INTRODUCTION
Le peuple polonais , avec tout ce qui se rattache à son existence j est moins connu aujourd'hui que jamais^ quoiqu'il existe en Europe depuis quinze siècles j qu'il appartienne à l'église chrétienne et catholique depuis neuf, qu'il compte mille ans d'existeoce politique comme royaume. Il en était autrement aux quinzième et seizième siècles, dans les beaux jours de sa gloire. Il n'y avait pas alors un seul sayant d'Italie qui ne rendît hommage à sa civilisation ,■ à ses écrivains.
Mais au dix-septième siècle tout avait changé de face ; la France grandissait, et chaque progrès qu'elle faisait à cette époque dans la littérature , était un pas rétrograde pour la Pologne. L'intolérance , jadis ignorée dans nos contrées , offusqua bientôt le jugement des citoyens, des rois et du clergé, le plus sage qui existât dans la chrétienté. Les idées politiques et littéraires , la prose , les odes , la langue elle-même se présentèrent alors sous une forme monstrueuse. L'anarchie , les guerres étrangères , le liberum veto , les confédérations , bouleversèrent le
3l8 TABLEAU DE LA POLOGIfE.
pays. T^s Tatars, les Moskovites, les Tuf'cs, la Transylvaniens , les Kosaks , les Suédois et les Brandebourgeois sillonnèrent dans tous les sens la Pologne, le glaive et la torche à la main. Tout disparaissait devant ces terribles fléaux ; les villages demeuraient déserts , les villes^ jadis si peuplées,» industrieuses, tombaient en ruines pour ne se relever jamais. Plus de trois millions d'habitans périreot pendant le seul règne de Jean-Kasimir; les Tatan seuls emmenèrent sous ce règne i,âi4,ooo prisoDnîers; 193,000 individus moururent de la peste à Krakovie et dans ses environs , durant l'année i65a; on évalue à quatre cents millions de florins les pertes essuyées sons le règne de ce roi ; Charlei^ Gustave, à son tour, inonda la Pologne de fausses monnaies , pour une somme de J^Zj^/S^OjOoo flo* rins. La misère croissait tous les jours ; et le règne des princes de la maison de Saxe fut le dernier coup porté aux lumières et au bien-être du pays.
Sans doute, la situation politique de la France n'était guère plus brillante à cette époque ; mais son état littéraire lui ofFrait de grandes ccrnipen* sations.
Ce n'est que depuis le commencement du dix* septième siècle que ses voyageurs commencèrent à visiter la Pologne, et, par une triste fatalité, ces voyages devinrent plus fréquens au fur et à mesure de sa décadence. En 1600, Jean le Laboureur ren-
LITTliRATURE. IHTRODUCTIOrT. SlJ)
dait encore hommage à la civilisation de ce pays; %û i665j Jouvin de Rochefort était enchanté des beautés de plusieurs villes et villages de la Petite- Pologne. Sous Sobieski les rapports entre la France et la Pologne avaient pris quelque activité ; au temps de Stanislas Leszczynski ^ ils devinrent des plus intimes. Mais la France était alors brillante de talens et de lumières y tandis que la Pologne déchue marchait dans les ténèbres. Malheureusement on ne peut juger les peuples que sur ce qu'on voit, ce qu'on connaît ; on était inférieur à la Pologne au seizième siècle , et on ne la connaissait pas ; on lui était infiniment supérieur aux ^ix*septième et dix* huitième , mais on la surprenait dans ses jours de deuil et de décadence^ et on en concluait qu'elle avait toujours vécu dans le même état. Mille absurdités, mille idées erronées sur l'histoire politique et sur la civilisation de ce peuple se changèrent alors en dogmes , et passerait de bouche en bouche pour tromper tout le monde (Jean -Jacques et Mably seuls exceptés ) , et la Pologne fot dotée du nom de barbare.
