INTRODUCTION
Nous ne sommes plus au temps où l'historien se contentait de raconter les faits les plus importants de chaque époque : changements de règne, révolutions, guerres, belles actions des grands hommes. Gela suffisait à nos pères qui dédaignaient les détails de la vie du peuple, comme trop vulgaires , et ne recherchaient que ce qui peut élever l'âme, par les exemples des grandes vertus ou l'horreur des grands crimes.
Aujourd'hui, on veut tout connaître : les hommes, leurs mœurs, leurs habitudes intimes; on veut pour ainsi dire vivre de leur vie, et l'on s'est porté vers les études topographiques, qui facilitent la connaissance du théâtre, de la scène sur laquelle se mouvaient nos aïeux. De là, pour plusieurs sociétés historiques ou archéologiques de province, le soin de dresser les plans anciens de leurs cités.
La nôtre a suivi ce mouvement, et, dès ses débuts, en 1860, elle faisait paraître le plan de la ville de Chartres en 1750. Ce plan, dressé avec le plus grand soin et qui avait exigé de si nombreuses et si consciencieuses recherches, n'était cependant pas jugé complet. On devait y ajouter un tableau des rues, ponts, etc., delà ville, avec, en regard, les dénominations modernes. Ce travail, j'ignore pour
quelle cause, ne fut pas exécuté. Mais telle en était l'urgence, qu'un de nos confrères, M. Buisson, éprouva le besoin de l'entreprendre, pour son usage particulier, et il le soumit à une de nos réunions en 1888. Il n'y eut qu'une voix parmi les assistants pour en apprécier l'utilité pratique, mais aussi pour reconnaître que ce travail, excellent pour le but que se proposait l'auteur, était un peu trop sommaire s'il devait être publié, et qu'on pouvait le rendre plus intéressant en y ajoutant des renseignements sur l'histoire de chacune de nos rues chartraines. M. Buisson fut donc unanimement prié de compléter son œuvre, ce qu'il accepta avec empressement, et, sur sa demande, je fus chargé de le seconder.
Après bien des tâtonnements, nous résolûmes de diviser notre travail de la manière suivante : d'abord le nom et l'indication de chaque rue en 1750, son nom moderne, puis toutes les dénominations sous lesquelles elle a été connue, enfin les monuments ou établissements publics ou privés qu'elle renferme ou qu'elle a renfermés.
Les rues seront classées alphabétiquement par paroisse, rangées elles-mêmes par ordre alphabétique.
On sait qu'avant la Révolution il existait onze paroisses à Chartres, sept dans la ville, quatre dans les faubourgs (Saint-Barthélémy, Saint-Brice, Saint-Gheron et Saint- Maurice). Nous publierons d'abord tout ce qui concerne les paroisses de la ville, et nous placerons à la suite les paroisses suburbaines.
La désignation des rues n'est pas souvent facile à établir d'une manière certaine, parce que les appellations officielles sont de date toute récente, et qu'autrefois les voies publiques étaient simplement désignées par ces mots : via
quœ ducit de... ad..; plus tard, elles n'étaient connues que par les monuments qui s'y trouvaient ou auxquels elles conduisaient, par les notables qui les habitaient ou les enseignes qui pendaient aux maisons. Aussi trouve-t-on souvent la même rue désignée à la même époque dans ses différentes parties par des noms différents en raison de ces habitants ou de ces enseignes, et, la partie étant prise pour le tout, la rue entière recevait l'appellation de chacune de ses parties, tout en conservant en même temps une ou plusieurs des appellations sous lesquelles elle était antérieurement connue. Gela jetait dans ces noms une confusion très grande que les contemporains savaient débrouiller, parce qu'ils connaissaient les habitants et voyaient les enseignes, mais qui, à distance, lorsque choses et hommes ont disparu, devient inextricable. Un exemple entre cent : la rue du Poisson-Doux qui a quelques mètres de longueur. Elle se prolongeait, en 1750, le long du Château jusqu'à la rue des Changes, et ce prolongement était appelé rue des Changes parce qu'il y eut là jusqu'à 19 échoppes de changeurs, puis Halle au pain, parce qu'on y vendait du pain, l'autre bout, rue du Poisson-Doux, parce qu'on y vendait du poisson de rivière, et ce nom exprimait aussi la rue entière, qui était quelquefois désignée Halle au pain ou rue des Changes. Nous avons , autant que possible, pour plus de clarté, rappelé les dates auxquelles ces désignations diverses ont été rencontrées.
