IS
Forcé d’agir sous une impulsion qui le contrarie sans cesse , il parvient cependant à installer le navire sous tous les rapports. Tandis qu’il pose les bases d’une organisation durable , il est attentif à utiliser chaque instant présent ; l’officier de garde le consulte à toute heure , et l’on interrompt constamment ses combinaisons , pour savoir de lui s’il est temps de faire dîner ou de faire habiller l’équipage, si l’on peut suspendre telle occupation pour en entreprendre une autre , si tel objet sera arrimé dans la cale ou rais en réserve sur le pont. On lui annonce que l’autorité du port vient de prendre quelque mesure qui renverse ses plans , les moments sont précieux , la journée ne doit pas être perdue, — à lui d’obvier à tout. L’officier de service attend impassiblement ses décisions , le commandant est absent , c’est lui qui improvise un nouvel ordre de service au risque d’être blâmé plus tard par le chef suprême.
Pendant l’armement du navire , il est, comme l’on voit , attaché à la glèbe , depuis la cloche du matin jusqu’à celle du soir. Son sort sera le même durant le cours entier de la campagne. En rade et en mer, comme dans le port , il ne reste étranger à rien , si ce n’est à la direction du vaisseau en tant que corps flottant. Le capitaine détermine la route à suivre, fixe la voilure et les manœuvres à faire ; tout le reste est du ressort du second.
Si l’ordre est la qualité sine quâ non du lieutenant
L’ÉTAT-MAJOR
en pied, un esprit droit, une grande fermeté, une impartialité à toute épreuve ne lui sont pas moins nécessaires ; il est le grand rouage de la discipline. Depuis le premier officier jusqu’au dernier mousse et . aux passagers , l’équipage relève de sa justice.
Les chefs de quart, les aspirants, les maîtres, sont à grade égal à peu près indépendants les uns des autres ; le second , quel que soit son grade, est, par sa position le chef immédiat de chacun. Son épaulette n’indique que sa place dans la grande hiérarchie navale, à bord il est l'intermédiaire indispensable entre le commandant et les inférieurs. Il transmet les ordres aux officiers et s’assure de leur exécution; il a la haute-main sur les aspirants dont il est le rigide censeur ; tous les jours il rassemble les maîtres en conseil, reçoit leurs rapports et leur assigne leurs devoirs respectifs.
Ses fonctions étant continuelles , il est prisonnier par cela même , — la plupart des seconds ne descendent pas à terre. Le règlement , d’ailleurs , veut que le lieutenant ne s’absente jamais en même temps que le capitaine , et l’on conçoit que celui-ci étant essentiellement libre de ses actions , le second ne peut déterminer l’instant ou il lui sera loisible de s’éloigner du navire.
Diriger les mouvements du bord, faire agir le personnel et surveiller l’entretien du matériel , tels sont en peu de mots les devoirs du lieutenant chargé du détail.
Dans le combat , le second , placé sur l’avant , y préside à la manœuvre et s’occupe spécialement de faire réparer les avaries qui surviennent. Si l’abordage est ordonné, c’est lui qui conduit la première des divisions destinées à sauterà bord de l’ennemi. Siplus duliers de l’équipage est envoyé en expédition militaire, le commandement de ce détachement appartient de droit au second. Enfin, et nous laisserons ici parler l’ordonnance :
O En cas d'incendie ou de tout autre événement qui mettrait le bâtiment en danger , l’officier en second distribuera l’équipage dans l’ordre indiqué par le rôle qui aura été arrêté pour la circonstance.
a II s’appliquera à maintenir l’ordre , à disposer le plus utilement possible des ressources du bord ; si le capitaine ordonne d’évacuer le bâtiment , il dirigera celle opération , en commençant par les malades et les blessés.
