‹ Tableau de le̓loquence chrétienne au IVe siècleChapitre 94 sur 158 · SAINT JÉRÔME. SAINT PAULIN · texte numérisé non relu

SAINT JÉRÔME. SAINT PAULIN

n n'est point, dans les fastes oratoires du christianisme, un nom plus célèbre et qui parle mieux à Timagination que celui de saint Jérôme. Cependant , éloigné de tous les honneurs ecclésiastiques, à une époque où déjà ces hon* neups entraient en partage avec les dignités de l'empire, Jérôme n'eut aucune des grandes occasions de régner sur les esprits , qui s'offraient naturellement au géAie des Âthanase, des Ambroise et des Chrysostome. Toujours errant ou solitaire , sans autre titre dans l'Église que celui de prêtre de Jésus-Christ , il ne parut ni à la cour, ni aux funérailles d'aucun prince. Il ne fut point chargé d'instruire ou de consoler le peuple de quelque grande cité ; enfin , son plus important ouvrage fut la traduction des livres sacrés, tâche immense, plutôt que travail de génie.

C'est donc surtout dans son caractère, dans sa vie, dans, les traits épars de son éloquence qu'il faut chercher l'homme tant admiré des premiers siècles chrétiens.

Jérôme était né vers Tan 340, à Stridon, dans la Dalmatie, contrée alors à demi barbare; et il a rappelé lui-même plus d'une fois cette origine à laquelle il imputait les torts de son caractère et l'impétuosité de son âme.

Ëlevé dès l'enfance par des maîtres habiles , sous les yeux d'un père riche et généreux , il fut envoyé de bonne heure à Rome avec un jeune ami qui avait partagé ses premières études, et qui , son modèle pour la vertu, son émule pour la science, se cacha plus tard dans la vie relir gieuse où s'illustra Jérôme.

Au milieu de cette source du savoir d'Occident» au pied de la chaire pontificale déjà puissante, quoique .per-^

sécutée , le jeune Dalmate fréquentait les écoles de rhéteurs , à l'époque où , parmi les pompes naguère renaissantes de ridolàtrie , tout à coup fut annoncée dans le Forum la mort de Julien sur les rives de TEuphrate, et la retraite de son armée en deuil. 11 eut le spectacle des douleurs et des joies qu*exci(ait ce grand événement, et il se souvint toujours d'avoir entendu un païen zélé , un de ses maîtres peut*étre , s'écrier avec dése'spoir : « Comment les chrétiens disent-ils que leur Dieu est patient et pitoyable? Rien de plus terrible que ce courroux; rien de plus rapide ! Voyez : i) n'a pu même différer de quelque temps sa vengeance. «

D'autres images , d'autres souvenirs non moins ineffaçables, s'ofi&aient de toute part au futur apôtre de la foi, dans la ville des Scipions et des martyrs. Son ftme, naturellement grave et sévère , ne s'effrayait pas des spec- ' lacles les plus tristes, et en recherchait la mélancolie. Souvent , avec quelques enfants de son âge , étudiants comme lui, il descendait le dimanche dans les calacombes de Rome, et parcouiant lentement les sombres allées de cette ville mortuaire, cx)ntemplant ces chapelles antiques entremêlées de tombeaux, il ^e redisait ce vers de Virgile :

Luctus ubique, paver, et plurima mortis imago.

Et il sentait la foi naître en^ lui sous l'enseignement muet de ces voûtes sacrée s. Il suivait alors les leçons de Donat, commentateur célèbre de Virgile, et celles de Yicforin, maître d'éloqueilce venu d'Afrique à Rome, où sa cotiversion éclatante au christianisme et la persécution qu'il subit attiraient tous les regards. Il trouA^ait dans ces deux maîtres l'inspiration de deux écoles : ici le goât pur de la poésie profane, là^ les traditions de Téloquence an-