Toutefois on la voit se relever vers le milieu da dix4iuitième siècle; son esprit national, sa langue ^ ses mœurs, se réveillent d'une longue léthar^e. L'ordre des jésuites est supprimé, de nouvelles écoles établies; la jeunesse trouve dans les douloureux souvenirs du passé les lumières qui doivent luire sur
320 TABLEAU DE LA POLOGitE.
son avenir : la diète constituante , de 1 788-1 792, est rassemblée ; la noblesse renverse l'édifice monstrueux du gouvernement y et rédige la mémorable constitution du 3 mai 1791 , qui réédifie une civi^ lisation moderne sur les débris d'une civilisation dégénérée.
Cette époque d une vie nouvelle aurait pu révéler aux étrangers la mystérieuse existence de la Pologne au milieu des Etats de l'Europe. Mais un coup mo^ tel est parti du dehors ; la dernière heure a sonné pour la Pologne : sa terrible destinée doit être consommée : elle n'existera plus parce qu'elle a été un modèle de probité politique. Frappée à mort quand elle renaissait au bonheur, elle n'est pleurée que par ses enfans ; elle ne voit son salut que dans l'appui de la liberté française.
Les écrivains étrangers^ ignorant les faits matériels , ont donc attaché à la Pologne moins d'importance qu'elle ne le méritait. Ils ne discernaient pas ce qu'il y avait d'individuel dans son sort , ce qui se rattachait à la politique de l'Europe, et ce qui lui était commun avec le genre humain tout entier. On ne lui ôtera cependant pas l'honneur de représenter seule la race slave dans les cinq derniers siècles, comme on n'ôte pas à la France celui d'être à la tête des peuples latins. On oublie que dans le siècle où nous vivons , c'est le sort des peuples et l'histoire de leurs calamités qui doivent jouer le même rôle que
LITTÉRATURE. INTRODUCTIOIT. 321
jadis le sort des dogmes et les biographies des rois. Ou oublie que les annales de tous les peuples doivent être jugées à la manière des Sismondi, des Guizot, des Villemain. On ne veut pas , comme eux , se placer sur le terrain national et chercher la réalité. On oublie qu'il faut avant tout connaître Thistoire des trois races qui dominent en Europe depuis la chute de l'empire romain, la race latine, la race germanique et la race slave. On oublie que le paganisme de ces races mérite autant d'égards que leur époque chrétienne. Tracer une ligne entre les peuples jadis conquis par les Romains et leurs conquérans , entre les Ijatins et les Allemands^ entre les Alfema^nds et les Slaves , entre les Slaves et les hordes d'Attila : comparer entre elles leurs institutions et leurs mœurs primitives , enfin leur vie païenne et leur vie chrétienne : voilà ce qui doit occuper principalement les écrivains qui cherchent dans le passé les élémens de toute organisation actuelle.
Que les Latins se tiennent pour les plus dignes d'attention dans leur vie chrétienne ; que les Allemands, qui ont retiré le plus de profit du triomphe des divers .dogmes de cette religion , leur disputent cet honneur ; que les Slaves , qui ont perdu au sein du christianisme tout ce qu'ils possédaient comme païens, regardent leur cause comme la plus sacrée et la plus chrétienne; l'historien doit résister de nos jours aux clameurs des premiers, ne point se II. ai
322 TABLE A.U DE LA POLOGIiE.
laisser éblouir par les seconds , ni mépriser les troisièmes. La morale est sa doctrine; la vérité , son dogme ; l'humanité, son peuple. Juge des siècles et des peuples, il doit à tous les mêmes .égards. Ubre et indépendant, le livre du passé entre les mains, il saura rendre à chacune de ces trois grandes races la justice qu'elle réclame : il montrera ce qu'il y a de social et d'antisocial dans leur vie, et peut-être dira-t-il que la civilisation chrétienne des peuples latins est intellectuelle, celle des Allemands politique , celle des Slaves morale.