D A moins d’un ordre contraire, il ne quittera le bâtiment qu’avec le capitaine. »
Si l’officier de marine qui occupe à bord l'emploi de second n'est pas organisé pour sa position , s’il aime l’étude ou le plaisir , on peut affirmer qu’il est le plus malheureux des hommes. La place de second est cependant recherchée , elle met un officier en évidence et par elle le vrai mérite peut quelquefois se faire apprécier ; — mais en l’acceptant , il faut faire abnégation entière de soi-même , s'identifier à
Digilized by GoogI
L’ÉTAT-MAJOR
la machine dont on devient la cheville ouvrière , ne respirer et ne penser que pour elle , y placer toutes ses facultés , tout son amour-propre et rester indifférent à ce qui lui est étranger.
 moins que le commandant manque de confiance en son second , il lui accorde le droit de prononcer sur toutes celles des punitions qui ne nécessitent pas la convocation d’un conseil de justice. La fermeté du second peut alors dégénérer en tyrannie. Pour en arriver à obtenir du silence d’une masse d'hommes groupés sans ce.sse les uns sur les autres, quelques seconds outrepassent leurs pouvoirs.
Sous l’Empire, l’un d'eux inventa une punition qui semble d’abord plaisante : il fit faire pour les bavards des baillons en toile à voile qui fermaient à cadenas, les délinquants restaient embaillonnés pendant les' manœuvres et les exercices , et ne recouvraient la liberté de la langue qu’aux heures des repas seulement ; il arriva plusieurs accidents graves par suite de cette mesure ; les hommes ne pouvaient plus crier gare ni demander secours au besoin.
D’autres seconds ont indéfiniment retranché devin des matelots bretons ou alsaciens pour les punir d’ignorer le français. Celte sévérité outrée n’est pas la règle , loin de là ; les exemples d’illégalité deviennent de plus en plus rares , et l’on doit reconnaître que les mœurs maritimes se sont singulièrement adoucies.
Digiti^ed by Coogle
lae
Le second par ses attributions même devient la bête noire de tout le monde ; il faut qu’à chaque instant on puisse craindre sa rencontre comme celle du Juif-Errant. Pour l’équipage, il n’est qu’une appa^ rition plus redoutable , celle de son grand prévôt : le capitaine larmes. On ne peut pas plus les séparer l’un de l'autre que Louis XI de son terrible Tristan l’ermite ; en parlant du second on voit se dresser l’homme à face de fer qui cumule les trois emplois de coromissàire de police , de justicier et de soldat. Le capitaine d’armes , sous-officier et membre de la maistrance , reparaîtra en son lieu ; contentons-nous d'ajouter ici qu'un second sans capitaine d'armes , serait un chasseur sans chien , un préfet de police sans agents, un magicien sans baguette I
L’exposé des nombreuses fonctions du lieutenant en pied donne assez la mesure de l’homme capable de les remplir convenablement, et fait pressentir l’opinion que les subalternes auront de lui. Quelle que soit son impartialité, il n’échappera. pas à la répulsion qu’inspire une obsession permanente et méticuleuse.
Le second peut à grand'peine mériter l’estime des inférieurs , — leur bienveillance , jamais.
Seulement , lorsque le navire désarmera , s’il n'a pas outrepassé sa mission , tel qui l’a maudit cent fois ne sera pas fâché de servir sous ses ordres.
— Monsieur N... était assommant comme second,
L’ÉTAT-MAJOR
diront les aspirants , il ne nous laissait pas un instant en repos , mais il y a gros à parier qu’il sera très-bon capitaine; d’abord , il est juste !
Le matelot exprimera la même idée plus énergiquement ;
— C’était ma bouline de revers, un charaberdeur fini , une vraie gale ! quoi I mais dam ! c’était son métier. M’est avis qu’il ne sera pas plus méchant qu’un autre, et meilleur, qui sait? à cette heure qu’il commande. Il ne vous ratait pas , c'est connu , il vous avait un œil , un ca'iman d’œil ! un enragé de renégat , de bédouin , de tonnerre d’œil ! ! ! — « Tu as mangé la consigne , tu boiras de l’eau. — Je ne te punis pas pour m’amuser , il faut qu'on marche droit avec moi. Voilà. » J’ai idée qu’il commandera soigneusement.
