèce de monsieur comme le futur enseigne de vaisseau. Mais , si le chef est un ancien , — vieux pratique du métier, routinier par excellence, parvenu à son bâton de maréchal, et n’ayant d’autre ambition qu’une place dans un sémaphore ou la retraite d’ad-
judant, — sa voix fait autorité dans le conciliabule de la maistnmce : il est le savant de la bande.
— Ah çà, chef, où sommes-nous? Vous qui avez fait le point, dites-nous çà un peu.
— Dans trois jours au plus nous serons aux atterrages ; il y a l’ofOcier des montres qui dit que la frégate est encore à deux cents lieues ; mais , bah ! j’ai mon estime, moi ; et, puisque ma latitude est bonne par comparaison à \' observée, ma longitude doit être bonne aussi. Leurs montres , d’ailleurs, c’est de la boutique à quatre sous.
— Je l’ai toujours pensé, ajoute maître Canon.
— Et moi pareillement, qui ai quasiment su faire mon point par le quartier, dans les temps d’autrefois, murmure maître Michel.
Le vieux chef est, du reste , tout aussi fier de sa profession que chacun de ses collègues peut l'être de la sienne ; il a des prétentions au premier rang ; et, lorsqu’on discute dans le poste la question de préséance , son grand argument est invariablement celui-ci :
— Une supposition, donc, que le commandant, les officiers et les aspirants de première soient tous morts, le commandement vous revient, maître Michei, comme maître de manœuvre; c’est l’ordonnance, je ne dis pas non ; mais ce n’est pas juste I
— Obi oh ! excusez.
— Non, maître Michel , ce n’est pas juste , vu que
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VOUS savez mieux faire caponner une ancre ou prendre un ris, que la route à faire , ce qui est le vrai devoir du capitaine, et pour laquelle chose il n’y a pas un de vous qui en soit capable.
L’ordre réglementaire des premiers maîtres entre eux a varié plusieurs fois, la prépondérance a même appartenu pendant quelques années au capitaine d’armes, tout militaire qu’il est; le chef en a joui aussi ; le canonnier la revendique encore ; quant au maître mécanicien, il l’ambitionne et finira par l'obtenir. Chacun s’échauffe au jeu, dès qu’on a tué toutes les autorités supérieures, entre la bouteille de rouge cambusium et le fromage de Hollande, dessert sacramentel de tous les repas.
D’après l’ordonnance de la marine , si , par suite d’un combat à la mer ou par toute autre cause , un bâtiment naviguant isolément perd son capitaine et tous ses officiers , le plus ancien des aspirants de première classe prendra le commandement
A défaut d’aspirants de première classe , le commandement appartient aux premiers maîtres dans l’ordre suivant :
Le premier maître de manœuvre ;
Le premier maître de canonnage ;
Le premier maître de timonnerie ;
Le premier maître capitaine d’armes ;
Le premier maître mécanicien.
A défaut de premiers maîtres, le plus ancien des as.
pirants de seconde classe prendra le commandement.
Maître Michel est seul à trouver que les dispositions actuelles sont bonnes. Le mécanicien dédaigne de prendre part au débat , et le capitaine d’armes s’écrie :
— Comment, raille cartouches I lorsque je suis, à bien dire , le vrai remplaçant du lieutenant du bord et le chef de notre poste, pour tout le reste, je passe maintenant après les autres ! Canon , qui me remplace quand je manque, est le second ; et le chef, apparemment à cause qu’il fusille le soleil , vient encore avant moi. Si je ne suis pas marin comme vous, maître Michel, je m’entends à patiner les hommes comme pas un , hein ! Eh bien ! c’est autant qu’il en faut. Vous commanderiez la manœuvre , lui les canons, le chef calculerait, moi, je mènerais l’équipage !
Ce beau discours arrive rarement à sa péroraison ; les maîtres de profession, charpentier, voilier ou calfat, se prononcent énergiquement et impartialement en faveur de l'ordonnance : seulement, à les entendre, ils devraient aussi avoir le pas sur un quelqu'un qui n’est que soldat et ne sait pas même faire une demiclef ou un nœud d'écoute, et de même sur les aspirants de deuxième classe, des gamins qu’il y a deux jours étaient plutôt bons à servir la messe en latin, qu’à tenir la barre dans un youyou.
Chacun u’en reste pas moins dans son opinion, et
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le chef se demande encore qui pourrait ramener le navire au port, si lui ou ses seconds chefs ne s* en mêlaient pas. Ses grandes prétentions comme calculateur, sont néanmoins basées sur la moindre de ses occupations. L’entretien matériel de tout ce qui tient au gouvernail et aux boussoles , aux fanaux , flammes et pavillons de signaux, constitue la plus grande partie de ses devoirs. Il assiste au lavage de l'arrière et au fourbissage de ses cuivres , qui sont non moins bien astiqués que ceux du maitre canonnier. 11 a sous ses ordres des seconds maîtres ou seconds chefs , des quartiers-maîtres de timonnerie, des timonniers choisis parmi les plus intelligents matelots, et des pilotins pris également dans les novices et les mousses les plus adroits ; il fait enregistrer par un de ses aides, sur un cahier nommé table de loch, tous les mouvements du navire, tant extérieurs qu’intérieurs, et se réserve d’y inscrire lui-même les événements remarquables. Voici le modèle authentique de la littérature d’un vieux chef :