Mais quelle immense étude pour parvenir à un pareil résultat! combien de faits matériels ne sont pas encore connus ! combien d'autres paraissent sous un jour trompeur ! Je n'aurai point l'audace de déchirer le voile qui a dérobé les Slaves aux regai*ds des Latins. Dire tout de ce peuple sur lequel on ne sait rien, ou l'on sait mal , c'est l'affaire de l'avenir qui ne trompe jamais ; c'est le but de mille ouvrages qui sont encore à faire. Mon devoir est de fournir quelques détails sur la littérature ancienne de la Pologne. Cette littérature , telle qu'on l'appréciera un jour, ne fera qu'une partie de l'histoire de la civilisation intellectuelle de ce pays. Sa civilisation intellectuelle, dans les cinq derniers siècles, n'est que le résultat de la civilisation politique de cinq autres qui les avaient précédés : et celle-ci encore avait pour base la civilisation ou la vie morale, telle
LITTÉRATURE. — litTRODUCTION. 3îî3
qu'elle existait au milieu des anciens Slaves. Je dois donc passer sous silence des détails importans ; je me bornerai à une revue sommaire , laissant les abstractions pour aborder les faits ; heureux si je puis jeter quelque jour sur des questions mal comprises, et indiquer à nos jeunes historiens du dixneuvième siècle , si sages , si consciencieux , un terrain ouvert à leurs brillantes investigations.
Personne ne met en doute que la civilisation intellectuelle de la Pologne lui soit venue avec le christianisme ; et on en doutera moins encore quand on saura que^ outre la langue, les mœurs et les usages, les Polonais ne doivent rien à leurs pères slaves. Leurs droits politiques sont aussi étrangers aux autres Slaves qu'au christianisme, qui ne leur prêta que son cachet de sainteté : c'est la propriété qu'ils avaient conquise par leur sang sur les bords de là Wistule, soumis pendant cinq siècles à l'autorité absolue de leurs rois; pendant cinq autres , constitués en royaume fédératif composé de peuples divers d'origine, de mœurs, de langues et dialectes, d'institutions, de dogme et de religion : et dans cet ensemble, si peu homogène , l'esprit polonais servait de point de réunion, çt le catholicisme^ alors tolérant, répandait des bienfaits innombrables.
Quels étaient ces droits politiques ? Cette question n'entre point dans mon plan : d'ailleurs le partage de la Pologne suffit pour les concevoir. Je dirai
seulement que le christianisme entra dans nos contrées par la voie de persuasion et non par la force, et que nous comptions déjà deux siècles d'existence politique , séparés des autres Slaves , quand nous embrassâmes cette religion.
Quel était le genre de notre baribarie ? Voilà ce qu'il est essentiel de fixer ; et je crois par conséquent nécessaire de commencer par retracer en peu de mots son histoire, qui date du quatrième et finit au dixième siècle. C'est le point de départ de notre civilisation intellectuelle. Cette connaissance devient aussi indispensable à qui connaît l'époque avantchrétienne des peuples latins et germaniques; à qui sait ce qu'elle offrit de bien et de mal, ce que les peuples gardèrent alors des institutions de leurs pères, ce qu'ils durent au christianisme, enfin ce dont ils ne furent redevables qu'à eux-mêmes.
Sur les anciens Slaves.
Les Slaves sont étrangers sur le territoire de la Pologne, comme dans toute l'Europe, peut-être; ils n'étaient par conséquent ni Sarmates, ni Scythes, n'avaient enfin rien de commun avec le peuple qui habitait avant eux cette partie du globe (i). La
(i) M. Georges-Samuel Bahdtkib compte dix -neuf différentes généalogies des Slaves , dont il prouve la fausseté. Hist, Je PoL i. I, p. 5i.