A bord des navires de guerre , où tout est réglé par des lois non moins sévères que la vieille étiquette de cour , les membres de l’état-major se subdivisent en trois catégories nettement tranchées par la table et le logement. Il y a la table du commandant, celle des officiers, celle des aspirants de marine. Dans un • ordre inférieur , viennent ensuite la table des maîtres , celle des seconds maîtres , et les plats des matelots. Les passagers eux-mêmes sont classés d’une manière absolue, d’après la table où ils ont été placés , en sorte qu’en parodiant un proverbe déjà
travesti par Brillat-Savarin, on pourrait leur répéter : — O Dis-moi où tu manges, je te dirai qui tu es !» Le second seul mettrait le dicton en défaut, car il est tantôt le commensal du capitaine , tantôt celui des officiers , ce qui ne vaut guère mieux pour lui.
Sur les grands navires commandés par des capitaines de vaisseau , le second est ordinairement un capitaine de frégate. En ce cas , il est logé sous la dunette ou dans l’une des batteries et prend ses repas à la table du capitaine , dont il est le convive obligé, ainsi que tout officier supérieur qui se trouverait accidentellement à bord.
C’est une triste nécessité que d'être imposé par les règlements comme convive à un chef avec lequel on risque d'être en désaccord ou en état d’hostilité déguisée sous le masque de la discipline. Le moindre aspirant de marine a voix au chapitre pour la direction de ménage de sa table , de sa gamelle , comme on dit à bord , par allusion aux gamelles des matelots ; il a la faculté d’adresser des représentations souvent trèsénergiques au maître d'hôtel et au cuisinier du poste, il ne se gêne pas même pour interpeller celui de ses ■ camarades qu’on a élu chef de gamelle ; — mais le commandant en second n’est pas chez lui ; seul il n'a le droit de rien dire , car il est de par l’ordonnance l’invité perpétuel du capitaine de vaisseau.
Les traitements de table des commandants leur permettent de déployer un véritable luxe; maisqu’un
DiyilizuU Liy Goog[e
L’ETAT-MAJOR
officier, père de famille et sans fortune pèse les inconvénients et les avantages des réceptions et des grands dîners , il se décidera d’ordinaire en faveur de l’économie. — Comme le héros d’une chanson trop connue sur les gaillards-d’arrière , il pourra dire en partant à sa femme en larmes et à ses filles à marier :
— Aux bords lointains avec économie Je vivrai seul , sans faste et sans fracas ;
Mais au retour, chez toi , ma bonne amie.
Le gousset plein , je porterai mes pas. (bis) ,
Si cette parcimonie excusable peut-être , tant elle est logique , devient le texte d’un feu roulant de quolibets , que souvent les échos indiscrets reportent aux oreilles augustes du vaisseau, le commandant à qui l’on voudrait défendre de songer à l'avenir, reste sourd, à moins que prenant son parti en homme d’esprit, il ne réponde en fredonnant aussi :
Un jour , un Jour , vous forez comme moi I Un jour, un jour , vous saurez bien pourquoi I
Mais le capitaine de frégate , l'infortuné second , que le commandant de la chanson compte pour rien , ne se paie pas volontiers de refrains d’opéracomiqùe ; il n’a pourtant pas un mot à souffler. S’il est gastronome , si le commandant a pris un cuisinier au rabais ou enfln si on lui coupe les vivres , tant pis pour lui , qu’il jeûne !
