CHAPITRE PREMIER. — LES CHAMPS-ELYSÉES
bandonner le rôle brillant , mais périlleux , d’écuyer politique, pour se contenter du premier rang dans la voltige et la haute école : à peine s’il voulut bien laisser quelque place aux inoffensifs lazzis des bouffons équestres, et s’il permit à ces méchants farceurs de salir quelquefois les superbes habits noirs de messieurs ses employés et domestiques. Méprisant de toute lahauteur de son pins beau cheval les malheureux artistes nomades qui promènent leur misère en oripeaux et leur faim en paillettes argentées, de Carpentras à Pézenas et de Beaune à Quimper ou à Brives-la Gaillarde, Franconi éleva, de bois, de soie et d’or, une monumentale baraque , un amphithéâtre assuré contre l’incendie et le feu du ciel.
Là , tous les soirs d’été , aux rayons éblouissants du lustre, il réunit les plus beaux exemplaires de l’espèce chevaline , les échantil- 1 >ns les plus avantagésen jambesbien faites , en sourires attirants, en épaules opulentes de la plus belle moitié de notre espèce. Ces premiers éléments de prospérité , accrus d’une musique passable, d’écuyers habiles, de banquettes rembourrées , et entremêlés suffisamment d’Arabes, de Bédouins , d’Américains , assurèrent le succès de l’ancien maître de ce manège politico-gouvernemental, où Robespierre et Sieyès vinrent tour à tour s’initier aux difficultés de l’équitation. Chaque année, nouvelle récolte de richesses, et aussi nouvelles améliorations. Les écuyères deviennent de plus en plus lestes, gracieuses , enchanteresses; de plus en plus les tailles s’étrécissent , les corsages s’échancrent, les jupes perdent de leur importune longueur. Auriol rajeunit; les écuyers, à l’instar de l’Hippodrome et du Théâtre-National , se livrent de grands combats, avec mousqueterie, trompettes , et victoire infaillible pour le drapeau tricolore. Enfin, Arabes et Bédouins, de plus en plus surprenants , ne sont surpassés que tout juste ce qu’il faut pour la gloire du nom français. Vive donc Franconi, l’immortel Franconi; et puissent les Parisiens continuer à ombrager son front vénérable de palrrtes lucratives; puisse sa caisse regorger toujours, et ses artistes, puisque artistes il y a, rivaliser avec leurs montures, c’est-à-dire avec l’agilité du lièvre et la légèreté de l’oiseau.
C’est encore aux Champs-Élysées qu’ont lieu les fêtes publiques nationales ou royales, selon les cir-
15 Cent. LA LIVRAISON. — Liv.
constances et le gouvernement. Les Champs-Élysées sont la terre classique du lampion, de l’illumination et du feu d’artifice. C’est dans la grande avenue, et sous ces grands arbres qui datent de Louis XIII, que s’agitent en ces jours de gala patriotique les flots du populaire ; et, à ce sujet, je ne puis résister au désir d’émettre quelques réflexions qui trouveront ici leur place naturelle.
Il est un moyen de gouvernement auquel n’ont pas encore songé les législateurs et les hommes qui se sont succédé dans l’administration des affaires publiques; et pourtant, dans une société fractionnée à l’in¬
Le Char de Neptune. — Feu d’artilice aux Champs-Elysées.
fini et divisée en nuances imperceptibles, il n’est peut-être qu’un seul drapeau dont les larges plis puissent abriter tous les intérêts divers, toutes les passions opposées, toutes les opinions ennemies : ce drapeau, c’est le drapeau du plaisir.
Les hommes d’État de l’antiquité ont eu jusqu’à ce jour sur les politiques modernes cette incontestable supériorité, qu’ils tenaient compte de tous les instincts, de toutes les aspirations, et savaient même utiliser au profit de l’État cet éternel besoin de distraction inhérent à la nature humaine. A Athènes et à Borne, l’imagination des artistes et des poètes était sollicitée par des magistrats chargés de veiller à la bonne admi-
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nistration de la joie publique, et la réglementation des fêtes occupait une large place dans le programme de la politique courante.
« Tout ce que la poésie, la musique, la peinture ont de majesté , de force et de grâce , dit Fabre d’Olivet, était employé pour exciter l’enthousiasme des citoyens. » Périclès n’a gouverné pendant si longtemps l’Attique , ce pays ingouvernable , que parce qu’il était le plus grand improvisateur de fêtes populaires. Les patriciens romains se disputaient l’honneur de se ruiner pour offrir au peuple quelque banquet colossal ou quelque gigantesque spectacle.
En France les gouvernements changent ; mais si , en dépit de nos commotions si fréquentes, il y a quelque chose d’immuable , ce sont les traditions. Jusqu’à ce jour du moins, notre pays a été une sorte de conservatoire gouvernemental. Pour ne pas sortir du sujet qui nous occupe, nous demanderons si, depuis soixante années, ce ne sont pas toujours les mêmes toiles peintes, les mêmes échafaudages et les mêmes lampions qui ont figuré dans nos solennités officielles?
A-t-on pensé une fois seulement à organiser une fête française, une cérémonie véritablement nationale, je dirais aulochlhitv , si le mot n’était pas un peu grave pour un sujet en apparence si frivole ?
Nous qui avons la prétention d’être le peupleinitiateurpar excellence, nous ne Savons que copier les civilisations disparues. Jusqu’à ce jour , il nous est permis de le dire , les gouvernements n’ont su nous offrir qu’un assez triste spécimen des réjouissances antiques. Sous la Convention et le Directoire, les fêtes étaient grecques: la légère chlamyde était le costume en honneur dans ces solennités septentrionales. S agissait-il de célébrer la prise de Verdun sur les coalisés? on ornait de festons le temple de Jupiter, et cent jeunes filles, vêtues de blanc, allaient rendre grâces aux dieux immortels de la défaite des Prussiens expulsés du Péloponnèse. Sous l’Empire, la joie officielle était latine, et l’on évoquait sur les bords de la Seine les souvenirs du Tibre. Il est vrai qn 'Auguste battait à plates coutures les Autrichiens, et se proposait à chaque victoire de fermer incessamment le temple de Janus. 11 ne manquait que Virgile a cette ère césarienne. Je ne parlerai pas des fêtes de la ltes-
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