LITTJÊRATURE. — INTRODUCTION. 325
première mention de leur existence en Europe se trouve dans Jornandès y historien du sixième siècle , qui parle d'eux sous l'année 376. Les conjectures les plus vraisemblables de notre illustre historien Ossolinski nous apprennent que le midi de la Sibérie était leur ancienne patrie, et qu'ils étaient connus dans l'antiquité sous le nom de Budins ou de Bouddins. Les hordes nomades de la race tatare, et autres peuples venus du fond et de l'extrémité de l'Asie, qui bouleversèrent cette partie du monde depuis le troisième siècle avant l'ère chrétienne, poursuit le même auteur, chassèrent les Budins de leurs paisibles demeures et les refoulèrent en Europe. Cette époque est très-mémorable, car c'est celle des migrations des peuples et de la chute de l'empire d'Occident. Les Sarmates, les Hérules, les Vandales et une foule d'autres tribus vivaient alors sur le territoire de la Pologne; l'aocienne Germanie s'étendait jusqu'à la Wistule; sa partie orientale fut abandonnée par ses habitans, et les Slaves, n'étant ni nomades comme les Tatars, ni guerriers comme les Germains, mais paisibles agriculteurs, occupèrent le territoire désert. Toute leur vie antérieure au quatrième siècle est inconnue : mais tels qu'ils se présentent aux écrivains du moyen âge , ils prouvent que leur état était le résultat d'une vie très-longue et très-tranquille; car, malgré leur population immense et leur rudesse d'esprit, leur bon
326 TABLEAU 0£ LA POLOGBTE.
sens , rhounêteté et l'esprit de sociabilité forment le caractère primitif de leur race. Ils sont divisés en une foule de républiques ou communautés villageoises jusqu'au neuvième siècle ; alors ils se di* visent en différens États et groupes armés : ils succombent tous de là au quatorzième , et la Pologne seule représente 9 pendant les cinq siècles qui précédèrent son partage, l'indépendance, l'esprit et les mœurs de leur l'ace.
Procope porte ces paroles sur les anciens Slaves : Ingenium ipsis nec malignurriy nec fraudulentum, et cum simplicitate mores humanicos sentant. L'empereur Maurice ajoute : Slai^i sunt qtioque adi^ersm peregrinos benigni, magnoque studio sentant inœlûmes ^sahosqueuno loco in alium deducunt quod necesse habent ; ut et siper incuriam ejuSj qui servare talem débet j accidat^ ut damno peregrinus qfficiaturj bellum ipsi inférât vicinus ejus , quietatem arbitrans sic ulcisci peregrinum.
Tja place nous manque pour citer avec détail plusieurs autres témoignages des historiens ; nous préférons les recueillir en peu de mots.
Cette bonté avec laquelle ils recevaient les étrangers , dit Laurent Surowiecki , cette probité avec laquellechacun veillait à leursûreté,vengeaitlesinjures qu'ils avaient reçues des autres , ne pouvait avoir sa source que dans un cœur honnête; car les écrivains de tous les pays répètent les mêmes louanges
LITTJÉRATURE. INTRODUCTION. 827
dans l'espace de cinq siècles consécutifs. D'après leur témoignage, il était difficile de trouver un peuple plus honnête y plus fidèle, plus doux, plus sévère dans ses mœurs, plus hospitalier à Fégard.des étrangers, avec lesquels il était prêt à partager tous ses biens. Les apôtres de la religion chrétien ne qui voulaient se hasarder à recevoir parmi eux la couronne du martyre, retournaient avec douleur, ne pouvant obtenir cet honneur. Souvent, pour montrer plus de zèle religieux , ils incendiaient les temples des Slaves et renversaient leurs idoles ; mais ceux-ci , au lieu de se mettre en fureur et venger les injures de leurs dieux, regardaient ces gens avec pitié, ou le plus souvent les repoussaient par des éclats de rire. Enfin le caractère des anciens Slaves se montre partout gai, indépendant et débonnaire (i). Ce que les trois joueurs de chalumeau ont dit sur leurs compatriotes à l'empereur de Byzance, se trouve confirmé par tous les témoignages historiques. « Inhabiles à manier les armes , disaienta ils, nous ne savons que jouer du luth. Le fer est ce inconnu dans notre pays ; et ignorans dans l'art de <c la guerre , autant que passionnés pour la musique.