Le commandant Amuziaux, de triste mémoire, avait un goût désordonné pour l’oignon. Voici le menu ordinaire de ses repas ;
Déjeukeb : Coulis à l'oignon,
bœuf sauté à l'oignon vulgaritor miroton de bœuf,
oignons ronssis , hachés ou en boulettes , oignons fhts au beurre ou à la graisse d’oie, œufs à l'oignon ,
oignons à l'huile pour petite salade-
DIner : Pour potage , soupe à l'oignon ,
pour hors-d’œuvre , oignons marinés , bœuf naturel ou bœuf salé avec sauce à l’oignon ou oignons glacés,
entrées nageant dans diverses purées à l'oignon.
Au second service apparaissaient les quatre entremets suivants :
Oignons à l’étuvée, oignons à la crème, omelette aux oignons ,
fricassée d’oignons à l’ilmuztaua; (le commandant en était l'inventeur).
Puis enfin au milieu de ces quatre entremets, une dinde , une oie , un poulet ou un canard inévitablement farci de gros ou de petits oignons ; le tout accompagné d’une grande salade d’oignons.
Au bout d’un mois, l’officier en second, qui avait un excellent estomac, commença de se lasser des
L’ÉTAT-MAJOR
oignons; an bout de denx mois, il les prit en horreur ; au bout de deux ans, il en tomba malade ; un an de plus, il en mourait. Mais la frégate désarma , et le commandant Amuziaux alla se livrer à la culture potagère de son légume favori.
Cet exemple entre mille démontre la fausse position du capitaine en second commensal forcé d’un chef qui assaisonnera trop souvent son maigre dîner d’ordres , de recommandations et peut-être même de reproches qu’il faudra subir avec autant de patience que tous les coulis à l’oignon.
£h bien ! le second n’est guère plus heureux à la table de l’état-major, dont il fait. nécessairement partie s’il est officier subalterne. Il la préside alors de droit et de fait ; le service le retrouve donc à ses repas comme partout, tantôt en présence de son capitaine, tantôt vis-à-vis de ses inférieurs.
* Un lieutenant de vaisseau ou un enseigne teconis, habitent dans le carré des officiers ; ils y ont une cabine particulière, et leur unique prérogative est , à cet égard , le choix de celle qui leur convient le mieux.
La cellule de l’officier est un retiro trois fois chéri où chacun retrouve en souriant sa portion congrue de liberté. Seule , la case du second ne peut le défendre contre les importuns ; on vient l’y consulter et l’y relancer comme en plein pont.
Certains capitaines ne passent pas une heure sans
faire comparaître leurs lieutenants. Toutes les plaintes, toutes les réclamations ,tous les débats, toutes les confessions, viennent tour à tour frapper les cloisons du réduit de l’officier en second. Les clefs des soutes à poudre et de la cale au vin, souvent même celles de la cambuse, y sont suspendues.
Dans les autres chambres , un porte-voix et un hausse-col au crochet témoignent de la tranquillité de leur propriétaire; chez le lieutenant au contraire, une tapisserie officielle de listes d’appel , de rôles et de consignes , prouve qu’il n’y a pas pour lui de repos, même dans la plus modeste proportion. Tous les matins , avant le lever du soleil , on le réveille pour le service intérieur; parfois on a besoin de le consulter au milieu de la nuit ; pendant le jour , on ne craint jamais de le déranger.
Si la position de lieutenant ne donnait l’occasion de se distinguer et de faire remarquer son zèle ou son mérite , nous ne concevrions pas qu’un seul officier voulût l'accepter. Mais cette place donnant quelques chances d’avancement , à ce qu’on dit du moins, il ne manquera jamais de concurrents pour la solliciter. Cependant, déclarons-le , si le navire est mal tenu , on ne s’en prend guère qu’au second ; on l’accuse de négligence , on oublie qu’il n’est qu’en sous-ordres ; mais , si tout est digne d’éloges , les louanges reviendront d’abord au capitaine ; et heureux le lieutenant qui en recevra sa part mille fois méritée !
L’ÉTAT-MAJOR