‹ Tableau de Paris (volume 2)Chapitre 35 sur 230 · CHAPITRE V. — LE CARNAVAL · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. — LE CARNAVAL

exécuté au milieu des détonations de la mousqueterie. Les grincements de l’archet, la voix perçante de la clarinette, les sons cuivrés de l’ophi-

cléide et du trombone ne suffisant plus à entretenir la folie furieuse des danseurs, le chef d’orchestre appelle à son aide les armes à feu , et réduit à la pro¬

portion d un la ou d’un ut gigantesque l’explosion d un pistolet ou d’une carabine. Le canon n’a pas encore jeté sa note tonnante dans cet orchestre monstre,

La loge.

cela viendra. Pierrots 'et pierrettes, débardeurs et débardeuses, mousquetaires et camargos, romains et marquises, costumes en satin et costumes déguenillés, duchesses en poudre et chiffonniers en loques, tout cela roule, tombe, se relève, et passe avec la rapidité de la trombe. Le galop, serpent gigantesque , déroule ses anneaux qui étincellent aux mille rayons des lustres suspendus, comme autant de soleils, au firmament de la salle. Puis ce sont des gestes indescriptibles, des éclats de voix furieux, des contorsions épileptiques, des accents inconnus, des accords inouïs, une symphonie de grincements et de râles. Hurra ! hurra !

L’orchestre mugit de plus belle, et de plus belle mssi bondit la spirale humaine. A chaque bond, e parquet, frappé par es jarrets d’acier, rend m bruit sourd, pendant pie dans les loges éclaent les bravos. Hurra !

-.es camargos baissent la été sur leur poitrine, les lierrettes sentent leurs ambes fléchir; mais un

ri des danseurs, un geste de la foule, une note ligué qui déchire Pair, ranime leur courage, et le g;;op recommence plus terrible, plus haletant, entraî¬

nant dans sa ronde implacable les forts et les faibles, les danseurs débraillés et les danseuses échevelées; si bien que l’homme de sang-froid qui contemple

Mascarade.

ce spectacle se demande quel crime inconnu tous ces gens ont à expier pour prolonger pendant si longtemps cette torture volontaire. Puis enfin, au mo-

Un attaché.

ment où la musique, hurlant ses fanfares les plus sonores, semble vouloir renouveler le prodige des trompettes de Jéricho, tout s’arrête : ce ne sont pas

les danseurs ni les danseuses qui demandent grâce , c’est l’orchestre épuisé qui reprend haleine pour recommencer deux minutes après.

Vous venez d’assister à une scène qui rappelle les bacchanales antiques, et qui se prolonge, depuis minuit jusqu’à cinq heures du matin. Quittez la salle, et transportezvous vers le foyer. Là, plus de pierrettes courtvêtues, plus de débardeuses décolletées; vous êtes au beau milieu d'un océan de dominos noirs et d’habits noirs : — le foyer est l’antithèse de la salle. Des messieurs graves comme des notaires et sombres comme des croque-morts se promènent pendant plusieurs heures, à la recherche de l'intrigue. La plupart de ces dominos , qui pourraient sans se compromettre se montrer à visage découvert , cherchent cependant à se donner certains airs mystérieux. Là, vous trouverez les simples mortels venus sans déguisement, attirés par les beaux récits que les romans leur ont conté des

merveilleuses rencontres et aventures dont foisonne le foyer de l’Opéra ; toute l’espèce des lions désœuvrés, des céladons crédules, de petits jeunes gens fraîchement émancipés , des étudiants qui courent après leur idéal , et qui comptent épouser des princesses de Trébisonde; — les demoiselles qui espèrent un milord ou un prince russe; les romanesques, qui méditent des enlèvements; les prodigues, qui ont lu quelque part qu’on trouve à chaque pas, au bal de 1 < >péra, des filles de millionnaires à séduire, 'fous ccux-

paient de son capuchon. L’ampleur de sa robe dissimulait mal une taille jeune et flexible comme une branche de saule. J’osai adresser quelques timides compliments à cette aristocratique beauté, qui réalisait à mes yeux les plus suaves créations de l'Olympe romantique. C’était Ophélie, Elvire, Desdémone, tout ce que vous voudrez. J otlris mon liras, on 1 accepta, ô bonheur, tu n’es pas un rêve !

