CHAPITRE PREMIER. — LES CHAMPS-ELYSEES
a étalé pendant longtemps le spectacle de ses pavillons en ruine , de ses belvédères estropiés ; cela ressemblait à la carcasse d'un feu d’artifice tiré la veille. Aujourd’hui ce jardin est transformé en un beau quartier très-sain , très-élégant , très-aéré et très-habité par la colonie anglaise de Paris.
A Paris, quand s’écroule le péristyle d’un temple consacré à ce vieux dieu toujours jeune, le Plaisir, dix autres temples s’élèvent aussitôt comme par enchantement. Le jardin Beaujon n’existe plus; mais, à quelques pas de là, voici deux ou trois autres jardins
enchantés, le Château dos Fleurs et le Jardin Mabille. Au Château des Fleurs, les gonfalons peinturlurés invitent la foule à venir fouler les gazons arrondis en corbeilles. Les verres de couleur, habilement disséminés dans les massifs, donnent à la verdure cette couleur bleu tendre que l’on retrouve dans les paysages des peintres galants de l’autre siècle. Des fresques animées se détachent sur un fond de verdure à travers les écharpes de gaz et les guirlandes. C’est véritablement le jardin d’Armide. Les statues palpitantes se groupent, s’enlacent, et représentent, dans des poses charmantes, les plus gracieux tableaux de la féerie et de la mythologie. Vénus sort du sein des eaux; elle secoue sur ses belles épaules ses cheveux dorés, qui laissent glisser sur son corps frémissant les perles de la mer ; autour de la déesse, les néréides, les nymphes accourues de tous les palais de l’Océan et le cortège obligé de tritons et de monstres marins. Le château des Fleurs a la spécialité des visions aériennes; et de tous les tableaux vivants qu’on a vus sur les scènes des boulevards, à l’époque où la plastique faisait fureur, ces visions sont, sans contredit, ce qu’il y a eu de plus nouveau et de mieux rendu, de plus chaste et de plus gracieux.
En sortant du Château des Fleurs, nous trouvons sur le même côté de l’avenue un hôtel à colonnes crénelées, ancienne habitation de quelque notabilité financière du Directoire. Cet hôtel est habité aujourd’hui par monsieur et madame Émile de Girardin, le Titan du journalisme et la Muse de la patrie.
C’est au coin de cette allée des Veuves qui avait
jadis une si mauvaise réputation, et qui est aujourd hui, avec sa rangée d’hôtels aristocratiques, une des rues les mieux habitées et les plus élégantes, que s’élève la façade du jardin Mabille, resplendissant de lumière, grouillant de bruits joyeux, de farandoles, de cris, de chansons et de musique. Ce jardin est le
marché des faciles amours, le Paradis, l’Eldorado, la terre promise des femmes sensibles et des jeunes gens généreux. C’est sous les bosquets de Mabille que sont distribués, par l’aréopage des danseurs, ces sobriquets ingénieux connus de tout Paris : Sabredache,
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L’intérieur du bal Mabille.
Pistolet , Mousqueton, Carabine , noms de guerre et d’amour. C’est à Mabille que se révéla cette royauté formidable qui fut emportée, au bout de trois saisons, par une fluxion de poitrine. Je veux parler de S. M. dansante, polkante et charmante: la Heine Pomaré.
O Pomaré! reine des coeurs sensibles,
Blanche, Élisa, etc., etc.
Ainsi commençait l’hymne en l’honneur de cette royauté éphémère. Le poète est resté inconnu.
De tous les établissements chorégraphiques qui
pullulent dans la capitale de la France et du plaisir, le Jardin Mabille est celui dont la réputation se soutient avec le plus de persévérance.
Cependant, l’année dernière, Mabille fut très-sérieusement menacé. Je vais dire pourquoi et comment. Ce
petit hors-d’œuvre anecdotique ne sera peut-être pas déplacé ici , en ce qu’il servira à caractériser notre temps, et surtout les faciles divinités qui peuplent les bosquets de cette Amathonte parisienne.
Un spéculateur avait imaginé de former une paco¬
tille assortie de nos plus légères polkeuses, pour diriger cette pacotille de frais visages et de tailles flexibles vers les rivages de la mer Vermeille. La Californie regorge de paillettes, de lingots, de pépites, de poudre d’or; mais elle était complètement dé¬
pourvue, à cette époque, de la plus belle moitié du genre humain; aussi l’influence du dieu malin se faisait-elle d’autant plus sentir sur cette peuplade de célibataires. Déjà les journaux américains nous apprenaient qu’une madame Farnham, de New-York.
Le jeu du pigeon au Jardin Habille.
Un bosquet au Jardin Habille.
s'était embarquée, dans une pensée toute philanthropique, pour aller offrir à la naissante colonie ce qui manquait à la république romaine à sondébut. Les Sabines américaines étaient en route, et l'annonce de leur prochaine arrivée avait produit
sur les galants aventuriers une indescriptible sensation. Un grand nombre de mariages se traitaient par désignation, comme cela se pratique chez le négociateur parisien, M. de Foy. La brune se tenait ferme, la châtaine fléchissait un peu, la blonde se
cotait bien, la rousse était au-dessous du pair. Ce fut alors qu’exalté par le génie de la spéculation, un jeune lion ruiné rassembla la plus grande partie des Terpsychores mabiliennes, et leur montra la fortune et l’hymen... au delà de l’Atlantique. Pendant un mois le
Mabille. • — Les spectateurs, jardin fut abandonné, par suite du départ des polkeuses ; il ne fallut pas moins de toute l’activité du chef de 1 établissement, qui, fouillant tous les coins de l’olympe Breda, découvrit toutes les Ël isa et toutes 1rs .Maria naissantes, pour rendre àso n jardin désert un essaim
Habille. — Le spectacle.
mination féerique, fantastique, mirifique ; et ce sont là d’ailleurs les trois éléments indispensables à tous Champs-Elysées, depuis qu’Homère, Virgile et autres en ont taillé le classique modèle. De frais ombrages émaillés de fleurs et de lumières, des rondes infinies
de divinités nouvelles. Unn avulso , von déficit aller.
Après Mabille et le Château des Fleurs vient le Chalet; puis enfin, pour couronnement, le Jardind Hiver. Voilà bien des temples ouverts à la danse pittoresque, à la botanique de serre chaude et à l illu-