LES CHEFS DE QLABT
Dans la marine militaire , ainsi que nous l'avons établi par le parallèle des deux hiérarchies d’usage , les titres et les grades, les dénominations réglementaires et celles qui prévalent à bord , se croisent, se chevauchent , se contrarient en raison des fonctions diverses qu’un même personnage est susceptible de remplir. Le lieutenant de vaisseau , par exemple , s’est déjà présenté à nous sous les deux aspects de commandant et de second', il est capitaine par son assimilation dans l’armée ; et , concurremment avec l’enseigne, il va reparaître en qualité de chef de quart. Cette multiplicité de locutions ambiguës et variables jette une cetraine obscurité sur les termes état-major et ^officier qui se restreignent de plus en plus dès qu’il s’agit des marins embarqués.
Dans son sens étroit, le mot état-major ne comprend ni les ofliciers généraux et supérieurs d’une part, ni les aspirants et les aides-chirurgiens de l'autre. C’est seulement l’expression collective qui réunit: le second, s’il n’est pas capitaine de frégate, les chefs de quart, les lieutenants et enseignes de vaisseau , lors même qu’ils ne sont pas chefs de quart, le commissaire et le chirurgien-major. L’ofûcier qui commande un détachement militaire, l’ingénieur de la marine, et les autres personnes du
même rang , qui peuvent être accidentellement embarquées pour une campagne, sont toujours membres de l’état-major; dans certaines circonstances, le second chirurgien en Fait aussi partie.
La règle Fondamentale de la classification usitée étant la table, le commandant ayant la sienne qui est la première , et les aspirants la leur , la seconde est appelée table de Vétat-major. Les convives en sont Axis officiers , sont traités et considérés comme tels, et possèdent une chambre commune, qui porte le nom de carré.
En dépit de la géométrie et de ses définitions, ce carré aFFecte assez souvent la forme d’un trapèze ou d’un polygone, plus fréquemment celle d’un rectangle. Situé dans l’entre-pont , éclairé par de larges panneaux, il est entouré par les cabines particulières de chaque membre de l’état-major proprement dit. Toutefois , quand le capitaine est logé sous la dunette , l’appartement de l’état-major se trouve à l’arrière de la batterie supérieure, et prend alors le nom de grand! chambre . Cette dernière installation, d’exception qu’elle était , est devenue la règle depuis les progrès du moteur interne et l’introduction d’une machine sur presque tous les bâtiments. Les aménagements ont dû être changés. Les officiers y ont gagné que leur logement commun , la grand! chambre, est mieux aéré et plus habitable.
LÉTAT-MAJOR.
Les chefs de quart , qui forment la majorité des commensaux de la grand’chambre, sont au nombre de cinq au plus , de trois au moins. L'un d'eux est toujours de service sur le pont, — le hausse-col au cou , dans le port, — le porte voix en main, à la mer. Ils se succèdent alternativement pour un certain nombre d’heures , qui s’appelle quart , ou pour la journée entière , qui , dans ce cas , est une garde. Sous la direction du second , ils président à tous les travaux et mouvements intérieurs; d’après les instructions du capitaine, ils surveillent et commandent la manœuvre. Chaque chef de quart est en outre à la télé d'un détail particulier: le plus ancien de grade est chargé de l’artillerie ; le second , du gréement ; un troisième , du charpentage et des embarcations ; un autre de la cale et des vivres; le dernier, de la timonneric et des signaux. C’est parmi eux que le capitaine choisit son officier de manœuvre, et désigne le calculateur par excellence qui sera attaché aux montres marines. Les chefs de quart sont enfin capitaines et lieutenants des compagnies de marins embarquées à bord.
