‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 34 sur 230 · CHAPITRE Y. — LE CARNAVAL · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y. — LE CARNAVAL

jamais enfantées l’esprit humain, surexcité par toutes les débauches intellectuelles, physiques et morales. On célèbre le carnaval dans les forêts

du lirésil et au milieu des sables de l’Afrique , sous les huttes de neige du Groenland et dans les palais ruinés de Venise ; au sein des placers australiens

ou californiens et dans les pampas du Pérou ou de la Patagonie. Les sociétés à demi civilisées , les nations sur le penchant de leur décrépitude, et les peu-

neur vénitien, jaloux d’éviter l’œil des Dix, et celle des juges mystérieux de la Sainte-Vehme, cachés au fond des forêts de la Westphalie. La joie grossière du moyen âge le transforma en non moins grossières imitations de monstres créés par l’imagination populaire, en têtières de diables, en gueules de tarasques ou de gargouilles, en faces de damnés ou de bienheureux, tous condiments indispensables de ces jeux demireligieux, demi-bouffons, tels que la messe de l’âne, la kermesse, la procession de Gayant, les jeux de la Fête-Dieu, la procession de l’infanterie dijonnaise, etc. Quelques-unes de ces burlesques cérémonies, qui furent parfois des souvenirs du paganisme et parfois aussi des parodies du rit catholique, ont survécu jusqu’à nos jours. Le décès, convoi et enterrement de Carnaval, cette folle illustration du mercredi des Cendres, constitue, à coup sûr, le plus curieux débris de ces âges d’enfance des temps modernes.

Quant à la danse à caractère , nous en faisons la sœur aînée du masque, et ce n’est pas peu dire. L’histoire du cancan et de ses sœurs nombreuses ne res-

plades que nos lumières n’ont pas éclairées encore, se réunissent, s’accordent, s’harmonisent dans ce culte universel , qui ne reconnaît aucun hérétique , pour la marotte, le masque et les grelots du dieu Carnaval.

Tel que nous le pratiquons et que nous l’avons à décrire, le carnaval, n’en déplaise à messieurs tel, de l’Académie, est une institution éminemment chrétienne. Carnaval, chevalier armé de toutes pièces, avec sa panoplie de saucisses et de jambons, d’andouillettes et de cervelas, combat, depuis les premiers âges du christianisme, son maigre et affamé concurrent et successeur. Carême, couvert d’une cuirasse de homard et combattant avec le hareng et le poisson sait'* ou fumé. Carnaval, comme son nom l’indique, c’est le règne de la chair sur toutes les tables de la chrétienté, pendant cet intervalle, entre la fête des Rois et le mercredi des Cendres, que nous laisse la rigueur des lois canoniques : règne d’autant plus fêté que jadis le bras séculier venait à l’appui des ordonnances ecclésiastiques , et qu’arrêt royal défendait chaque année aux bouchers de vendre ou eslaler,

pendant le quaresme, sous peine de vie. Depuis cette époque, église et rois se sont relâchés d’une excessive sévérité. Carnaval, devenu moins nécessaire, n’a pas été moins fêté, mais il s’est rabattu sur son ancienne et bruyante joie des orgies vénitiennes ou romaines : la danse, la mascarade, les travestissements lui ont fourni l’aliment principal.

Le masque et la danse à caractère, tels sont les deux côtés originaux du carnaval moderne ; tous deux ont leurs lettres de noblesse. Chacun connaît l’antiquité du masque : employé sur les scènes de Rome ou d’Athènes plutôt comme porte-voix que comme déguisement, il couvrit tour à tour la figure du prome¬

La tarasque.

sort pas d’un livre d’actualité et de peinture contemporaine tel que le Tableau de Paris : un savant de profession pourrait seul décrire toutes les transformais Cent. LA LIVRAISON. — 12eLivr.

Le géant Gayant, tête de Douai.

tions de la chorégraphie, depuis cette danse exécutée par Marie , sœur de Moïse, après le passage de la mer Rouge, jusqu’à la dernière schotisch de Strauss, en pas-

Aux bureaux de l’Illustration, rue de Richelieu, 60.

sant par les jetés-battus de ce fils d’Hippoclides, qui dansa son mariage, suivant l’expression d un beau-père indigné de ses talents pour la corduce et h; mot lion.

TYP. DE FI KM IN DIDOT, RUE JACOB, 56. 20 C. par la poste.

