LE PREMIER SIÈCLE DE NOTRE ÈRE
L'histoire du polythéisme serait in&nie : le tableau seul de sa longue décadeocje est difficile à retracer. U &ut cependant, pour concevoir quelle fut la tâche accomplie par les premiers défenseurs du christianisme, chercher ce qui les précède et ce qui les entoure ; il faut parcourir 1 état religieux et moral de Taiicien monde , pour juger quelle résistance il opposait , ou quels secours il pouvait offrir à la prédication d'un nouveau culte.
La lutte savante et prolongée du christianisme contre les restes de la superstition prenne fera ressortir, dans les siècles suivants, les principaux caractères et les altérations diverses du paganisme. Mais cette manière de le connaître et de l'étudier nous tromperait sur l'état véritable où se trouvaient les croyances humaines à la première époque de l'Évangile, avant que la théurgîe, venant au secours du polythéisme, eût essayé de le refaire, pour le défendre. Ce qu'il importe de remarquer d'abord, c'est l'état où le christianisme surprit le njonde.
Quand la JAioiière de la ^oi nouvelle se leva sur l'Asie, les Romains, devenuA to peuple dominateur, voyaient de-
puis longtemps s'affaiblir leurs antiques croyances. C'est une circonstance remarquable , que Taffaissement du paganisme, et non-seulement Tincrédulité aux faux dieux, mais rincertitude sur Texistence d'une nature divine , remontent aux plus belles époques de Rome.
Cette révolution fut d'abord lente et presque impercep- • tible. Les dogmes religieux étaient à Rome sous la garde de l'inquisition politique; on y croyait comme à la patrie; on les observait comme une loi tutélaire de l'Ëtat. Le commerce des Grecs vint tout changer ; ils arrivèrent avec leurs systèmes de philosophie si libres et si variés; et, dans le temps même où Polybe admirait la superstition des Romains, déjà les poètes de Rome, dans leur verve un peu rude, se permettaient d'étranges libertés. Lucile, l'ami de Scipion et le premier satirique de Rome , se moquait des dieux à peu près autant que des hommes.
Dans un entretien^ qu'il supposait entre les habitants de l'Olympe, il les faisait plaisanter eux-mêmes sur ce titre de père que les hommes leur donnaient à tous indistinctement. Dans Athènes, le philosophe Stilpon avait été banni par sentence de l'Aréopage, pour avoir osé dire que la Minerve du Parthénon n'était pas une divinité, mais l'ouvrage de Phidias; à Rome, Lucile se moquait impunément des Romains prosternés devant ces vains simulacres imaginés par Numa; et il compare leur idiote terreur à celle des petits enfants* qui prennent pour des
1. Nemo sit nostrûm quin Pater optimu* divûm , Ut Neptunu* paler, Liber, Saturnu' pater, Mars , Janu', Quiritiu' pater, nomen dicatur ad unum.
2. Te'rricolas larnias Fauui quas Pompiliique InsUtuere Numae, tremit has, hic omnia ponit, Ut pueri infantes credunt signa omnia aliéna Vivere, et esse liomines; sic isthaec omnia ficta Vera putant : credunt signis cor inesse alienis; Pergula pictorum ; veri niliil ; omnia ficta.
hommes en vie toutes les statues d'airain qu'ils apejc^ivent. Ainsi croulait Tidolàtrie des Romains , S mesure qu'ils sortaient de leur première ignorance.
Lucrèce fut plus savant et plus hardi que le vieux Lucile. Son ouvrage , considéré comme un monument bistorique , est une grande preuve de la décadence du paganisme chez les Romains. Les idées philosophiques ne tombent dans le domaine du poète qu'après avoir longtemps occupé les esprits. Lucrèce écrivait, nous dit-il, pour dégager les âmes de la chaîne des religions S pour relever les courages abattus par la terreur, pour faire cesser ces offrandes de victimes que les hommes tremblants prodiguent au pied des autels.
Ce ne sont pas précisément des dieux vengeurs du crime et soutiens du remords que Lucrèce veut faire disparaître* : ce sont ces divinités fantastiques et capricieuses qui, aux yeux du polythéiste, peuplaient Tunivers comme autant de mauvais génies avec lesquels on n'était assuré d'aucun repos, et qui se jouaient incessamment du sort et de la vie des hommes. Ce qu'il at-^ laque, c'est, pour ainsi dire, cette sorcellerie mythologique dont l'univers était infatué, alors que la fièvre et la peste avaient leurs temples, et qu'il n'y avait pas de grotte, de forêt, de lac, qui ne parût receler quelque divinité.
Mais Lucrèce ne s'arrêtait point là. Disciple passionné d'Épicure , nourri de tous les écrits de cette Grèce qui avait épuisé tour à tour la fable et le scepticisme, il ne voit dans l'univers et dans l'homme que la matière. Il détruit toute spiritualité, toute liberté, toute conscience, sans s'inquiéter s'il rendra Thomme plus raisonnable ou plus méchant.
On peut croire que ces opinions, empruntées par le