CHAPITRE PREMIER. — LES CHAMPS-ELYSÉES
d’ombres qui se livrent aux charmes d’une céleste chorégraphie, et le fluide lumineux, animant de sa clarté transparente les enchantements du paradis ouvert aux âmes heureuses, tels furent de tous temps les Champs-Elysées, depuis ceux de l’Inde jusqu’à Mahomet. 11 n’appartenait cependant qu’à Paris d’avoir des îles Fortunées par adjudication, et d’en animer la monotonie par 1 aiguillon de la concurrence. Oh! si messieurs les poètes épiques avaient connu et pratiqué un stimulant si énergique, combien se seraient-ils gardés de l’ennui de ces lieux, où, pendant les siècles des siècles...
On peut voir l’ombre d’un cocher Qui, tenant l’ombre d’une brosse,
En frotte l’ombre d’un carrosse.
Ici, a la bonne heure ! Point n'est besoin, pour entrer, de l’exercice soporifique de toutes ces vertus qui font l’ornement du Père-Lachaise : on ne vous demande pas si vous fûtes bon père, bon époux, et le reste; passez au contrôle, cela suffit. La porte s’ouvre à deux battants pour les ceintures dorées , pour les seins décolletés, les tailles qui se cambrent, les épaules vêtues de pierreries et scintillantes de dentelles. Pas de fantômes : de belles et bonnes réalités, palpables et sensibles, ah ! sensibles surtout. Les torrents écumeux de la bière, les flamboyantes cascades du punch remplacent avec avantage les ruis seaux de lait et de miel ; Marx et Pilodo, et quelquefois Musard lui - même, se chargent de l’orchestre élyséen. Entrez! vous trouverez l’asphalte des boule¬
vards et les plantes du tropique fleurissant côte à côte ; vous entendrez gazouiller les oiseaux qui naissent au Brésil et ceux qui perchent rue de Navarin; vous verrez briller les fleurs illuminées par les feux du gaz et les joues empourprées par le feu de la danse. Entrez 1 c’est ici que resplendit la charité en robe de satin, les bras voluptueux, le sein palpitant, la chevelure embaumée. Entrez! ici le violon, le piano, la harpe, la flûte, et les plus beaux de tous les instruments, le gosier caverneux des basses-tailles, et les lèvres perlées des prime donne déployant leurs plus irrésistibles merveilles: on fait de la musique, on chante, et c’est pour les pauvres. Entrez ! si vous aimez ces danses sœurs des entraînantes cachuchas, des magnétiques boléros de l’Espagne; entrez! si vous aimez la grâce
Le Jardin-d’Hiver aux Champs-Elysées.
enfantine essayant de farder pour quelques instants ses charmes ingénus. Concerts, bals d’enfants costumés, bals de belles dames mêlées à de belles sirènes, bals de vierges folles et de vierges sages, le Jardind’Hiver vous offre tout cela, et par dessus le marché un palais de cristal botanique, un musée de statues dont le carton-pierre est aussi bien déguisé que possible, un parterre infiniment varié, des jets d’eau, des nappes jaillissantes, des volières, des peintures et des bas-reliefs, des banquettes de fer et des bancs de gazon, des degrés verdis par la mousse et des escaliers taillés et fouillés en dentelle, en un mot l’art et la nature rivalisant, se heurtant, se battant, s’harmonisant tant bien que mal.