(i) EcKHARD, Res Fnmco. 1. 1, p. 197. M ^v aicb , S trateff. l , 2. CAiTTàcus. l. II , 490. Paul Werhefr. , 1 , 4. c. 39. Adam de Brème, I, 2. Helmold, I, i et a. Thbophilac. 1,6. c. 2. Ce- DHEW. t. II, p. 667. SEFBfD, Fua S, Otto. U 3. C. j. II. a3. Ahd. Ab, vi, S. Otto. a. c. I , et 1, 3. Nestor, p. 83. Ghamm. Saxoh ,
3a^ TABLEAU DE LA POLOGNE.
« nous menons une vie paisible et tranquille (i). » Quant à la religion des Slaves, elle avait aussi un caractère particulier. Slaviy disaient Dittmar et Helmold, habent unum deum in cœlo imperantem
cœteris his celestia tantum curaL Leur ville
sainte était Retra, à l'embouchure de rOd.er, et bâtie en forme de triangle (a).
Voyons comment M. Lelewel parle de la religion des Slaves (3). Ils ne connaissaient , dit-il , d'autres divinités qu'un seul Dieu. Le sénateur Prooope- Césarien, qui vivait au milieu du sixième siècle ^ qui a vu les Slaves, et qui s'entretenait avee eux au sujet de leur religion , nous apprend (4) qu'ils ne connaissaient que le seul Dieu, créateur de la foudre (5), maître de l'univers entier (6). Ils lui consacraient les bœufs et les autres animaux ; ils le priaient , et ils n'attachaient aucune foi à la destinée. Mais le même auteur ajoute qu'ils adoraient
1 , 14. AvBHTi. Ann, Bojor, vita S, Colomb, ap. Assbma. t. 11^ MicREJLius , I y 2 , S 69, 7a , etc. f etc.
(i) KabâmziitB) Hist.de Russie, t. I, p. 3t.
(a) Dittmar, p. 387.
(3) Lelewel, Essais sttr Mathieu , hist.pol. du douzième siècle.
(4) Procopb, Debello Goth., III, 14. Helmold,!, 84^
(5) Peroune de Nestor signifie la foudre.
(6) Le Maître de Funivers s'appelait jfviofod'û/, mot composé de deux autres ; swiat, en dialecte polonais le monde; md dérive du verbe widit, voir. Les Allemands ont cru trouver dans ce nom celui de saint Wit, car il se traduit en Slave, Swiaty Wit, conjecture purement étymologique et rejetée depuis loDg->tem|)s.
LITTERATURE. — IKTRODDCTÏOIT. 829
aussi les fleuves (i), et qu'ils tiraient des présages d'après leur cours. Cependant ces divinités avaient peut-êlre quelque rapport aux divers noms et aux diverses émanations de la Divinité; et le culte des nymphes 9 et peut-être celui des fleuves dont il parle, semble plutôt être une expression gréco-latine qu'une expression propre à rendre son idée.
Plus tard^ au neuvième siècle, le patriarche Photius savait que les Slaves, qui étaient alors subjugués par les Russes-Scandinaves, n'étaient ni athées ni chrétiens (a). Chez les Slaves des bords de l'Oder, nous trouvons plusieurs noms des divinités qui sont mentionnés dans les ouvrages des Allemands, et même on connaît leurç idoles ; mais peut - être que ceux-ci s'étaient mêlés à leurs voisins Allemands, et, par les rapports qu'ils avaient entre eux, avaient obscurci leurs idées primitives. Cependant les Léchites (ancien nom des Polonais), éloignés de tous les peuples étrangers, et dont la patrie était enclavée dans le territoire slave, furent peut-être plus heureux sous ce rapport. Au moins ne savonsnous absolument rien sur leurs divinités : ni Dittmar, ni Gallus, ni Mathieu Cholewa, ni Corne de
(i) Trois fleaves qui se trouvent en Pologne portent le nom de Dieu; Tun Bug^^ Dieu en diatecte polonais; l'autre Boh, en dialecte russe; le troisième Bozek, petit Dieu en dialecte polonais.
(3) Photius , EpisU a, n® 35, p. 58, éd. Mon.
33o TABLEAU DE LA POLOGNE.