Si le service de la garde ou du quart est actif, fatigant , dur parfois, il est grandement compensé par de longs moments de trêve , qui donnent au simple officier des loisirs inconnus au second. Hors du quart , on retrouve , il est vrai , une foule d’autres devoins à remplir, des inspections , des corvées , des
exercices; mais on jouit d’heures entières pendant lesquelles il e.'st permis de se livrer à des occupations de goût, de flâner sur le pont, ou de descendre à terre sans aucune arrière pensée. Ces moments de liberté sont nécessairement proportionnés au nombre des oflièiers, et réduits suivant les exigences des commandants ; loulefois ils représentent bien la moitié du temps. La re.<ponsabilité des chefs de quart n’est jamais trè.s-lourde; ils n’ont pas un rôle difficile à jouer , et leur existence est certainement la plus douce de toutes celles du gaillard-d’arrière. Il est cependant des officiers qui soulfrent de ne pas avoir une autorité assez étendue ; exclusivement marins , l’inaction leur pèse; ceux-là sont prédestinés à être seconds, le détail général d’un navire est ce qu'il leur faut.
. Le chef de quart, selon nous, est l'homme heureux du bord. Que de circonstances pourtant peuvent détruire son bien-être! Tout dépend pour lui d’une sorte de coup de dé, d'un bon ou d'un mauvais embarquement.
Lor.'îque l’officier de marine revient à terre, il se met à la di.<:position des autorités du port, qui, plus tard, désignentsur quel navire il entreprendra une nouvelle campagne. Le sort, aidé souvent d’intrigues et de cabales, jette le lieutenant ou l’enseigne de vai.sseau, sur une frégate, sur un brig ; dès lors, il prend son poste à bord et se trouve à la merci du capitaine et
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du second de ce nouveau bâtiment. Sous notre commandant modèle, il servira très-agréablcmcnt et jouira des immunités de sa position mitoyenne , mais sous ces chefs redoutables que nous avons signalés , il aura sa large part des ennuis communs; hors du quart, on l'abreuvera de dégoûts, son quart sera une véritable torture.
Passons sous silence ses rapports avec le capitaine despote Jacques Liart des Ardannes, mettons-le simplement en présence de Michel Morin V homme à tout faire devenu commandant.
Michel Morin est méticuleux et tâtillon , il a la roonomanie des petits détails , et veut retrouver dans ses subalternes la passion des minuties qui l’absorbent.— Il monte sur le pont à la mer, et le parcourt d’un bout à l’autre en examinant s’il n'y a rien à critiquer. Il ne voit rien d'abord : — le navire gouverne droit en route, le parallélisme des vergues est rigoureusement observé, les voiles sont tendues convenablement , les cordages sont parfailemsnt lovés et arrangés ^ — tout à coup, il aperçoit un morceau d’étoupe et deux brins de paille qui roulent poussés par le vent.
— Monsieur l'officier, venez ici.
L’officier s’avance la casquette à la main, le capitaine lui rend son salut.
— Voyez-vous, monsieur, voyez-vous cela?
' — Quoi donc , commandant ?
— Comment I vous ne voyez pas 1 mais vrai ment... que faire? que dire ? les bras me tombent ! vous ne voyez pas? mais nous sommes couverts d’ordure et de fumier, c’est déplorable ! monsieur, faites balayer le pont , — faites-le balayer, vous dis-je.
L'ofticier qui connaît son homme comprend en6n : — Il n’y a pas dix minutes , dit-il , que j’ai fait donner un coup de balai général ; cette étoupe est tombée de la bune sans doute , et nos gens f-jnt des chapeaux en sorte qu’il est impossiUe d’empécher quelques brins de paille d’être emportés parie vent.
— Maître de quart, ün coup de baui! conanande lui-mérae le capitaine d’un ton se» en tournant le des à son interlocuteur.
Cinq minutes après, le matelot qui est à la roue du gouvernail a nne distraction et fait une embardée de quelques degrés , le commandant le remarque et s’adreæe à l’ofticier:
— Mais monsieur, à quoi veillez-vous ? nous gouvernons un quart sous le vent. Ah , mon Dieu ! sans moi rien n’irait !
La demi heure suivante est piquée par le pilotin un peu trop lard ou un peu trop tôt, nouvelle apostrophe au chef de quart.
