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LE MAÎTRE CALFAT

n’est autre chose que calfeutrer, en dépit de l’arabe calfata , venant de l’hébreu capkar, enduire de bitume, comme nous l’enseignent les érudits fort enclins à chercher midi à quatorze heures.

Le calfat est l’ouvrier maritime qui, pour calfeutrer le navire, bouche les fentes avec de l’étoupe roulée en cordons et les enduit de brai ou de goudron , — substance bitumeuse dont l’emploi en celte opération a dû ravir au neuvième ciel les savants épris d'origines asiatiques. Calfata, bitume, goudron ! quelle découverte ! vivent l'asphalte , l’arabe et les hébraïsants !

Je connais un consciencieux étymologiste qui refuse aux mots équipage, équiper, équipement si usités en terre ferme, la simple origine equus cheval, pour recourir à l’islandais skipa , procédant de skip navire , d’où le ship des Anglais et notre esquif, ajoutet-il ; — «ÿMîPooA-nous !

La cale, comme chacun le sait , est la partie inférieure du bâtiment, celle qui est toujours immergée et qu’il importe le plus par conséquent de mettre à l’abri des infiltrations de l’eau. Entre les bordages ajustés et cloués par les charpentiers , il fallait introduire des matières qui pussent faire obstacle à toute infiltration. L’on se servit d’étoupe , de bourre, de feutre ; on feutra la cale. Cela s’appela-t-il jamais

LA MAISTRANCE.

cal feutrer f Qm\ qu’il en soit, on lit au commentaire des us et coutumes de la mer ‘ et des ordonnances de Charles VI, Louis Xlt, François P, etc.... le mot cale fat (sic) ; on y trouve également cal fadeur. Les Italiens, de chez qui proviennent la majeure partie de nos termes de mer, disent calafato, calafatarei et si quelque Ijnguiste remarque un jour que fatare signifie arrêter, fixer, charmer, rendre invulnérable, impénétrable (fatato), il rangera triomphalement, n’en doutons pas , l’antique Fatum, l’aveugle Destin, parmi les ancêtres étymologiques du modeste calfat, dont les bruyants travaux ont pour objet de rendre impénétrable à l’eau de mer la cale d’abord, plus généralement tous les joints des pièces de charpente et des planchers du bord , et enfin , preuve archiéclatante, à' aveugler les voies d’eau.

Deux augures, jadis, ne pouvaient se regarder sans rire; deux étymologistes aujourd’hui ne peuvent s’entre voir sans se fâcher. Mais leurs savantes querelles ne troubleront jamais la quiétude du maître calfat, — sourd par profession et qui n'entend guère que les accents sonores de son maillet-chanteur.

J’ai connu beaucoup de vieux canonniers qui avaient l’oreille fine , pas un vieux calfat ; — car, les mortiers au timbre le plus déchirant ne déchirent pas le tympan d'une matière continue, tandis que, dans les chantiers de construction , du lundi matin au samedi

(1) Cleirac, 16H. ^

soir, de l’aurore au couchant, le maillet-chanteur chante et chante sans relâche. Sur les échafaudages abandonnés par les charpentiers et perceurs, cinquante , cent, deux cents calfats parfois sont alignés travaillant de grand cœur, avec une ardeur infatigable.

Ils aiment leur métier; ils en chérissent le fracas et les parfums ; l’exercent avec une fierté singulière, et du haut de leurs planches étagées dédaignent les incessantes railleries dont ils sont 1 objet.

Parmi les marins, calfat est presque synonyme de malpropre. Dérisoirement , on traite les calfats de bijoutiers. Vingt chansons burlesques ont pour thème les travaux du calfat, sa famille, sa femme, sa fille t surtout son fils, dont il ne consentirait à faire un chirurgien ou un aspirant de marine que s’il le jugeait incapable de pratiquer convenablement la profession paternelle.

Le plus facétieux des ingénieurs de la marine , parodiant un couplet de Scribe, place dans la bouche d’un calfat ce couplet demeuré fameux :

J’ai repris mon bec à corbin El ie maillet dont le doux son me trouble.

Et mon guipon à manche de sapin.

Mon fer taillant et mon travaillant double,

.T’entends d'ici le bruit des paieras ,

Je vois fumer la pigoulière I Honneur au plus beau des états !

A moi les mains d’un ou plusieurs calfats I Que le presse des mains de frère I

LA MAISTRANCE.

Ce texte badin , qui n’a rien d’obscur pour les gens de mer, exige ici quelques commentaires explicatifs.

Le bec-à-corUn ou de corbin est un instrument de fer, en forme d’équerre , qui sert à arracher des interstice.s. ou coutures les vieilles étoupes, qu’on remplacera par de nouvelles à l’aide des fers de calfat , sortes de ciseaux simples , doubles ou cannelés dont on use , selon les cas , pour tailler ou pour travailler.