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tique mêlées à la ferveur chrétienne. Lui-même confondait tout ceta dans sa studieuse ardeur, aimant alors le christianisme plus qu*il ne le connaissait, cherchant le beau langage dans les orateurs, la vérité morale dans les philosophes, et lisant assez Empédocle et Platon pour en retenir beaucoup de pures maximes qu'il croyait, plus tard , disait-il ' , avoir apprises dans les épitres des apôtres. Enfin , il s'exerça souvent à ces déclamations publiques où se préparaient les orateurs de la RoQie impériale. Maigré le diarme de ces études, il ne défendit pas sa jeunesse contre les dangereux plaisirs de Rome. 11 tomba dans des fautes que longtemps après il appelait ses crimes, et dont le regret et limage le suivaient au désert. Cependant, à Rome même, ce dégoût de la vie commune, et cette inquiétude ardente naturelle aux esprits élevés, Favaient bientôt ramené vers d^s idées plus graves. Il reçut le baptême sous le pontificat de Libère , que les persécutions de Constance et de Julien avaient élevé si haut ; et, s'éloignant de Rome , il visita d'abord Àquilée , dont rÉglise était célèbre par la réunion de plusieurs savants hommes, et où ÀAhanase exilé avait laissé Teiiipreinte de sa foi, et une imitation des instituts monastiques d'Egypte. Il s'y lia d'amitié avec Héliodore , qu il entraîna quelque tenaps après en Orient, et avec Népotien, dont il a immortalisé le souvenir; enfin il y connut Ruffin, génie ardent aourri de vastes études. De là, il passa dans les Gaules, où il trouvait la trace toute récente des combats et du génie d'Hilaire de Poitiers. A Trêves, où il s'arrêta , il transcrivit de sa main plusieurs traités de ce savant évêqué , recueillit d'autres ouvrages chrétiens, et, soutenu par l'ardeur de ces recherches, il acheva sur lui-même l'austère réforme que, dans ses souvenirs, il a

. Sanct. Bief on. Oper., t. IV, p.^ 469.

3S2 Tableau de l'éloquence chrétienne

datée non dé Rome , mais des boFds da Rhin. Pendant ce séjouf, il apprit la langue celtique , qu'il devait plus tard reti^ouvereii Orient, parmi ces Gâtâtes qu'avait prêches saint Paul. Revenu à Aquilée près d'une sainte et savante fâtoille $ dont il était Thôte , il né s'éloigna qufe jpar sollicitude pour sa sœur, qui , restée seule et sans appui dans leur patrie comihutie, lui faisait craindre pour elle-même des passions dont il avait connli le danger. Pressé de cet intérêt, il retourna à Stridon , régla des aHaires de famille, ramena sa sœur à Taustérité de la vie religieuse, et revint à Rome pour n'y pas rester. Sans être entré dans le sacerdoce, et sans autre ihission que sa sciéhcè et son zële, il faisait déjà servir sa puissante parole au triomphe de là religion , qui n'était plus persécutée par l'empire , mais trouvait encore de grands obstacles dans les souvenirs des temps antiques, les monuments de Ronie, et Tair même qu'on y respirait. Oii vantait l'éloqtience de ses entretiens, et les vives paroles dont il éblouissait ses auditeurs, et souvent accablait ses adversaires; Une imagination enthousiaste lui donnait beaucoup d'autorité sur plusieurs femmes romaines d'une illustre naissance. Il les instruisait par ses conseils.

Quelques prêtres de l'Église de ftome accusèrent la pureté de ses rnœurs. « Alors , dit un de ses historiens, prenant pour règle ces paroles de l'Évangile : « Si on vous « persécute dans une ville , fuyez dans une autre , *» il entreprit le voyage id'Orient. » Sans dôùte aiissi , pour cette âme ardente il y avait le désir dé voir de près les origines de la foi et les premiers sommets éclairés de sa lumière, d'interroger les Églises d'Orient, leurs docteurs et leurs solitaires. La présence à Rome et le départ prochain d'un prêtre riche et savant de l'Église d'Antioche offrirent à Jérôme l'occasion qu'il souhaitait. En compagnie de ce Grec nommé Évagre , il pâHit avec trois ahiis , Héliodore»