Constatons, avant cl aborder lo carnaval a 1 ans, cjue la danse semble revenir maintenant à son point de départ : quiconcjue a contemplé les exercices des

Ioways et leurs contorsions triomphales du scalp, peut se dispenser d’aller revoir le samedi, à l’Opéra, ce même spectacle;7 et nous, après avoir été

témoins des hurlements et des bonds soumis, si soumission il y a, à l’archet de Musard, nous nous déclarons tout à fait au courant de la chorégraphie

et qu’on les jetât sans préparation au milieu du ter- Que deviendraient-ils, bon Dieu! dans cette mêlée?

rible tohu-bohu qui a remplacé ces fêtes nocturnes inaugurées par les habits à paillettes , les mouches

J’itl du mardi "ras à rojiéra,

Où fuir? où se cacher? que de maux de cœur ! que de crises de nerfs ! que d’évanouissements !

Que le lecteur veuille bien pénétrer avec moi dans ce pandémonium. Sur les mar¬

ches des deux grands esca¬

liers, dans les couloirs où se presse la foule , messieurs les masques se font remarquer plus encore par leurs cris et leurs allures débraillées que par leurs travestissements: celui-ci a un nez qui va sur les brisées de la pomme de terre; celui-là a, en guise de bouche, un gouffre en tr 'ouvert. En voici un autre avec des lèvres pendantes, des yeux lubriques, des dents de brochet, un front satanique, coiffé d’un shako autour duquel est roulé un turban. Voyezvous aussi cette houppelande débraillée, ces bottes à revers au bout de ces jambes nues , cette cravate en lambeaux , ce gilet cousu d’ecailles d’huîtres , ces mains provoquant la terre et le ciel ? Puis l'homme-oiseau, le Turc de fantaisie,

le sauvage civilisé et. le gé¬

néral étranger coiffé d’une casserole et portant d’énormes écrevisses cuites en guise d’épaulettes? Tout cela court, se presse, se heurte, s’interpelle, s’excite et laisse exhaler dans des propos goguenards ses joies folles et avinées.

Jetez maintenant un coup d’œil sur la salle splendidement éclairée. Dans les six rangs de loges chatoie le satin et éclate 1 ivresse. Le parquet offre l’aspect d’un océan d’épaules et de seins

a soie, la poudre, le traître sourire, l’œillade coquette, le propos mystérieux et doux, le parfum, alant et le. libertinage à belles manières.

nus. A un signal donné, l’orchestre mugit comme un ouragan; aussitôt tous ces tlots dispersés, et luttant les uns contre les autres, s’arrêtent, se massent, et roulent emportés par un rrmmnt înfininno. C’est le salon infernal, le galop

élémentaire des Têtes rouges et des Caraïbes.

On a beaucoup parle du carnaval de Venise , lequel n’existe pour ainsi dire plus aujourd’hui. Le carnaval parisien n’est pas moins célèbre dans les annales de la folie humaine; aussitôt que l’heure a sonné, tous les temples ouvrent leurs portes. J 1 y a quelques dix ans, ces temples étaient bien plus nombreux qu’aujourd’hui. Le bal des Variétés, qui eut tant de vogue sous l’Empire et sous la Restauration, a disparu vers le milieu du règne de Louis- Philippe. Nous avons vu aussi s’éteindre, l’un après l’autre, les lustres de l’Ambigu, de la Gaieté et de la Porte- Saint-Martin; l’Opéra seul a tenu bon. Cependant des établissements spécialement consacrés à la danse échevelée se sont élevés, qui ont offert un abri aux Terpsychores des scènes secondaires : la salle de Valentino, la salle de Montesquieu, la salle de Sainte-Cécile, le Casino Paganini, sans compter les bals du Prado , du Salon de Mars et le très-démocratique salon du Bœuf- Rouge. Mais c’est encore à l’Opéra que se porte la foule des pierrotsetdes pierrettes, des débardeurs et des camargos! C’est encore là que le bal bruit, tonne, roule, mugit. Toutefois, combien il est changé, ce bal jadis si élégant! Je voudrais bien que, par une de; ces (‘vocations surnaturelles qui ne se pratiquent que dans les romans et les poésies fantastiques, dans les mélodrames et dans le royaume des fées, on pût faire revivre aujourd’hui une de ces marquises blanches, musquées, mouchetées, un (h; ces gentilshommes à manchettes, qui ont présidé à la nai sance de cette célèbre institution sous l’inspiration < monseigneur le régent de France Philippe d’Orléan

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