Travailler ! pour un peintre , ce n’est point préparer les couleurs , les délayer, les ranger sur la palette , ni s’occuper d’aucun des soins matériels de l’art, c’est peindre. — Pour le littérateur, pour le poëte , tailler la plume ou le crayon, ce n’est point travailler. — Travailler, en langue de calfat, signifie accomplir l’œuvre par excellence, enfoncer l'étoupe dans les jointures à coups redoublés de ce cher maillet en bois de frêne, qui chante si haut et si bien. Quels ténors! quels soprani! Passants, bouchez-vous les oreilles !

Le pataras, ou plus correctement la patarasse, car certains gros cordages prennent aussi le nom de *pataras , est un coin de fer maudit par le charpentier, mais aimé par le calfat. Le charpentier a fait de son mieux pour resserrer planchers et bordages. Le calfat survient, et avec ses patarasses, espèces de haches à marteau , sur lesquelles on frappe à grands coups de masses , il ouvre les joints entre les pièces

neuves. Patarasser, c’est battre l’étoupé introduite dans ces joints, où l’on n’en glisse pas moins de cinq ou six cordons tassés , pressés , qu’on finira par enduire de brai. .

Ici commence le rôle du guipon , pinceau coquet dont le manche a cinq ou six pieds, dont les poils sont représentés par toutes sortes de chiffons hideux, le tout servant à étendre le brai fumant sur les coutures ou sur la carène entière. >

Enfin la/?tÿo«^tVr<f est l’officine stable ou flottante, la baraque ou la barque dans laquelle sont lés fourneaux et chaudières des calfats. Là chauffent, fondent, bouillent et empestent les préparations qui parachèvent les œuvres élégantes du bijoutier naval.

Riez, insolents! raillez, profanes indignes! Sans le calfat , son étoupe et ses enduits nauséabonds , quel navire tiendrait à flot? Niais imprudents, ridicules délicats qui vous bouchez le nez aux abords de la pigoulière, du haut de leurs échafaudages , les calfats devinent vos injustes sarcasmes et vous les pardonnent en calfatant.

Chacun d’eux a sur le rebord de son chapeau ciré en cuir bouilli un gros paquet de suif, dans la poche de son tablier ou devant sa vareuse des rouleaux préservateurs du naufrage^ à la main gauche un fer, dans la droite son maillet évidé, léger, solide, retentissant. Et deux cents coups de maillet par seeonde étoufferont les clameurs stupides de l’envie, car, par

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une autre variante aux œuvres de M. Scribe , on pourrait chanter encore :

Ah 1 quel plaisir d'être caifatl , Le bei état, lebei état,

Que cetui du caifatl

Chaque navire de guerre étant un arsenal en raccourci où l’on embarque des ouvriers de toutes les professions maritimes, il y a nécessairement à bord un certain nombre de calfats qui , comme les charpentiers, les voiliers et les armuriers-forgerons, sont confondus dans les rangs des matelots, incorporés dans les compagnies qui forment l'équipage et soumis aux mômes règles que les marins. Ils portent le môme • costume , font généralement le même service , mais calfatent toutes les fois que le besoin s’en fait sentir. Or, le besoin n’en est pas fréquent ; ils rament donc, ils tirent sur les cordages, montent dans la mâture pour larguer ou serrer les voiles, et sont loin de jouir, par conséquent, des immunités réservées aux charpentiers et armuriers qui , ayant presque toujours de l’ouvrage dans leurs spécialités, sont, par compensation , exempts de quart, de garde et de faction , ne prennent guère part aux travaux de matelottage et mènent à bord la vie d’atelier.

Dans le calfatage , il y a toutefois les mêmes grades que dans les autres 'professions , — de simples apprentis, aides ou novices, des ouvriers, matelots de

Uoisième , deuxième ou première classe , des quar- Uers-maîtres portant galons de caporal , des secondemaîtres et des maîtres portant galons de sergent ou de sergent-major.

Le maître calfat, d’après le règlement actuel , occupe, comme on l’a vu, le huitième rang dans U maistrance.

Quoique les travaux manquent très-fréquemmmit à ses subalternes directs , ses attributions personnelles sont assez étendues. Il a pour département les coutures extérieures et intérieures du navire; 1 étoupe et le brai sont ses deux grands chevaux de bataille; les toiles goudronnées et les plombs sont de son ressort.

Toutes les pompes rentrent dans ses œuvres , et il n’en est pas médiocrement fier. Par les unes, il combattra les voies d’eau , par les autres l’incendie. Il est maître pompier , maître plombier , et jusqu’à un certain point maître peintre , car l’entretien de la peinture extérieure du navire rentre dans son détail.

Tous les robinets de la cale , et en général toutes les ouvertures pratiquées pour intrmiuire l’eau de la mer dans le bâtiment , sont placés sous sa surveillance immédiate. Matin et soir , il sonde l’intérieur pour s’assurer qu’il n’y a point de voie d’eau. S’il en découvre une , plus elle offre de dangers , plus il doit être discret , et , dans les circonstances graves, il n’en confère qu’avec le commandant.

