CHAPITRE XXVI. — LE LONG DE LA SEINE (Suite
nous plaire à décrire les ravages exercés par la balle ou le poignard du meurtrier, les blessures des instruments de toute sorte, tranchants ou contondants , comme dit le juge d’instruction. On comprendra également que ce silence n’est pas moins nécessaire s’il s’agit des crimes contre les mœurs , et que l’on ne peut blâmer ceux qui imitent la pudeur du ministère public j pour ces sortes d’affaires le huis-clos convient également à la cour d’assises et dans les livres.
Quelques chiffres de statistique sont nécessaires pour compléter ce qui regarde la cour d’assises. Et, afin d’éviter les redites, je parlerai ici de la criminalité en général. On voudrait avoir la consolation de dire qu’avec les progrès de l’instruction et des lumières, les mœurs vont en s’adoucissant, et on consulte les tables de statistique avec l’espoir d’y trouver une série décroissante. Hélas ! il n’en est rien. Si, d’une part, la civilisation gagne de jour en jour, de l’autre, la misère, la hideuse misère est là qui croît, et en croissant multiplie les crimes; nous sommes comme le triomphateur romain : au moment où, fiers de tant de conquêtes, nous allons oublier nos faiblesses et nos erreurs, la misère, le crime, assis derrière nous, crient, ainsi que l’esclave qui accompagnait les consuls sur leur char : «Souvienstoi que tu es homme ! » De 1830 à 1850, en divisant cet intervalle par périodes quinquennales, nous trouvons que les crimes croissent dans une proportion assez considérable, puisqu’on trouve successivement un accusé sur 4,900, sur 4,600, sur 4,400, et enfin sur 4,200 habitants. Il est vrai que cette progression n’est pas rigoureuse.
Voulez-vous maintenant savoir où s’instruit cette population vouée au crime? Regardez le public en blouse, à la physionomie sinistre, qui se presse aux premières places du parterre de la cour. Regardez cet individu à figure équivoque, lisant, plein d’attention, l’extrait des arrêts affiché sur tous les murs de Taris. 11 apprend là les risques qu’il court après avoir appris à déjouer les poursuites le mieux possible : la société, qui lui refuse peut-être l’éducation et l’instruction pour le bien , n’épargne rien afin de lui enseigner le mal. Pauvre et honnête, il n’a rencontré peut-être ni école, ni ressources, ni travail : criminel et condamné , il trouvera la prison préventive pour achever de se corrompre, et le bagne oii doit s’ensevelir à jamais, sinon sa vie matérielle, du moins sa vie morale.
Dieu merci, tous les criminels qui doivent rendre compte de leurs méfaits à la justice humaine n’appartiennent pas aux sinistres catégories d’assassins , d’incendiaires, de voleurs qualifiés, et autres scélérats dont il faut s’occuper exclusivement quand on parle de la cour d’assises. Un poète, qu’il est inutile de nommer, a dit :
Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés.
Pour les degrés inférieurs du crime, l’on a inventé les tribunaux de police correctionnelle et de simple police.
C’est un nom, hélas! bien illusoire que celui de tribunal correctionnel ! Est-ce qu’il existe, dans les conditions actuelles, une justice humaine qui corrige,
c’est-à-dire qui châtie avec un liras assez paternel pour rendre le châtié meilleur? Au contraire, une condamnation en police correctionnelle est le premier échelon qui conduit à la cour d’assises : de
même que le délit de fraude ou le vol simple servent de première marche pour descendre l’escalier impitoyable de l’abîme au fond duquel se trouvent les travaux forcés, le bagne ou la peine de mort. 11 n’est
pas encore donné au pouvoir qui frappe de guérir en même temps; et, tous les jours, on reconnaît de plus en plus qu’une première condamnation en amène infailliblement une seconde plus grave, jusqu’à ce qu’enfm on arrive aux plus sévères de toutes. Telle est la conclusion triste, mais exacte, qui résulte d’un examen sommaire des causes iugées par le tribunal correctionnel.
La salle des Pas perdus est en quelque sorte l’antichambre des trois salles dans lesquelles se rend la justice criminelle réduite à de plus modestes proportions. On peut déjà y reconnaître, au moyen d’observations superficielles, à quel genre de public on aura affaire : comme pour les cours d’assises, la majorité se compose de filous en expectative, et de voleurs dans l’intervalle de deux captivités. On trouve çà et là, mêlés à toute cette cohue infinie, d’honnêtes rentiers, des badauds qu’attire la renommée souvent trompeuse du tribunal, et aussi cette physionomie tout exceptionnelle, ce type unique, désigné, dans l'histoire naturelle de Paris, sous la dénomination d’habitué de la police correctionnelle . L’habitué est un ancien épicier ou petit commerçant, parvenu à cet âge équivoque où 1 on n’est plus jeune, il s’en faut, sans
être positivement vieux. Le voisinage du Palais de justice, l’exiguïté de ses économies personnelles, et, enfin, le besoin d’une occupation ou d’une distraction journalière après trente ans de tête à tète avec les barils de moutarde ou les pièces de toiles et de nouveautés, ont décidé sa vocation d’écouteur infatigable.