Ne croyez pas que l’infortuné soit plus à son aise quand le commandant sera redescendu dans sa chambre ; il y a une sonnette fatale qui se fait entendre cent fois parjour. Son tintement est le présage
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assuré de quelque reproche du genre des précédents et qui arrive à son adresse par l’organe du tirhonnier de service, non sans avoir été admirablement estropie en route. Le capitaine tatillon n’est pas moins pointilleux pour chaque chef de detail que pour l’officier de quart , en sorte qu’on est incessamment harcelé ; il vous martyrise à coup d’épingles , tantôt pour une tâche faite à la peinture , tantôt pour un canon qui ne reluit pas assez, tantôt pour un clou qui n’est pas planté à sa fantaisie. L’on écrirait des volumes , si l'un voulait raconter toutes les petites «cènes qu’il fait dans un seul jour à chacun des chefs de quart. Le commandant brutal , heureusement fort rareaujourd'bui, lecapitaine incapable ou paresseux, et celui qui ne veut pas ou n’ose point soutenir l'autorité de ses officiers , rendent encore fort triste pour ces derniers le séjour du bâtiment.
Enfin, et ceci arrive sous les meilleurs capitaines, dans un état-major composé de huit ou dix personnes, il se rencontre souvent des caractères acariâtres , susceptibles, querelleurs ou seulement antipathiques les uns aux autres. Qu’on se ligure un intérieur de carré composé de gens qui se détestent réciproquement et sont forcés de se voir sans cesse , de ne faire qu’une seule table , d’avoir tout en commun , l’air, la lumière, les privations, le bien et le mal. Telle est certainement la pire de toutes les misères maritimes.
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C'est ici que l’éloge de la chambre d’officier troure sa place naturelle. Après ces moments de dépit ou de colère qui vous ctuuffent , qu'on est heureux d'avoir un lieu d'asile ! La cellule du bord est un abri tutélaire qu'on aime avec passion ; en s’y réfugiant, on dépose son masque, on peut soupirer ou hausser les épaules sans ridicule et sans crime. Un coin , un coin à soi , — mais c’est une richesse que ne valent pas les mines du Pérou ! Il faut être marin, il faut avoir ressenti les impressions douloureuses de la vie de bord , pour comprendre la volupté qu'on éprouve à rentrer dans son réduit, à s'isoler du peuple de curieux et d’importuns qui vous obsèdent. La chambre du chef de quart lui est chère d’ailleurs pour mille autres causes, c'est le pandémonion qui porte l’empreinte de son individualité. A côté du sabre et des épaulettes, vous remarquerez chez le musicien un violon ou une guitare qui se ' balancent au roulis, chez le dessinateur un musée de croquis, une palette et une pile d'albums, chez le littérateur une bibliothèque choisie.
Vous reconnaîtrez au premier coup-d’œil si le propriétaire de la case est un vieux lieutenant ou un enseigne nouvellement promu. Celui-ci décore son séjour avec un luxe asiatique , l’autre a renoncé depuis longtemps à ces soins futiles, il se contente du strict nécessaire , ses meubles sont bien accorés pour ,1e tangage , c’en est assez.
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RelalÎTement spacieuse sur un grand navire, exiguë sur un petit, la cabine, (comme on dit en littérature ' ) est éclairée ou par une ouverture circulaire d’un pied de diamètre environ qu’on nomme hullot ou par un verre lenticulaire qui correspond avec le pont. Deux chaises , une couchette , une commode et un bureau , y sont disposés suivant les idées de chacun, le moindre coin est utilisé , et l'on se figure difficilement la multitude d'effets et d’ustensiles qu’un marin sait arrimer dans celte étroite demeure. ,
 bord des vaisseaux de premier rang la plusbelle chambre d'officier réduite à la forme cubique aurait deux mètres d’arête au plus: elle équivaut aisément à trois cabines de brig. Eh bien , malgré le défau d’eîjpace, malgré les angles saillants et rentrants les formes gauches et bizarres de pareilles cahutes, les sybarites maritimes parviennent n les convertir en boudoirs. Mais les anciens, revenus de ces erreurs, font n des rideaux et des lapis , des aménagements et des installations les plus ingénieuses.
