CHAPITRE PREMIER. — LES CHAMPS-ELYSÉES
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démons, et le désastre imminent est conjuré encore. Fêtes, concerts, bals, illuminations, tout continue : Prix d’entrée tant, pour une dame et un cavalier.
Un seul crime défend l’accès de ce paradis terrestre : un crime énorme, affreux, plus affreux que tous ceux qu’a prévus le Code pénal; nous voulons dire le crime de non -monnaie, ce fléau des civilisations, ceforfaitqu’on ne pardonne jamais , qu’on excuse moins que l’inceste et le parricide.
Pour les malheureux coupables de non-monnaie, le Jardin-d’Hiver transforme en dragons vigilants ses cariatides en plâtre, chargées habituellement de la simple tâche de soutenir le balcon; il fait de ses contrôleurs d’incorruptibles cerbères, des argus dont nul subterfuge ne put jamais frauder la surveillance et la caisse profonde.
Moins sévère et plus abordable, un voisin du Jardin-d’Hiver, le Chalet, veut bien laisser pénétrer sous ses ombrages ceux qui ne sont pas trop dévorés de cette lèpre hideuse de misère.
Mais, hélas! tout baisse , et la consommation moins chère et moins
bonne , et les danses plus grossières et plus comparables aux bacchanales antiques, et l’orchestre aux notes criardes entremêlées de sons peu conformes a la saine harmonie. Nous avons eu la curiosité de braver la mauvaise bière et la mauvaise musique du Chalet, espérant trouverquelque ressouvenir des Alpes et des laitières suisses sous cette enseigne éminemment helvétique: déception! quelques grisettes du second et du troisième ordre , quelques êtres douteux , aux larges pieds, aux mains mal déguisées sous les gants, et quels gants!... tel était le sérail, le harem; et, en guise de sultans, pas mal de messieurs encore barbouillés de l’encre de leurs études, voire des uniformes de soldats de ligne et de chasseurs de Vincennes. Crime de non-monnaie, c’est là ton châtiment. Qu’allez-vous faire , malheureux ! sous les ombrages équivoques, sur les maigres gazons, au milieu des contrefaçons d’allées et de monticules du Chalet? S’il vous faut des plaisirs à bon marché, dernandez-les aux barrières, si vives, si franchement joyeuses, si animées, si fourmillantes aux beaux jours du dimanche : laissez là ces parodies du luxe et de la fortune. Nous ne connaissons pas d’intermédiaire entre le premier étage et la mansarde, entre le louis d’or et la modeste pièce de cinq centimes : on s'amuse aux deux extrémités de
l’échelle, on s’ennuie au milieu. Buvez des liqueurs 1 franchement arrivées de la forêt Noire ou des îles; dégustez le vrai champagne et savourez un moka réellement oriental; ou bien contentez-vous du cidre et des crus d’Argenteuil et de Suresne; mais n’allez
Le Jardin du chalet, avenue Gabrielle, aux Champs-Elysées.
pas vous empoisonner avec de l’eau-de-vie alcoolisée ou épicée , avec des infusions menteuses décorées de non moins menteuses étiquettes , avec du champagne à l’eau de Seltz et du café à la chicorée. De même, laissez les clercs d’huissiers, les sous-offi¬
Yue extérieure du Cirque National des Champs-Elysées.
ciers et les surnuméraires, peupler, avec les sirènes de l'antichambre et de la cuisine , les solitudes du Chalet; et, si vous êtes riche, allez au Jardin-d’Hiver; sinon, contentez-vous des humbles, mais joyeuses pompes du père Lathuile.
Hop! hop! galop sonore, musique retentissante, sifflement de fouets, sauts et bondissements cadancés , frénétiques hourras ! applaudissements à tout rompre ! Hop ! hop ! le cirque , les chevaux , les écuyers, le serpent du désert, Auriol etM. Franconi!