11 est peu à peu devenu, pour la sixième chambre, un accessoire aussi indispensable que le garde municipal qui barre la porte au Ilot sans cesse grossissant des curieux, que l’huissier qui demande le silence, que le greffier qui annonce les causes. Aussi le voit-on chaque jour, aux heures d’audience, le premier de la queue qui presse la porte; il connaît le personnel tout entier, échange des saints avec le garde municipal de service, et, grâce à lui, parvient à se placer près du calorifère, derrière les banquettes des témoins, ce qui constitue un poste d’honneur très-envié du l este de l’auditoire.
L’avocat de la police correctionnelle se distingue sans peine de celui qui plaide en cour d’assises ou devant les tribunaux civils. Ses manières se ressentent de la clientèle qui l’ honore de sa confiance.
Mais que vient faire un avocat à la sixième chambre? En général, le cas est clair, et la législation nullement douteuse : dans quel intérêt les parties auraient-elles recours à la chicane pour obscurcir les voies de la justice? 11 existe cependant une race de Cicérons faméliques, rebut de la cour d’assises et des chambres civiles, qui guettent au passage le marchand de vin coupable d’avoir combiné les éléments de sa marchandise dans des proportions illégales, ou le récidiviste qui espère en ses bons antécédents pour obtenir un adoucissement à la rigueur des
lois : de pareilles rencontres sont, pour ces chicanons de bas étage , comme dit Rabelais , une bonne fortune, une aubaine imprévue. Rarement les causes de la police correctionnelle s’élèvent à une hauteur assez
Débutant
grande pour que l’intervention d’un bon avocat devienne nécessaire : n’est-ce pas toujours la même chose? Un forçat libéré qui a rompu son ban; un vieillard ou une vieille femme surpris en état de men¬
dicité ; un enfant étranger sans ressources ou un petit mauvais sujet parisien prévenus de vagabondage, ou de temps à autre une bande nombreuse de filous émérites arrêtés d’un seul coup de filet dans quelque tapis franc de Paris ou de la banlieue. Ajoutez à cela les accusations d’adultère , les coups et blessures par imprudence, ou à la suite de l’ivresse, et enfin le vol, la filouterie, l’escroquerie, la fraude, dans leur inépuisable variété. Si l'espèce humaine ne fait pas aussi peur là qu’a la cour d’assises , au moins inspire-t-elle plus de dégoût et de misanthropie. A la rigueur, on comprend un assassinat, dans un moment où les passions se font entendre plus haut que le bon sens et la raison; mais, pour notre honneur à tous, on ne voudrait pas qu’il se trouvât des hommes capables de faire du vol un métier, assez éhontés pour tirer gloire de leurs condamnations, et assez incorrigibles pour résister à toutes les corrections du tribunal. Ce sont ces derniers que l’on voit, en attendant leur tour, promener sur le public, sur les magistrats, sur tout ce qui les environne, un regard insouciant et curieux; ils remarquent les moindres changements faits au local, les peintures nouvelles, les draperies, les appropriations de toute sorte. Souvent ils expriment à haute voix leurs observations et leurs critiques.
La police correctionnelle occupe trois salles distinctes; elle a chassé la justice civile delà septième et de la huitième chambre, et a formé de ces deux salles les annexes de la fameuse sixième chambre, où se tiennent, depuis leur institution, les séances de ce tribunal. On sait de quelle vogue, souvent bien peu méritée, jouissent les procès correctionnels. Longtemps avant l’ouverture de la séance, qui a lieu habituellement à onze heures, vous voyez l’escalier qui aboutit à la porte réservée au public une foule compacte se pressant, se bousculant, jusqu’à ce que le factionnaire laisse enfin passer le petit nombre d’élus qui peut tenir dans la salle. Les places une fois prises, il croise sa carabine
et présente aux retardataires la crosse de son arme , accompagnant parfois ce geste de bourrades plus significatives encore. Si l’on n’est pas entré des premiers, tant pis : il faut attendre, pour pénétrer à son
Récidiviste-
tour, le bon plaisir d’un curieux de l’intérieur, qui batte en retraite, et laisse un espace libre de quelques centimètres carrés. Alors seulement le Cerbère qui veille à l’entrée permet le passage : une personne
Un coup de filet.
sort , une personne peut entrer : telle est la règle inflexible.
Il est cependant avec le garde républicain, comme avec le ciel , des accommodements. Voulez-vous
pénétrer, sans compromettre dans la foule la fraîcheur de vos vêtements, n’essayez pas de bousculer et de franchir les obstacles à la manière d’un boulet de canon : quand même vous arriveriez à disjoindre
les rangs compactes de ces aspirants auditeurs, vous ne pourriez enfreindre la consigne incorruptible, ni même discuter avec elle, ayez de la patience, cette vertu des forts.