A toutes mes paroles, l’inconnue opposait un silence obstiné. Elle semblait en proie à une sorte

long en large au foyer, dans les corridors, regardant les dominos sous le menton, mettant le nez aux vitres des loges et attendant que Plutus, le dieu des héritages, ou le petit Cupidon , avec son flambeau et. son carquois, leur disent :

« Halte là! voici ton affaire ; tu vas être riche, tu vas être aimé. »

Et maintenant, si vous voulez savoir ce qu’il y a de raisonnable au fond de tous ces rêves, et ce qu’est devenue l’intrigue, je vais vous le dire :

Un domino aborde un promeneur, et lui dit :

— Je te connais.

— Bah! répond le monsieur flatté et qui s’attend h des révélations.

— Je t’ai vu passer hier sur les boulevards.

— Ah!

— Tu avais un paletot couleur pistache.

— C’est, ma foi, vrai ! répond en frappant du pied l'interlocuteur qui prend un air intrigué, pour persuader à la foule qu’on lui raconte des choses du plus haut intérêt.

— Tu avais aussi un cache-nez orange.

— Oui, vraiment.

— Tu vois bien que je te connais.

Et le domino s’éclipse.

Le monsieur, resté seul, prend un air rêveur , et dit à un ami :

— Ce domino m’a profondément intrigue. Oii diable a-t-il pu savoir tout ce qu’il m’a dit?

Depuis que le spirituel crayon de Gavarni nous a dévoilé les mystères du foyer de l’Opéra, il n’y a plus que les sauvages de l’Amérique du sud et les étudiants de première année qui croient encore aux intrigues des bals masqués.

Dans mon extrême jeunesse, alors que j’avais la candeur d un naturel des montagnes Rocheuses, j’avisai, une nuit, seul et à 1 écart, un adorable domino noir. Des boucles de cheveux fins et cendrés s’échap¬

compris que le souper était la seule raison d’êtrèjdu bal de l’Opéra.

Et, en effet, vers quatre heures du matin, le foyer se vide, les couloirs s’éclaircissent : c’est l’heure où les divinités masquées abandonnent l’Olympe et se précipitent dans des fiacres qui conduisent lescouples amoureuxàla Maison-d’Or, au café Anglais, au café Cardinal, ces débarcadères de l’estomac à jeun et de l’intrigue. Que d’illusions la réalité va fustiger! Voyez cet ingénu serré dans sa cravate comme dans un carcan, fraîchement coiffé , frisé, oint, pommadé; il a frémi de tout son corps en sentant le bras d’une mystérieuse inconnue se poser sur le sien. On a causé, on s’est écarté de lamultitude, on est allé chercher les petits coins silencieux et déserfs.

Le monsieur est resté toute la nuit aux pieds de sa beauté; puis, le matin venu, le couple s’est dirigé vers un cabinet particulier de la Maison-d’Or.

L’amoureux va enfin voir à découvert le visage charmant dont il n’a pu que deviner les grâces sous le masque jaloux qui les cache; il va contempler ces jolis yeux qui doivent lancer des flammes, ces lèvres d’oii partent tant d’enivrantes paroles. Le moment est enfin arrivé où il finit céder à la curiosité bien légitime de l’amant qui palpite. On cède... le masque tombe, la laideur reste, et l’amoureux s’évanouit O déception ! éternelle aventure de l’homme à la recherche de!

bonnes fortunes ! Le!

Amaryllis et les Gala thées sur le retour profiteront toujours de:

licences du bal masqué pour revenir, pen dant deux ou trois heures, à leur printemps et à la saisor des roses !

Nous avons oubli* de parler de l’horlog* du foyer, et cependant cette horlog* joue un grand rôl< pendant la saison di carnaval : l’horlog* est le point de repair* des intrigues commencées et interrompues. Mais troj souvent aussi, au lieu de sonner 1 heure des rendezvous galants, elle marque l’heure des mystifications Un domino que vous poursuivez de vos compliment! s’échappe tout à coup et disparait dans la loule et v ous jetant ces mots : A deux heures et demie souf l’horloge ! Gâteau emmiellé de Cerbère, parole perfid* qui entretient trop souvent une espérance déçue! A 1 instant indiqué vous êtes à votre poste, attendan l’apparition désirée, mais l’apparition ne viendra pas

Le galop infernal.

d’hésitation qui révélait le combat de son cœur.

— Répondez-moi, lui disais-je dans l’exaltation de mon subit amour. Pour une seule parole échappée de vos lèvres roses, je donnerais dix ans de ma vie, plus encore, s’il le faut !

Desdémone, comme si elle sortait d’un long rêve, leva enfin sur moi son œil velouté, et laissa tomber ces mots :

— Payes-tu à souper ?

A partir de ce jour, ou plutôt de cette nuit, je

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