‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 141 sur 230 · CHAPITRE XXVI. — LE LONG DE LA SEINE (Suite · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI. — LE LONG DE LA SEINE (Suite

Le violon est là, le violon, dernier débris des bastilles et autres prisons arbitraires : qu’un sergent de ville, un gendarme, un garde républicain se croie offensé dans l’exercice de ses fonctions, que l’on vous rencontre participant à un tapage nocturne quelconque, ou même simplement faufilé avec les tapageurs, le violon est là qui réclame sa proie : Quærens quern clevoret. Et il n’y a rien de gai à passer la nuit entre ces quatre murs sombres, assis sur un banc, avec une écuelle d’eau rarement potable pour unique rafraîchissement, et pour toute compagnie une légion de mendiants couverts de baillons et de vermine, d’ivrognes, d’escrocs et de filles de bas étage. Que Dieu vous garde du violon et des saintes colères de tout employé de l’ordre public, qui, sur ce prétexte, peut se croire en droit de vous l’infliger, de son autorité privée ! N’allez pas surtout braver ses fureurs, dans le chimérique espoir de pénétrer plus tôt dans l'intérieur de la sixième chambre; suivez plutôt mes indications. Voyez là-bas, au pied du grand escalier de pierre, tout à l’angle de la salle des Pas perdus, une sorte de voûte ténébreuse qui s’enfonce dans lej flanc du monument; avancez lentement, à tâtons, au sein de cette obscurité profonde. Vous arriverez enfin à un étroit escalier, noir, roide, délabré, qui monte en spirale vers une région supérieure à demi éclairée.

Frappez à la première porte qui se présente : c’est le terme de votre odyssée. Un garçon d’audience, en habit bleu à revers, avec une cravate blanche, vous ouvre : « Monsieur, dites-vous, je désirerais parler à maître un tel, avocat, ou à

Antichambre de la police correctionnelle.

M. un tel, témoin, mon cousin, ou ami.» (Le nom ne fait rien à la chose : fiez-vous à l’improvisation du moment.) Sur ce mensonge débité à propos, le garçon

s’incline et vous introduit, sans autre cérémonie, dans le sanctuaire désiré.

Mais l’audience n’est pas commencée encore; naturellement vous jetez les yeux sur la porte qui s’est ouverte devant vous avec tant de complaisance. Elle donne entrée aux témoins, qui séjournent dans une salle d’attente contiguë au tribunal. Cette salle d’attente n’a d’autre ornement qu’un bas-relief représentant la Vérité et la Justice, dans leur costume allégorique, et avec leur attirail de flambeaux, de glaive et de balances; le glaive semble bien déplacé pour la justice correctionnelle, qui ne fait guère usage que d’un trousseau de clefs. Après cette inspection, votre regard se dirige sur la sixième chambre proprement dite: rien, absolument rien qui la distingue des autres. Ici, comme à la cour d’assises, l’inévitable calorifère, parcimonieusement chauffé, l’estrade des juges, la sellette des prévenus, la barre de l'avocat et les banquettes des témoins et des auditeurs privilégiés ; puis, le parterre, destiné au public. Les prévenus entrent d’ordinaire par une petite porte située à côté do la sellette : cette porte conduit dans une sorte de salle d’attente où ils confèrent avec leurs avocats. A la salle des prévenus correspond, au moyen d’un escalier, la prison souterraine connue sous le nom de grande souricière, dépôt provisoire des prisonniers qui y arrivent dans la matinée, transportés par le panier à salade. Ces diverses expressions sont déjà familières au lecteur. J'ai parlé de la renommée dont jouit la police correctionnelle sous le point de vue du comique et du pittoresque en matière judiciaire. En effet, quoique

15 Cent. LA LIVRAISON. — 59a Livr.

Vue intérieure delà police correctionnelle, O1' chambre.

Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60.

PARIS, TVP. DE FIRMIN DIDQT, RUE JACOB, 06. 20 C. par la poOte.

TABLEAU m PARIS.

cette réputation ait été un peu exagérée, les causes qui se débattent devant ce tribunal modeste présentent en général de 1 intérêt : tantôt Gavarni pourrait y puiser quelqu une des reflexions morales et philosophiques dont il accompagne si heureusement ses charmantes études au crayon; tantôt un auteur de comédies ou de tableaux de mœurs y trouverait 1 indication de certains drames intimes, de certaines scènes domestiques assez curieuses pour lixer toute son attention. Les ridicules et les travers du monde parisien, qui diffèrent à tant d’égards des ridicules du reste du monde, jouent un rôle souvent singulier à côté des crimes et des délits; et, somme toute, l’observateur honnête n’y apprend pas moins, pour son édification et son instruction, que l’aspirant filou qui cherche des leçons de vol et de tromperie. 11 est vrai d’ajouter cependant que la littérature du Palais contribue beaucoup à cette célébrité de la police correctionnelle. Chacun sait que bon nombre d’avocats qui ont plus d’esprit et de verve à dépenser que de causes à défendre, emploient leurs loisirs à rédiger, pour un nombre d’abonnés assez restreint, deux ou trois journaux judiciaires. Ces publications se composent en premier lieu du texte des arrêts de la cour suprême, arrêts , avons-nous dit, qui servent à la loi de commentaire et d’éclaircissements perpétuels; ensuite, sur la

seconde ligne, des comptes rendus des procès célèbres en cour d’assises, soit en France, soit à l’étranger. Pour cette partie, les rédacteurs ont une sorte de casier où chaque crime est sous étiquette; et, selon les besoins du moment, on consulte le tiroir des parricides, le tiroir des attentats à la pudeur, etc. , etc. Voilà pour le fond du journal, pour l’équivalent de la pièce de bœuf et de Y entre-file! s dans les feuilles politiques. La police correctionnelle, bon gré mal gré, fournit le feuilleton : on s’adresse à elle pour avoir des dialogues pittoresques, émaillés le plus souvent de jeux de mots, de calembours, de coq-à-l'âne et de tout le comique au gros sél des théâtres de second et de troisième ordre. La population, des portiers et portières,

des petits boutiquiers et dés Madeleines de la montagne Bréda, fournit d’ordinaire les types singuliers et grotesques employés par la mise en scène.

Mais Dieu sait que d’esprit leur prêtent messieurs les librettistes de la police correctionnelle! Si jamais un des honnêtes témoins défigurés par cette caricature impitoyable, si jamais un accusé peint en pied avec ces plumes mordantes qui rappellent Daumier ou Grandville, venaient à relire leurs dépositions, leurs paroles ainsi travesties, je doute fort qu’ils pussent les reconnaître! Aussi grand désappointement pour les curieux qui bravent l’ennui et les fatigues de

I, accuse

Le président : Accusez un tel. . comment vous nommez-vous?

l.’lmissier-aiidienr er: Silence !

L’exarnen du dossier.

La partie ch ile.

ï *» moliilier «le police correctionnelle.

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