Prague, ni Bogufal, ni aucun autre auteur, ne dU sent rien là -dessus. Ce n'est que le savant Dlugosz qui écrivit le premier, au quinzième siècle, sur les divinités romaines parmi les Slaves-Polonais, et son témoignage enfanta toutes les absurdités de ce genre, qu'on retrouve surtout dans les ouvrages du seizième siècle.
Quant à l'organisation politique des anciens Slaves , il est inutile de prouver par les témoignages historiques ce que tout le monde sait, qu'ils vivaieot divisés en une foule de républiques villageoises , et obéissaient à leurs magistrats électifs, appelés zupans^ bans ou pans (i). Cette organisation n'avait donc aucune ressemblance ni avec le gouvernement absolu , ni avec celle de camps germaniques ou tatars.
Si la vie des Slaves était simple et agricole en général; on ne peut dire qu'aux temps du paganisme ils pe connaissaient point le luxe et le bien-être des autres nations. Jetons un coup d'œil sur la Pologne et la Russie à la fin du dixième siècle , c'est-à-dire à l'époque où elles entrent dans la communion chrétienne, l'une sous Boleslas- le -Grand, l'autre sous Waldémar, ou Wladimir-le-Grand (2).
(i) Parif signifie en polonais seulement monsieur , gentilhomme^ sénateur castellan, et mcutre.
(a) Les lecteurs ne doivent pas confondre le mot de Russie dont nous nous servons^ avec le nom de l'empire russe actuel, qui est entièrement étranger aux anciennes Russies,
Boleslas était un des plus riches monarques de l'Europe. Dans les guerres qu'il soutenait contre l'empereur Henri II, il envoyait de l'argent en Italie pour lui susciter les ennemis dans ce pays, et tous les margraves orientaux ses voisins, ainsi que la plupart des ëvêques et des personnes de la cour de l'Empereur, lui vendaient leur fidélité au poids de l'or. Lf'évêque Dittmar l'atteste lui-même. Gallus, qui vivait soixante ans après la mort de ce roi, nous parle en détail de richesses si grandes , qu'il serait difficile d'y croire, si le contemporain Ditt* mar, l'ennemi le plus acharné de Boleslas, ne confirmait ces traditions. Il accompagna l'empereur Othon in dans le voyage que ce prince fit en Pologne en l'an looo, et il dit qu'il a vu de telles richesses, qu'elles sont incredibilia ac ineffàbilia. Enfin les détails que nous savons des trésors enlevés par les Bohèmes pendant la révolution de io34> complètent toutes les idées qu'on peut s'en former. Quant à la Russie, qui, après avoir perdu son indépendance, conserva plus long-temps ses institutions libérales, son premier historien, Nestor, fut contemporain de notre Gallus : ainsi les traditions de l'un et de l'autre ne sont vraisemblables que dans le cas où Ton manque de témoignages contemporains. On ne peut cependant presque rien savoir là-dessus de Nestor, car les villes conquises par les Scandinaves étaient encore dans leur an-
cienne splendeur ; tandis qu'en Pologne il ne restait que fort peu de choses au temps de Gallus ^ le onzième siècle ayant été glorieux il est vrai , mais aussi fécond en grandes calamités pour la Pologne.
Les écrivains actuels de la France, qui parlent de Tancienne Russie d'après les ouvrages qui sortent de la censure des tzars , se trompent beaucoup par leur ignorance de la Pologne , en attribuant aux conquêtes des Russes-Scandinaves et à Tintroduction du christianisme grec dans l'ancienne Russie, et les institutions municipales et les richesses des villes de ce pays.
Ainsi Kiiow, avant d'être une ville chrétienne, possédait déjà quatre cents églises des diverses religions ; car tel est le témoignage contemporain de l'évêque Dittmar, qui dit de cette ville : Plus quant quadringentœ habentur ecclesiœ et Mercatus VIII^ populi autem ignota manus. Le célèbre Karamziue, qu'il faut savoir lire pour profiter de son ouvrage ( i), nous révèle le mystère de cette opulence. Kiiow n'était point une ville indépendante au moment où elle subit le joug Scandinave. Elle reconnaissait l'autorité suprême des khans des Khozares, qui pro-
(i) Sur la manière de lire KARAMziNE,on trouve des renseîgoemens dans la critique de V Histoire de Russie de M, Philippe de Se' gur par M. Alphonse d'HERBELOT. Revue EncycL i83o, cahier de janvier.