D'autres rues n'ont varié que dans la longueur de la rue connue sous un môme nom. Ainsi la rue de la Brèche a porté cette appellation ainsi que celle de rue des Francs- Bourgeois, tantôt de la Porte-Drouaise jusqu'à la chapelle de la Brèche, tantôt de la chapelle à Saint-André, tantôt
de la Porte-Drouaise à Saint-André, sans qu'il soit possible d'établir à quelle époque au juste ont été faits ces changements. Aujourd'hui, ce nom ne s'applique que de la rue du pont Saint-Thomas à la rue Porte-Drouaise. Souvent les rues n'étaient que des passages à travers des auberges ou des maisons, qui ont été successivement bouchés par les propriétaires des immeubles grevés de ces servitudes, au gré de leurs caprices, sans qu'il soit intervenu un acte de l'autorité pour s'y opposer ou le permettre. Quelques-uns de ces passages ont subsisté et ont été bouchés de nos jours, comme celui qu'ont connu les anciens Ghartrains, qui partait de la rue du Grand -Cerf par la cour de la carosserie Martin, se prolongait jusqu'à la rue du Bois-Merrain, vers les Forges de Vulcain. D'autres subsistent encore, mais fermés de portes, et sont devenus des passages particuliers à l'usage exclusif des riverains, comme ces ruelles qui desservent le clos Gochin, soit du côté des Bas-Bourgs, soit du côté de la rue de Saint-Brice.
Enfin les différences de noms ne sont souvent que des différences d'orthographe ou de prononciation, qui tiennent aux époques, ou aux caprices des écrivains qui les ont mentionnées, par exemple la rue Escousesoupe, Estousoupe, Lescousoupe, Troussecoupe, Soupe-soupe, Escroussoupe, Coupe ou Goute-soupe, Scrope-Soupe, etc.
Avant d'aborder les paroisses, nous avons cru devoir nous occuper d'abord de la rivière d'Eure qui baigne la ville et des murailles qui l'enveloppaient, et qui forment ensemble comme le squelette de la cité.
Nous avons dépouillé tous les ouvrages et les documents que nous avons pu nous procurer, bien convaincus que malgré cet énorme travail, notre tableau sera toujours
très incomplet, el qu'il ne sera pour ainsi dire que le canevas sur lequel d'autres viendront plus tard broder après nous. Sans doute dans une compilation de cette nature il se sera glissé des erreurs, malgré tout le soin que nous avons mis à les éviter: pour notre justification nous ci ferons les sources où nous avons puisé nos renseignements; ainsi chacun pourra juger par lui-même l'exactitude de nos indications. C'est dans cette pensée que nous n'avons pas voulu discuter les dates et les noms différents donnés par divers au même lieu : nous avons préféré faire connaître toutes les opinions émises, abandonnant la discussion à ceux qui voudraient approfondir davantage les questions soulevées par l'origine des divers établissements publics.
Au cours de nos recherches, nous avons reconnu la nécessité d'ajouter à ce premier tableau un second chapitre qui renfermerait tous les noms que nous avons rencontrés, et que nous n'avons pu appliquer d'une manière certaine aux rues ou établissements connus de nous. Un troisième chapitre comprendra les voies, places, ponts, édifices qui, n'existant pas en 1750, ont été créés depuis, posant ainsi, pour nos successeurs , des jalons que nous avons été très heureux de rencontrer dans les temps passés. Enfin une table de tous les noms contenus dans ce travail en rendra l'usage plus facile.
Nous adressons ici tous nos remerciements à M. Merlet qui a bien voulu nous aider de ses conseils et de son expérience, et à toutes les personnes de bonne volonté qui nous sont venues en aide dans nos recherches, soit en nous prêtant des titres particuliers ou des dessins, soit en nous indiquant des sources nouvelles à consulter, des corrections
ou des additions à faire : hélas, il nous en arrive tous les jours, et l'impression, qui demandera du temps, une fois terminée, il sera déjà nécessaire d'y ajouter des notes et corrections pour rendre ce travail, déjà bien long, aussi exact et aussi complet que possible.
Et maintenant, nous ne souhaitons plus qu'une chose, c'est que cette œuvre intéresse autant nos confrères qu'elle nous a intéressés nous-mêmes: nous y avons apporté tous nos efforts, puissions-nous avoir réussi !
Ph. Bellier de la Ciiavignerie.