— Repaires à punaises et à caucrclas que toutes ces étagères, vous dira l’un d'eux ; cà bord, il faut être Spartiate! Voyez ma chambre, le plancher est
(1] On chercherait inutilement le mot cabine dans les dictionniiires de marine de Homme et de l’amir..! Willaumez. Ce mot que les gens de terre comprennent à merveille , n'est pas en usage à Lord. (Voir le Langage de* marins , chip. VIII]-
propre , les cloisons blanchies à la chaux , pas d’ornements, pas de fadaises; c'est marin, c'est bien!
11 y a pourtant un petit tableau religieusement accroché à la muraille , vous vous approchez et vous reconnaissez un portrait de femme. Pauvre homme, il est marie! marié et à deux mille lieues de chez lui depuis deux ans ! Voici près de six mois qu'il n'a reçu de nouvelles ; que d'inquiétudes il dévore en secret dans cette cellule toute nue. Vous avez vu et deviné, passez, ne dites rien; pourquoi lui rappeler une des douleurs inséparables de son métier? Ce portrait , il l’a contemplé bien des fois en faisant d’amères réflexions; il s’est reproché bien souvent son mariage, — union dérisoire dont il a tous les soucis sans en goûter aucune des jouissances.
Ce vieil oflicier est grave, usé dans les grades subalternes, il fait son service d’une manière irréprochable , mais il est las et découragé ; il songe moins à son avancement qu’à sa retraite.
Lejeune enseigne, au contraire, conserve encore des illusions; s’il est froissé ét molesté, il en prend son parti en brave , car il a la perspective d'un congé au retour de la campagne et se berce de l'espoir d’un embarquement meilleur. Les petites tracasseries le vexent plus peut-être, mais l’affectent moins, il ne les supporte pas stoïquement, mais il les oublie, cela vaut mieux. 11 n’est pas assez sûr de lui-même pour être blasé ; ses émotions stimulent son énergie.
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La nuit , lorsque , debout sur le banc de quart , il veille seul à la sûreté du navire , il ne voit pas sans une vague inquiétude les grains noirs qui s’amoncellent à l’horizon , il ne sent pas sans un mélange de crainte et d’orgueil la brise qui augmente , fraîchit gronde , éclate ; son amour-propre est en jeu , il tient à honneur d’être regardé par les matelots comme un mangeur d^écontei, un voilier fini, un crâne à irait poils; les suffrages du gaillard d’avant ont du poids à ses yeux , il ne diminue de toile qu’à la dernière extrémité, quand tout frémit, plie et craque. S’il ne fait pas d’avaries, si la manœuvre s'exécute avec précision, il en est fier. Enfin, qu’il entende par hasard un vieux chiqueur murmurer entre les dents ; a En voilà un soigné qu’a peur de rien de rien ! » il ressentira un indicible mouvement de satisfaction.
L’ancien officier ne joue pas avec 1e danger; il voit froidement un nuage qui vient, grossit, et menace :
— Ça ne sera rien , pense-t-il , mais à tout hasard, et , pour être tranquille , carguons.
Qu’on dise ce qu'on voudra, il s’en moque et n’y songe pas. Il s’enveloppe dans son manteau ciré , prend son porte-voix , commande , et attend la rafale et la pluie avec une égale insouciance.
Dans la vie d’un officier de marine , il y a quatre heures qu'il n’oubliera jamais , celles de son premier «
quart à la mer. Si le ciel était couvert ou si l’on se trouvait près de terre , ces quatre heures ont été pour lui si fécondes en sensations extrêmes ! il n’était pas seulement gonflé de son importance , comme le sous-lieutenant de Saint-Cyr qui monte sa première garde, il ‘était de plus agité de terreurs réelles qu’il dissimulait de son mieux. Il hésitait ; mais il tenait à faire preuve d'aplomb. Pendant son premier quart, le jeuue officier est bien aise d’avoir l’oècasion de se montrer, et cependant, lorsqu’il faut manœuvrer, la plus simple des évolutions lui apparaît hérissée de difficultés, une sueur froide parcourt tout son corps , il sent que l’attention est fixée sur lui: une école, un pareil jour, le réduirait au désespoir ; mais qu’il réussisse passablement , il triomphe.
Avouons toutefois que l’officier débute rarement sous l’épaulette : il est bien peu d’aspirants qui n’aient rempli , par intérim, les fonctions de chef de quart.