LITTÉRATURE. — IHTRODUCTIOIT. 333
fessaient la religion juive, qui se distinguaient par leur amour de Tordre, et qui bâtissaient de fort belles villes pattout oii s'étendait leur domination. Novogorod-ia-Grande se présente dans toute sa splendeur, au moment où les temps historiques commencent pour elle; et ce n'était sans doute ni le fruit des conquêtes des sauvages Scandinaves, ni celui de ,1a nouvelle religion, car Tune et l'autre ne comptaient que quelques années d'existence.
Tel était donc à peu près l'état des Slaves païens, j qui ne ressemblent nullement à aucun autre peuple de l'Europe, ni surtout aux Allemands. Maintenant, ^ en profitant des recherches de M. Leiewel , je vais ; tracer un aperçu sur l'éducation chrétienne des j Polonais jusqu'à l'introduction de l'imprimerie dans leur pays. On y verra que l'instruction intellectuelle nous vint toujours de la France et de l'Italie; j tandis que l'Allemagne était une véritable école d'absurdités.
L'éducation chrétienne au moyen âge.
ï . U introduction du christianisme
jusqiià Tannée io5o.
Avant le neuvième siècle , le christianisme était bien connu des Slaves, et sans doute plusieurs d'entre eux le professaient. Mais Charlemagne s'étant approché de leurs frontières, la puissance politique
et chrétienne des Francs les obligea tous de vôlk à leur sûreté; c'est donc alors que tous les rojaiimes des Slaves se formèrent , et leur source commune fut dans Tétat slave et chrétien de la Grande- Moravie (i). C'est là qu'au septième siècle encore régnait Samon, libérateur des Slaves du jougda Avares. L'Autriche actuelle , avec tous ses Etats «t Krak^ovie , n'est autre chose que l'ancienne Grand^ Moravie^ dont le fondateur fut Sviriatoplug (jk). Après sa mort, l'union slave fut dissoute , et de cette dissolution se recomposèrent les royaumes slavo-turc de Hongrie (3) , slave de Bohème , celui de Chrobatie ou de la Petite-Pologne krakovienne, et la 'Maitbs d'Autriche.
Les Slaves étaient , dans le neuvième siècle, ii* mitrophes de l'Italie et du Bas-Empire, et la Bavièn? | était sur leurs frontières occidentales; par conséquent, ils avaient plus de rapports avec les chrétiens que presque tous les États de l'Allemagne. • La première origine de l'Autriche ne date que
(i) Voyez entre autres Regika ad. an. 876 , p. 67 ; 1. 1 , Script. Germ, Pist. Nid.
(a) Ce roi porte divers noms dans l'histoire ; en général les Allemands l'appellent Zwentibold, Zwantibold ou Schwibofcf; Rbgiva lui donne le nom de Zundelboch ; Dittucar celui de Swetopulcus; Dioclète celui de Sfetopelek; Nestor de S?iatopolk.
(3) Tel est le nom que leur donna l'empereur Cokstakti»
PoRPHTROGjâiriTE.
L1TTÉRA.TURE. INTRODUCTION. 335
de Henri FOiseleur^ qui établit au milieu des Slaves des colonies militaires allemandes , sous le nom de Marches. Telle était la Marche du midi. [Marchia-' uéustralis^ ensuite duché^ archiduché, enfin empire d'Autriche); telle fut la Marche du nord ( Marchiu" BorealiSy la Marche de Brandebourg j ensuite électorat, et enfin royaume de Prusse); telles étaient toutes les colonies connues sous le nom des Mar* ches-Orientales.
