‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 143 sur 230 · CHAPITRE XXVI. — LE LONG DE LA SEINE (Suite · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI. — LE LONG DE LA SEINE (Suite

depuis longues années déjà, la mine inépuisable des variétés du vol au bonjour , du vol à la tire, du vol à l’américaine , et d’une foule d’autres , fournit des récits et des descriptions qui brillent par une éternelle nouveauté. Le génie humain est plus fécond peut-être pour le mal que pour le bien, et l’on peut affirmer, sans mériter l’accusation de paradoxe, qu’il faut plus de ressources d’esprit, de tact, d’habileté, de patience , de travail même, pour faire un voleur, que n’en exige une profession honnête, qui assurerait du pain et même de la fortune. Expliquera qui pourra cet inexplicable attrait qui nous entraîne au mal. Tel habitué de ce tribunal, tel individu criblé de condamnations, traqué par la police, réclamé par mille et mille jugements qui se succèdent, et ne jouissant de la liberté que par exception, a sans doute dépensé dans cette hasardeuse et ingrate carrière plus de qualités qu’il ne lui en aurait fallu pour remplir avec éclat les postes les plus élevés, et même pour y parvenir.

La première espèce de soustraction frauduleuse.

pour employer le style des réquisitoires et la forme en quelque sorte élémentaire, c’est ce qu’on appelle le vol à la tire , en argot des prisons. Les gens bien élevés disent de préférence escroquerie ou filouterie. Le filou débutant dans ce genre exerce son talent au milieu des foules les plus compactes; il liante les lieux publics, se montre assidu aux expositions de divers genres , aux cérémonies religieuses ou politiques. On le trouve à l’église, aux musées, dans les divers monuments visités par les provinciaux ou les étrangers; et quand sa journée a été bonne, il rapporte une ample collection de montres f de chaînes, de menus objets de toilette, récoltés, grâce à la dextérité de ses mains, dans les poches et les goussets des badauds. Comme je l’ai déjà fait entendre, c’est l'enfance de l’art : le filou qui se livre à cette industrie court de grands risques, pour peu qu’il manque d’adresse ou de présence d’esprit , lorsqu’il se trouve surpris, soit par la victime, soit par quelque sergent de ville, qui l’épie en voyant une ancienne connaissance : quels physionomistes en effet que les em¬

ployés de la police ! Il existe cependant certaines traditions de vols exécutés avec une merveilleuse adresse de ce genre.

Au milieu d’une foule nombreuse passe un monsieur, orné de lunettes d’or; ces lunettes excitent la convoitise d’une bande de voleurs à la tire. Ce n’est pas probablement la valeur de l’objet, mais la difficulté du larcin qui stimule l’imaginative des honnêtes industriels: l’un d’eux s’approche, et, comme par accident, engage son bras droit dans le bras gauche du digne provincial. Force excuses ! La même manœuvre est répétée à droite par un second complice; et, pendant que le monsieur est tout occupé des excuses de l’un et de l’autre, survient un troisième larron qui détache adroitement les précieuses lunettes. Sur ce, les trois filous disparaissent, et la victime, ahurie, a besoin d’un instant de répit pour se rendre compte d’un vol si audacieux. Cela semble dépasser les limites du possible; et c’est pourtant rigoureusement vrai.

Bon nombre d’enfants font partie de cette catégorie

Le vol au crochet.

de voleurs : ils exercent principalement leur agilité et leur adresse aux devantures des boutiques de nouveautés, et aux étalages des épiciers et marchands de comestibles. Dernièrement, une bande de malfaiteurs en herbe a comparu tout entière devant la police correctionnelle : ils avaient choisi les boulevards pour théâtre de leurs exploits , et le plus âgé d’entre eux avait à peine quatorze ans. La maison de correction n’a malheureusement que bien peu d’influence pour moraliser ces natures si précoces dans le mal.

Dans l’espèce du vol à la tire rentre le vol aux fausses mains. Pour ce genre d’industrie, le filou profite des jours pluvieux ; il se donne alors les dehors respectacles d’un marchand se rendant à ses affaires, et, muni d’un manteau court, il monte en omnibus. Les mains posent nonchalamment sur les rotules de ses genoux : défiez-vous ; il cache sous son imperméable, quatre bras, — tout autant que le dieu Wichnou, — et ceux qu’il laisse voir sont pattes de velours. La véritable griffe est sous le manteau. Les Anglais déploient une surprenante habileté dans ce genre de vol.

