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Tableau de Paris

Et tant que Paris sera Paris , c’est-à-dire le centre du beau et de l’horrible, du sublime et du ridicule, de l’élégant, du gracieux, du pittoresque , du bizarre, du grotesque, de l’impossible et de l’absurde; tant que Paris restera ce qu'il est, l'oeil de l’intelligence, le cerveau du monde, l'abrégé de l’univers , le commentaire de l’bomme, l’humanité faite ville, Paris fournira matière aux recherches du philosophe, aux élucubrations du moraliste, aux charges bouffonnes du caricaturiste, aux portraits du peintre de genre, aux reproductions, aux copies, aux tableaux, aux daguerréotypes dans toutes les plus infinies variétés. Vous réussirez plus facilement à fixer sur la toile, sur la plaque argentée ou sur le papier les vagues changeantes de la mer au plus fort de ses orages et de ses colères, que vous ne saisirez au vol les aspects de cet océan d’individus, d’intérêts, de modes, de fantaisies, de passions aux éternelles tempêtes , aux innombrables courants, aux changements soudains comme le caprice, aux caractères multiples comme la nature et diversifiés comme elle.

« Paris, 6 Parisiens ! est moins connu de vous et des autres que les villes les moins explorées, que les plus impénétrables déserts. Un chasseur d’éléphants de mes amis me disait un jour : « Croyez-vous que je sais par cœur la grande et la petite Cafrerie, où je n’ai vécu que deux ans, et que j'ignore complètement les mœurs et les habitudes de certains quartiers de la capitale? » Il croyait dire une chose énorme, l’innocent. Nous serons entièrement chez nous dans les hôtelleries hasardeuses que nous disputent à l’heure qu’il est les bêtes féroces et les épidémies, que Paris demandera encore des études, des physiologies, des descriptions de toute sorte à la plume éternellement insuffisante du romancier, du poète comique , du moraliste et du feuilletonniste. Nous aurons été promenés par la vapeur sur tous les sentiers du globe, par l'aérostation dans toutes les couches de l’atmosphère, par quelque autre moyen inconnu au fond de toutes les vallées et au sommet de toutes les montagnes sous-océaniennes, et Paris , échappant à la loupe de l’observateur, gardera sa physionomie insaisissable et ses mystères. La chaîne des monts Allai, lesplacersde l'Australie, les oasis du Sahara et les glaces du pôle antarctique n’auront plus de secrets pour nous, et il setrouvera encore dans le grand pandémonium d’innombrables ressources pour nourrir

la vieille et classique flânerie, la badauderie observatrice et philosophique de cette nuée de musards qu’entraîne chaque jour une curiosité toujours nouvelle et toujours satisfaite ; il restera toujours des voyages à faire dans les salons et les mansardes, dans les ateliers et les guinguettes , dans les cryptes et dans les catacombes, sous les toits et sur le pavé, dans les bazars et dans les promenades, à travers les boulevards, les places , les rues et les ruelles de cette terre féconde en découvertes, de cet univers de douze lieues de tour, de cette merveilleuse Babylone bornée à tous les horizons par la grâce, le désir, l’amour, la haine, l’esprit, la passion, le talent , la bêtise et les forts détachés.

« Oui, sans doute, un livre sur Paris, et non un seul, mais bien d’autres, tant qu’il existera un Paris et une littérature. Tant qu'il restera une métaphore dans la langue française, une goutte d’encre au fond des encriers littéraires, une fiole d’acide sur l’établi d’un graveur, une bofie à crayons sur le pupitre d’un dessinateur, Paris aura la meilleure part de tout ce que pourront produire ces divers interprètes de la pensée. Pour lui , le styliste creusera l’inépuisable veine des alliances de mots les moins prévues , il découvrira pour les exploiter les plus riches filons d’allégories, de thèses et d’antithèses. Pour lui, les savants s’enseveliront à perpétuité dans la noble poussière des siècles, et recommenceront leur rétrospectif étiquetage de rues, de monuments et de maisons. Paris verra toujours pour son compte le burin mordre le bois, le crayon eharbonner le papier, le pinceau empâter la toile, et, dernier venu des artistes, le soleil façonner le brome et fixer sur le métal ses impalpables rayons.

Que le public ne s’effraye pas de ce dénombrement effleuré à peine, et qui aurait pu prendre des proportions homériques. Dans ces épaisses phalanges de gens qui ont vécu sur leur manière de voir et de faire voir Paris, que de noms aujourd’hui oubliés ! Quant à nous , nous ne ressusciterons pas les morts; nous n’irons pas réveiller, par exemple, au fond de son tombeau, ce Restif de la Bretonne, aïeul de toute une race maladive, qui a su rendre ennuyeux le panorama le plus riche et le plus saisissant, qui a trouvé le moyen de faire bâiller en parlant de Paris. Pour un Mercier et un Dulaure qui surnagent, que de noyés dans cette mer implacable ! Les uns ont équarri à grand effort les pierres de taille et les dalles de marbre du style monumental; pour eux, la grande ville n’a été qu'un assemblage d’édifices, de murs, de moellons ; ils n’ont vu que le corps, et n’ont pas songé à l'àme ; ils se sont battus avec les colonnes grecques des palais et les ogives gothiques des églises. Les autres, soulevant, comme le fit jadis Asmodée, les toits des maisons et les plafonds des chambres les plus secrètes, ont essayé de nous faire assister aux mille drames qualifiés d’intimes, aux péripéties, aux accidents de cette vie parisienne si caractérisée, si originale, si personnelle, malgré l’immense frottement qui semblerait devoir effacer toutes ces effigies et transformer en monnaie courante chaque type individuel. A cette œuvre Balzac a consacré vingt ans de son génie et vingt de ses chefs-d’œuvre. Ce

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