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L’bumble calfat devient alors nn personnage dont le rôle a eu parfois des côtés héroïques. On sourit , lorsque , prenant l'air mystérieux , il vient dire à voix basse : « Rien de nouveau. » — Mais si les pompes cessent de franchir , si d’heure en heure la voie d’eau fait des progrès formidables , on devrait l’admirer faisant son rapport, avec le même cérémonial , sans que rien dans sa débonnaire physionomie trahisse l’imminence du danger. Il ne presse point le pas , s’approche du capitaine , l’instruit du sinistre dont sa .sonde a constaté l’étendue, et reçoit des ordres qu’il exécute avec un calme en apparence insouciant. Si l’alarme se répand à bord, soyez certain que ce ne sera jamais par la faute du maître calfat, unique confident du , commandant dont il seconde ardemment les efforts.

Toutes les pompes , entretenues en bon état par ses soins continuels , sont gréées et fonctionnent. Faut-il éta))lir des puisards et des chaînes de seaux, c’est le maître calfat qui dirige cette opération douloureuse. Enfin , sa petite escouade plonge soit en dedans, soit en dehors , afin de tamponner , s'il est possible , les ouvertures fatales qui livrent la carène aux envahissements de la mer.

La cloche à plongeur est de son département. Tous les clapets du bord sont soumis à son inspection , et de plus il est chargé de l’ouverture ainsi que de la fermeture deys hublots , sortes d’œils-de-bœuf qui ,

situés à pen de hauteur au-dessus de la flottaison , servent à répandre l’air et la lumière dans l’entre- . pont du navire. Dès que le roulis commence, le maître culfat se bâte de faire sa ronde et de clore tous ceux des hublots par lesquels on pourrait être inondés. La visite minutieuse de toutes les coutures est son devoir constant et l’objet de scs rapports à rofGcier chargé du détail général du bord.

Le maître calfatest seigneur .suzerain d’un espace .infect ménagé au centre de 1a cale et désigné sous le nom d’archipompe. Là se trouvent entassés les outils et les matériaux grossiers dont il fait usage ; ses guipons , ses maillets , ses pince-balles , en un mot tout ce que l’équipage appelle dérisoirement sa ^njouterie.

La pompe à incendie est son arche sainte.

J’ai connu un capitaine, grand amateur de parades et de défilés processionnels , qui avait fait placer la pompe à incendie sur des roulettes et voulait que , tous les dimanches, après l’inspection, elle fut promenée en cérémonie tout autour du pont. Un peloton de charpentiers, la hache sur l’épaule, précédait le maître calfat qui , tout seul , s’avançait majestueusement le tujau de cuivre à la main. — Tel on voit le chef des apothicaires ouvrir la marche si redoutée , par M. de Pourceaugnac. Les simples calfats poussaient la machine entourée de seaux de cuir. Des matelots armés de fusils l’escortaient. L’équipage en

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armes venait ensaite. Et cependant , postés au pied du grand niât, les tambours, fifres et clairons faisaient un vaoarme.solennel.

Le commandant, entouré de son état-major, se complaisait à ce spectacle triomphal, mais les jeunes officiers et les aspirants de marine se mordaient les lèvres pour ne point éclater d’un rire impertinent.

Le maître calfat du bord trouvait, je suppose, que son capitaine méritait d'être nommé amiralissime de toutes les armées navales du Levant et du Ponant , — car cét officier vraiment supérieur avait évidemment pour les caifats le degré d’estime dont ils sont dignes. Il faisait cas de leur important détail , qu’il s’attachait à mettre en lumière. Il n'était pas du nombre de ces gens légers qui oublient que les calfats ont toujours et partout la mission de vaincre l’eau et le feu , et qui transforment en injure malséante la plus respectable des dénominations.

En général , on se contente d’inspecter la pompe à son poste, dont elle ne bouge que dans des circonstances sérieuses.

Qu'il s’agisse de conjurer l’incendie, qu’on aille porter secours à terre ou à bord de navires étrangers , alors le maître calfat , sous les ordres des officiers de service , remplit les fonctions d’un chef de pompiers et se signale par un intrépide sang-froid.

Pendant le combat , il surveille ses hommes qui courent de la pompe à incendie aux pompes d’épui-

sement , bouchent à fond de cale et dans l’entrepont les trolls de boulets , et souvent , suspendus à l’extérieur , y clouent des plaques de plomb, tandis que la mitraille éclate autour d’eux.

Certes, les utiles travaux du calfat sont grossiers et malpropres , mais aussi , comme on vient de le voir, ses fonctions ont leur noble côté. En tout temps , elles exigent une vigilance assidue qu’il exerce modestement avec un zèle extrême ; aux heures des plus grands périls elles rehaussent son humble emploi ; et le serviteur obscur brille alors transfiguré par un courage d’un genre à part qui n’est point sans rapports avec le courage du sauveteur.

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