LE MAITRE CHARPENTIER
Il n’en est pas du nom de charpentier comme de celui de calfat , qui , peu connu en terre ferme , a pu donner lieu aux plus rudes assauts d’étymologistes. Charpente et charpentier étant du domaine commun, chacun sait qu’à bord, comme ailleurs, les charpentiers sont les ouvriers qui travaillentle bois. Ils scient, clouent, ajustent et rabotent. Us jouent de la hache ou de l’herminette, remplacent les pièces avariées , réparent et raccommodent. Mais, de même que le calfat est en même temps plombier et pompier , ainsi
le charpentier est au besoin menuisier ou ébéniste , charron , tourneur ou même encadreur.
J’ai là, devant moi, un petit miroir, dernier débris d’une belle glace brisée par un boulet anglais à bord d’un vaisseau que commaudait mon aïeul. Ce fut le charpentier du bord qui le fabriqua.
Après avoir changé une pièce importante, le charpentier installera ou polira des planchettes , façonnera ou vernira des meubles , refera des barreaux , des chevilles , des manches de gaffe , des avirons ou tournera des baguettes de tambour. L’ouvrage ne manque jamais. D’un bout à l’autre de la campagne, les menuisiers et les ébénistes sont à leurs établis , installés dans l’entre-pont. Sur le pont travaillent les scieurs de long et les charpentiers ; parfois l'un des passavants se convertit en chantier où l’on restaure un canot, où l’on dégrossit un espar , où l’on fait au besoin un mât ou une vergue de rechange.
Le maître charpentier dirige , comme de raison , les travaux de Ses gens. Dans son détail rentrent toutes les pièces de bois mobiles, les portes, les panneaux destinés à clore les écoutilles , les colonnettes ou époiitilles qui soutiennent les ponts, les échelles , les madriers . mâts, vergues et autres espars de rechange ou d’approvisionnement. Les anneaux , boucles et taquets sont soumis à sa visite ; il est responsable de leur solidité , ainsi que de la bonne installation de tous les objets qui se montent
et se démoctent journeliemeat , tels que les tables et les bancs de l’equipage. Par ses soins toutes choses doivent être maintenues contre le roulis. A mesure qu’augmente le gros temps, il multiplie les coins, les clous , les arrêts. Ce sera sa faute si les caissons contenant les effets de l’équipage nedemeurentpoint fermes à leurs postes.
Les réparations de la coque , de la mâture et des embarcations, suffisent à tenir constamment eu haleine l’escouade du maître charpentier qui ne cesse d’inspecter les diverses parties du vaisseau et rend compte au second des travaux qu’il serait utile d’entreprendre. Tous les jours, de petites avaries doivent être réparées dès qu’elles sont signalées , et les gros temps donnent lieu bien souvent à des opérations plus sérieuses.
Matin et soir , il visite ou fait visiter par ses seconds maîtres la mâture et ses supports ou contreforts.
, La tempête force-t-elle à couper un mât , c’est lui qui procède à cette opération délicate, parfois extrêmement périlleuse. A bord de la frégate l’Âsir^e , j’ai admiré notre maître charpentier , dans la hune d’artimon, aux prises avec le mât de perroquet de fougue qui , souple comme un roseau , pliait et ne rompait point quoique surchargé par sa longue chevelure de cordages goudronnés que fouettait une brise infernale. Les saccades étaient terribles, la hune en
LA MAISTRANCE.
tremblait, le mât décrivait dans l’espace des courbes insensées ; sa lourde crinière de haubans , de cordes, de poulies , sifUait avec une fureur étrange. Le flexible espar ne craquait point , mais le charpentier, qui l’avait successivement dégagé de tous ses liens, risquait à tous moments d'être emporté du bord du plateau aérien où il ne pouvait plus sc tenir qu’à un léger balcon d’une solidité douteuse. Coutrairement à toute prévision , il dut hacher en plein bois , ce qu’il fit avec une adresse intrépide. Le mât éclatant soudain disparut dans le tourbillon.