(ja'il avait connu dans la ville d'Aquilée ; Innocent et Hylas. Débarqués sur les côtes de la Thrace , ils traversèrent, avec de grandes fatigues, le Pont, la Bilhynie, là Galatie, la Cappadoce, la Ciiicie, au milieu d'an été brûlant; et, entrés en Syrie, ils touchèi^ent enfin la ville d*Antioche/Là, Jérôme eut la douleur de se voir enlever, par une maladie violente, deux de ses fidèles amis, Innocent et Hylàs. Lui-même fut en proie à des fièvres dangereuses. Héiiodore avait poursuivi son voyage jusqu'à Jérusalem. Ne pouvant ni le rejoindre ni se rendre en Egypte» où l'appelaient d'autres amis, Jérôme languît quelque temps accablé de tristesse et de souffrance , et soutenu surtout par les soins généreux d'Êvagre. La passion de l'étude ne l'abandonnait pas cependant. Dès ce premier séjour à Antioche, il fréquenta les leçons publiques d'Apollinaire de Laodicée, cie sophiste chrétien qui s'était efforcé d'imiter, au profit de la foi nouvelle , les formes de l'antique poésie et de l'antique éloquence , avait lutté contre la piiis^ance et l'esprit de Julien, répondu, par un ouvrage en trente livres, aux attaques de Porphyre, et interprétait l'Écriture saihte avec une liberté d'imagination accusée |)lus tard d'erreur et d'hérésie. Jérôme l'écouta , cultiva son amitié, profita de sa science, iliais en gardant une foi indépendante et pure, qui ne s'écarta jamais de la plus sévère tradition , et qui , comme il le dit luimême, essayait toutes les doctrines, mais ne s'attachait qu'à là vérité.

Évagre possédait, à trente milles d'Antioche, une maison de campagne dans le village de Màronie ; il y conduisit son aini encore languissant, et impatient de trouver la solitude. Là, Jérôme connut l'ermite saint Malch , dont il a i^conté la naïve et merveilleuse histoire; et il sentît croître en lui, par cet exemple, la passion du désert. Revenu cependant à Antioche, il continua de s'otcuper

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de riiiterprétation des saintes Écritures, sans la cberdier encore dans T'étude de la langue originale , mais en s'appliquant surtout à ce sens allégorique qui chàrnaait les Orientaux ; il écrivit dans cet esprit , sur le prophète Abdias, un commentaire mystique dont plus tard la subtililé lui semblait puérile , et qu'il a désavoué comme une erreur de jeunesse qu'on ne pouvait louer devant lui sans le faire rougir. Ce n^était pas seulement la science et la gravité qui lui paraissaient manquer à ce premier travail; il jugeait aussi que sa conversion n'était pas encore assez avancée lorsqu'il le fît, et qu'il lui fallait la rude éducation de la pénitence. C'est là qu'il aspirait; et quoique Héliodore, revenu près de lui, ne voulût' pas le suivre dans la solitude, et que son ancien ami Ruffm, émigré comme lui vers l'Orient , lui donnât l'exemple d'une vie paisible et studieuse au milieu de Jérusalem, il quitta bientôt Antioche et s'enfuit au désert. Il choisit sur les confms de la Syrie les sables de Chalcis, qu'avait habités d'abord l'ermite saint Malcb , et où étaient épars quelques couvents de cénobites.

Occupé par la pénitence et le travail , il soutint d'abord avec force cette vie qu'il avait tant souhaitée. H voulut y rappeler Héliodorc, qui était retourné près de sa famille en Occident; il lui adressait une lettre éloqujçnte pour lui reprocher sa désertion ; et si, plus tard, il a lui-même blâmé comme une vanité de jeune homme et de rhéteur le langage trop orné et les vives images prodiguées dans cette lettre, on n'y sent pas moins, sous le luxe des paroles, la ferveur du zèle et le génie du temps. »* Que faistu, écrit-il à son ami, dans la maison de ton père*, soldat dégénéré? où. est le. retranchement, le fossé, la nuit passée sous la tente? Déjà la trompette a sonné du haut

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