Ainsi les Petits-Polonais pouvaient recevoir la nouvelle religion de deux sources ( de Rome et de Constantinople), sans demander secours aux Aile* mands. D'ailleurs j ils ne mettaient jamais d'entraves au progrès du christianisme; et^ d'après ce que nous savons de nos traditions au neuvième siècle ^ Ziémowity premier prince de la dynastie des Piasts, qui régnait en Grande-Pologne, était lui-même chré* tien. Enfin le nombre des Slaves chrétiens était si grand au dixième siècle, qu'en gSS fut érigé l'archevêché de Prague en Bohème , qui étendait son autorité sur la Petite-Pologne ; et en 967 à Posen dans la Grande-Pologne, on fonda l'évêché de Pologne, soumis au siège l'archiépiscopal de Magdebourg.
Miéczyslas P^, roi de la Grande -Pologne, par suite de son mariage avec Dombrowka , fille du roi ou duc de Bohème, devint lui-même chrétien, et reconnut cette religion pour celle de son État. Cependant ses progrès étaient lents : ce n'est qu'à la
fin du dixième siècle que Boleslas-le-Grand termina l'œuvre de la conversion des Polonais. Mais, après sa mort y les oppressions de Ryxa y petite-fille de l'empereur Othon m, et femme de Miéczyslas II, causèrent une terrible révolution ( io34 - io4o), où la plus grande partie du peuple retourna au paganisme. Cependant Kasimir P** rétablit l'ancien ordre, et, depuis ce temps, le christianisme prévalut à jamais.
L'influence de l'Allemagne sur la Pologne était nulle sous le rapport religieux ; elle n'était que politique. La Bohème, quoique aujourd'hui moitié allemande y est cependant un État slave ; et au dixième siècle y il était entièrement slave. Elle embrassa le christianisme plus tôt que la Pologne ; elle le lui donna par Dombrowka, qui avait épousé Miéezyslas; en 965 , quand il était encore païen , et sa conversion eut lieu l'année suivante. Les apôtres de la nouvelle religion en Pologne n'étaient point Allemands, mais Slaves-Bohèmes. Elle fut en partie soumise, au dixième siècle, à l'Empire; et ce n'est qu'en 1000 qu'Othon III proclama son indépendance complète, et reconnut Boleslas-le-6rand pour monarque chrétien, avec le droit de fonder les évêchés. Le dernier acte du pouvoir de l'Empereur en Pologne fiit la fondation des évêchés dans ce pays, qu'il soumit tous à l'archevêque de Gnèzne, chef de l'église nationale, dans la dépendance de son
LITTÉRATURE. — HTTRODOCTION. 337
propre roi. Il y avait alors fort peu d^ecclésiastiques allemands; un individu de cette nation, Reinber, avait y il est vrai , Févêché polonais de Colberg (Kolobrzeg, en Poméranie), mais il n'y résida même pas (i). Les premiers ecclésiastiques, en Pologne, étaient tantôt slaves-bohèmes, tantôt italiens. D'ailleurs, sous le rappoi^t de Tinstruction religieuse, l'Allemagne était alors fort au-dessous de l'Italie et de la France, et avait besoin dé leur secours autant que la Pologne. Nous savons que Boleslas priait l'empereur Othon lll de lui fournir des ecclésiastiques, et que celui-ci n'en ayant pas assez lui-même dans son pays, s'adressa à cet effet à Saint-Romuald, en Italie , qui enVoya en Pologne deux moines (2). La Pologne avait autant de rapports avec l'Italie que l'Allemagne. Buziaw, frère de Boleslas, était moine de Saint-Romuald (3) , et , en 997, des moines arrivèrent 'd'Italie en Pologne, à la sollicitation de Boleslas lui-même (4). Ce roi fonda, en 1008 et 1009, des couvens de bénédictins sur plusieurs points de son pays (5). L'abbé de Tyniec , son premier ministre, était un des plus grands ennemis
(i) DitTMAE, VII, p. âao.
(3) Pétri Damiahi , Y. S. Rom. c. IX, g 43.
(3) lù.ycYllî, S 39.
(4) /^.,c.IX, $48 etseq,
(5) Prlvil, Tinec. publiés par SzczTGiELski, et autres recueils diplomatiques de la Pologne.