Arrière, Romains ! avec vos amphithéâtres de géants, vos colosses de gradins hérissés de têtes , vos précinctions fourmillantes, avec vos gladiateurs, vos naumachies , vos chasses aux cent mille bêtes fauves, vos rhinocéros, vos éléphants et vos crocodiles! Arrière, Olympie, cet Epsom, ce New- Marketde la Grèce ! Les anciens Lisaient marcher le cheval, nous le faisons polker; ils s'asseyaient sur la selle, et nous y faisons de la prestidigitation et de la haute jonglerie. A cheval , on franchit les écharpes tendues, les cercles hérissés de lames, les tonneaux de papier ; à cheval, on se transforme, on s’habille , se déshabille , on prépare le repas du troupier, on danse, on bondit, on tombe et on retombe ! Le cheval meurt, se relève , porte son maître dans les dents , poursuit l’ennemi, le met en déroute; l’homme se métamorphose en chariot, et, tenant des roues au bout de ses bras eu guise d’essieu , roule poussé par les jambes, la tête sillonnant la poussière. Écuvers et écuyères font assaut de force, d’adresse, d’agilité,
de souplesse. Sur des coursiers lancés à fond de train se balancent, comme la danseuse espagnole sur un théâtre , des corps souples et gracieux de femmes et des corps robustes et musculeux d hommes ; des bras nerveux, solides, et des jambes déliées, arrondies, au galbe séduisant. Puis des enfants de tout âge, en blanc, en rose, en vert, en bleu, des fils du désert, bronzés sous leur liaïk de mousseline et leur fez de velours rouge , courent, voltigent, s’élancent, bondissent, rivalisant d’audace et de bonheur.
Puis vient l’homme-serpent, décomposant sa charpente osseuse , marchant sur les mains, sur les coudes, sur le menton, sur le dos, sur tout, excepté sur ses pieds.
Puis enfin Auriol, l’incroyable , le phénoménal Auriol, ce nain dont tant de géants envieraient les hauts faits, Auriol cabriolant sur une frêle pyramide de bouteilles et de saladiers , mangeant , buvant, sonnant de la trompe et faisant même l’exercice à feu avec les pieds écartés en Y, les talons regardant le ciel, et la tête appuyée et maintenant le corps en équilibre sur l’étroit
Auriol. — L’équilibre des chaises.
goulot de la bouteille qui en forme le sommet.
Franconi a toute une histoire. 11 commença ses exercices de voltige en même temps que la révolution commençait’ ses exercices de nivellement et de destruction. L’écuyer compta parmi ses élèves bien des grands hommes d’alors, généralement plus solides à la tribune que sur les arçons. 11 vit tomber autant de législateurs que ceux-ci voyaient s’écrouler de constitutions et de gouvernements. L’arène de Franconi fut aussi fertile en illustrations hippiques de toute sorte, que celle du monde en illustrations humaines : elle était en privilège de fournir des coursiers d’honneur pour toutes les cérémonies publiques. Ainsi, ses écuries ont donné des chevaux bais aux fêtes de la révolution ; pommelés, aux triomphes de l’empire; blancs, au retour des lis et au sacre de Reims. Les divers maîtres appelés par les vœux inconstants de la France ont caracolé , harangué , passé des revues en compagnie des élèves du Cirque. Plusieurs vont jusqu’à prétendre que le même coursier ramena triomphalement Napoléon de l’île d’Elbe et Charles X de Gand ; mais nous avons trop favorable opinion de la race cheva- * line pour croire un de ses représentants capable d’une pareille versatilité , dont tant d’hommes politiques donnaient alors l’exemple. Jusqu’à ce jour, les hommes seuls ont passé, avec raison , pour des girouettes changeant à tout vent, pour des tourne-sol sans cesse en adoration vers le soleil levant.
Mais les grandeurs humaines sont soumises à tant de vicissitudes, que Franconi jugea plus sage d’a-
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Cinfiie Nat'onal des Champs-Elysées.