Miraculeuse puissance de l’or! si Paris n’a pas reçu de la nature ce soleil chaud , ardent , ce ciel bleu comme une immense teinte d’indigo, cet air transparent, tiède et clair dont elle a paré des climats plus heureux, Paris a demandé à ses deux démons tutélaires, l’or et l’industrie, de lui faire un ciel, une atmosphère tropicale, et presque un soleil rival de celui qui se montre pour elle trop avare de chaleur et de rayons. Et les deux démons ont obéi. Sous une voûte de cristal, au feu protecteur des calorifères, le jardin
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d’hiver a fait naître et prospérer les riches fleurs qui parent l'Orégon et le Rio de Janeiro, les arbres variés dont la plume de Chateaubriand a enrichi les solitudes qu’arrose le Meschacébé. Tous les prodiges rêvés par l’opulente imagination de Méry, toutes les merveilles dont il a peuplé les sites du Nizam et de la Floride , se sont trouvés réunis dans ce rendezvous de la végétation du monde. Le cactus hérisse ses piquants auprès del’aloès à la floraison fantastique ; les rhododendrons étalent leurs feuilles reluisantes à côté des corolles multicolores des camélias ; les modestes belles de nuit voilent leurspudiques pétales devant l’éclat de leurs sœurs, ambitieuses rivales du jour, et non loin les gracieuses clochettes, les capucines, filles modestes de notre pays de France , s’enlacent aux grandes tiges des palmiers, aux larges feuilles des bananiers, aux bras de tous ces arbres exotiques , rejetons de l’Asie immense et de la fertile Amérique. Plusà notre portée, les grands lis, les tulipes, belles à faire tomber en contemplation un horticulteur de Harlem, les roses, qu’envierait la reine des fées , les œillets, ignorant la différence des saisons, s’entremêlent à mille autres plantes, dont un grec par trop barbare gâte la fraîcheur : partout des buissons entre-
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lacés de jasmins, de chèvrefeuille et de verveine, dominés par les rouges panaches du dahlia , par les ravissantes pétales des hortensias , aussi gracieux , aussi doux que leur nom. L’or est une grande puissance: il a réuni dans ces parterres abrités sous un ciel factice de verre, traversés par des dalles et du bitume, sillonnés île tuyaux de fonte , tout ce que la nature offrait de plus élégant, de plus rare, de plus beau, de plus frais, de plus riant sous toutes ses zones et dans tous ses climats; il appelle chaque soir, au bruit des instruments, aux entraînements de la danse, tous les trésors du luxe et de la beauté; il est à la fois le mobile et le moteur , la récompense et l’instrument, la cause et le résultat de toutes ces merveilles.
Que l’Orient cesse de nous vanter les fêtes de ses harems, les illuminations de ses bosquets enchantés ! Entrez au Jardin-d'Iliver au milieu des splendeurs du gaz: lorsque chaque fleur a pour l’éclairer comme un ver luisant aux reflets de phosphore , ou une étoile égarée du ciel et tombée sur le gazon , lorsque le gaz éblouit les regards de ses feux rassemblés en soleil , ou les repose , tamisé à travers les prismes de couleurs variées ; lorsque la lumière se plie à ses
tvp, de firmindidot, rue jacob, Z6. 20 C. par la poste.
plus prodigieuses transformations, tour à tour guirlande, cascade, buisson, fleuve, nappe mobile et flamme fixée. Mais, quelque soit l’éclat des fleurs inanimées qui reflètent tant de feux, les fleurs vivantes, les houris du Jardin-d’Hiver ne brûlent pas de la jalousie qui dévore leurs sœurs les odalisques du sérail. Loin de briser ces verres magiques, ces cristaux étincelants ; loin de massacrer sans pitié les roses , les
tulipes et les camélias, elles veulent n’en faire qu'une parure, qu’un charme de plus ajouté à leurs parures, a leurs charmes : roses, tulipes, camélias, enlevés a leur tige, se pavanent en bouquets dans les ceintures pai fumées, sur les seins palpitants, mêlent leur fraîcheur aux étincelles des pierreries, aux reflets nacrés des perles, à la moire et à l’or des cheveux. Fleurs trop heureuses : dans l’Orient vous servez de gage et d’interprète
à l’amour; mais si les péris de nos Champs-Elysées préfèrent au classique mouchoir de soie un châle de cachemire; si les selams de fleurs entrelacées n’ont pas à leurs yeux autant d’attraits que les charmes du cabinet particulier chez Bignon ou Vachette, au moins ne dédaignent-elles pas votre secours pour rehausser leurs charmes naturels ou factices : et ne vous plaignez pas, si parfois vos couleurs sont éclipsées par
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