15 Cent. LA LIVRAISON. — 60 L«vr.

Quelle que soit d’ailleurs l’habileté des filous qui peuplent les rues de Paris, ils doivent reconnaître leurs maîtres dans les pick-pockets de Londres. Les pickpockets forment, dit-on, une sorte de confrérie, dans le but d’exploiter les poches des insulaires et de leurs visiteurs. A l’industrie de les dépouiller ils en joignent une non moins productive, celle de retrouver, moyennant récompense honnête, les objets perdus ou volés. On vous a enlevé un bijou auquel vous attachiez une certaine valeur; la police anglaise se charge de le faire recouvrer des mains de la société tolérée des pick-pockets, pourvu que vous ayez soin d’en consigner le prix réel. Ces filous perfectionnés ont poussé leur art jusqu’au raffinement : à eux est due 1 invention des mains postiches. On prétend également qu'ils se servent de sondes et de crochets pour pénétrer plus aisément dans les profondeurs des goussets et des poches secrètes, abrilées, mais en vain, par le paletot boutonné ou le manteau imperméable.

Une condamnation rendue dernièrement en police correctionnelle prouve que ce nouveau système a été importé en France. C’était un enfant que son père

Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60.

avait dressé et qu’il faisait pratiquer sous ses yeux. L’enfant, animé du reste de bonne volonté, taisait de sensibles progrès, lorsqu’il a été contraint par l’exigence de la police d’interrompre ses études.

Quand un filou a reçu de la nature le don du sangfroid et d’un aplomb imperturbable, et qu’il possède en même temps un esprit inventif et fécond en ressources, il s’élève jusqu’aux régions supérieures du vol au bonjour. Règle générale : voler au bonjour, c’est s’adresser directement à l’individu que 1 on a en vue, détourner son attention, et faire naître l’occasion de le dépouiller. Il est facile de comprendre que les règles varient avec les circonstances. Quelques exemples suffiront pour en donner une idée.

Voyez cette bonne innocente, parée d’une chaîne d’or ou de tout autre bijou précieux, qui se promène dans un jardin public tenant un enfant sur les bras. « Ab ! la charmante créature ! s’écrie un promeneur, comme extasié des grâces du bambin; que je l’embrasse! » Et il h’ serre dans ses bras, le caresse, puis s’éloigne en lui laissant un cornet de dragées. La jeune fille s’étonne , et ne sait comment reconnaître

PARIS. TYP. DE FIRMIN D1DOT, 56, HUE JACOB. 20 C. par la poste.

Vol ii l’américaine.

inférieure, qui se trouve momentanément nanti de valeurs importantes ou d’une somme d’argent, un remplaçant, par exemple. 11 se présente à lui, gagne sa confiance au moyen de quelques petits verres et autres consommations qu’il lui offre sur le comptoir d’étain du marchand de vin, et, lorsqu’il croit pouvoir tenter l'entreprise, il lui > raconte qu’ayant à conserver beaucoup j d’or, il se propose de l’enterrer quelque / part, afin de le mettre en sûreté. Le malheureux , à demi grisé , approuve ; il offre de déposer aussi son argent dans la même cachette. La chose a lieu; puis les nouveaux amis vont recommencer leurs libations. Pendant ce temps, le complice, présent à l’opération , trouve moyen de s’éloigner, et va faire visite au double trésor, qu’il change de telle sorte, que les pièces blanches se métamorphosent en gros sous. L’affaire est faite, et il ne reste au volé de ressource que dans l'intervention souvent inutile du commissaire de police.

Le tribunal , comme de raison , n’a aucun égard au plus ou moins de mérite d’exécution ou d'imagination de ces divers vols : les coupables, quel que soit leur génie, passent sous le niveau de la plus inflexible égalité. Souvent ils entraînent dans leur chute les recéleurs, qui participent à leurs profits illicites en dénaturant ou en vendant les objets volés.

Cette classe, plus nombreuse qu’on ne le suppose d’ordinaire, comprend les revendeurs dont nous avons déjà esquissé la physionomie en parlant du Temple, les intimes marchands de bric à brac, les marchandes à la toilette, bref, tous ces industriels équivoques dont les gains et les conditions d’existence sont, une énigme. La justice n’a pas tort de

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