CHAPITRE VIII. ■ — LES COLLEGES
vient toujours à sa monarchique dénomination, et cette persistance de ses opinions et de son enseigne d 3it lui être comptée comme un titre de gloire dans un temps tel que le nôtre , où l’on voit les monuments comme les hommes rivaliser d inconstance et de versatilité,
Après avoir fait de la statistique et de l’histoire , nous sommes heureux de rentrer dans notre sujet, et de peindre, comme il convient à un Tableau de Taris ,
au lieu de raconter ou d’aligner des dates. Si nous n’arrivions pas après bien d’autres, il ne serait pas très-difficile de faire surgir des types originaux et curieux de cette féconde carrière qu’on nomme l'instruction publique : nous essayerions de faire poser les maîtres, c’est-à-dire le proviseur et le censeur, drapés dans leur redingote en guise de toge laticlavc , et se donnant des airs de dictateur ; le professeur, dans sa robe d’etamine et sous sa triple couche de grec , de
latin et de pédantisme, ou sous le simple appareil d’un peintre décorateur, lorsqu’armé du torchon et de la craie, il explique à son jeune auditoire les mystères de Vx et les charmes inénarrables de l’hypothénuse; le surveillant, flétri mais immortalisé de l’épithète de pion. Nous voudrions aussi peindre ou tout au moins croquer l’inspecteur, cet être indécis, dont l’entretien coûte fort cher, mais dont l'utilité se borne à procurer un ou deux repas aux
La rentrée.
élèves inspectés; et nous n’oublierions pas le chef d’institution, dans toutes ses Variétés, depuis le membre éminent qui siège au conseil académique jusqu’au vendeur de soupe , qui orne ses élèves d’une ceinture hygiénique , afin de prévenir l’excessive réplétion de l’estomac, et qui choisit pour plus d économie scs maîtres et ses pions au pair, c’est-à-dire sans traitement. Mais, sans avoir égard a 1 immense développement qu’exigerait l’épopée du collège, nous nous
contenterons de faire observer qu’elle a eu ses Homères, et que bien des littérateurs, aggravés de bien des dessinateurs, ont déjà jugé à propos de faire part au public des émotions, des incidents, des disgrâces et des hauts faits de leur enfance. Laissant de côté la classe et le réfectoire, la salle d’études et le dortoir, nous choisirons seulement quelques épisodes parmi tous les événements qui remplissent le poème dont la durée comprend depuis le jour de la rentrée
jusqu’à celui non moins mémorable delà distribution, dite solennelle, des prix, du concours général et de ses annexes.
La rentrée d’abord. S’il est un mois, parmi tous ceux que le soleil éclaire tour à tour, qui puisse être appelé le mois par excellence , à coup sûr c’est ce bienheureux septembre. Alors Thémis replie ses ailes et renferme ses balances : on voit partir des profondeurs du palais des nuées d’oiseaux au plumage noir
joint rt
mais à celles-là, si tous sont appelés, le petit nombre seul est élu. Nous voulons parler de la distribution
des prix, soit au concours, auquel on s’est préparé par des travaux arrosés du bourgogne universitaire, soit dans le lycée, soit encore à l’institution; car il n’existe pas moins de trois distributions successives pour les lauréats de la première. La distribution des prix inaugure pour tous l’ère fortunée des vacances; pour quelques-uns, elle sert d’occasion à un triomphe souvent mérité par d’incroyables fatigues, mais trop glorieux, selon nous, pour le résultat final. A quoi bon faire couronner par le grand maître , devant un auditoire pompeux? à quoi bon faire proclamer par les mille voix des journaux, et trans-
Ton pantalon neuf!
former en réclame vivante l’élève qui a bûché avec succès, pendant son année entière, le vers
latin et le thème grec? On dirait qu’en réalité rien n’est trop beau pour lui; que les distinctions les
La halle cavalière.
plus enviées sont à peine dignes de lui servir de dépouilles opimes. Son professeur est décoré; lui, dîne
ou rouge , à l'aspect effrayant ou grotesque; graves conseillers, greffiers poudreux et suintant 1 encre, féroces procureurs généraux, avocats babillards, substituts aiguisant les jeunes pousses de leurs griffes et la primeur de leurs dents. Le signal est donné : les enfants suivent leurs familles, et une émigration immense a lieu, une armée de chasseurs improvisés dans les régions de la Basoche ou de l’Université, avec ses uniformes de collégiens, lycéens, saint - cyriens , polytechniciens, qui vont peupler, soit les forêts voisines de la capitale , soit les parterres et les avant-scènes à demi désertés des petits théâtres, soit les pelouses désertes du classique bois de Boulogne. Mais les doux loisirs de septembre n’ont, hélas! rien
Quelles mains !
qu’un temps : aux vacances succède la rentrée. Et ici la plume se refuserait à décrire cette cohue sans nom de chasseurs et de gibiers , de collégiens et de mères de famille, de magistrats et de militaires en herbe.
La mère Angot.
si le crayon du dessinateur ne venait en aide à son insuffisance. La page de Grandville est une épopée sur
Saute-mouton.
bois. La rentrée des classes forme par elle-même un tableau épisodique assez curieux, un détail assez com¬
plet dans cette toile immense. En général, les détails se ressemblent assez : entants chagrins et pieu-
Abjtcct uu jjaiioiT ic joui îu i. üiiAe.
reurs, mamans éplorées, pères représentant la sagesse et le pouvoir sur soi-même. Au milieu de toutes ces embrassades, ces plaintes, ces remontrances, ces belles promesses, on voit passer la grave figure de monsieur le proviseur qui vient comme pour faire politesse aux parents , mais en réalité dans le but moins désintéressé de calculer d’un coup d’œil sa rentrée, de voir si aucun des piuclieurs ne manque à l’appel, et de conjecturer si, grâce à leur travail, quelque boutonnière professorale pourra se fleurir de ruban rouge au prochain concours général.
Les scènes tendres et pathétiques du jour fatal se renouvellent hebdomadairement au parloir : la maman, le grand frère , l’excellent oncle, viennent avec régularité recueillir la confidence des chagrins, des colères, des désespoirs enfantins, et appliquer sur les blessures le baume des petites friandises et des consolations. « Vois-tu, maman, y a un tel qui a fichu un polichinelle au plafond , et puis on m’a empêché de sortir ! Cet autre, qu’est capon comme tout, a été dire que j’avais dit que m’sieu était hête, et j'ai eu du pain sec. » Puis viennent les petites et douces réprimandes, les encouragements, les baisers : rien comme l’œil des mères pour voir les déficit de toilette causés par une passion trop vive pour les barres ou la mère Angot : «Quoi ! c’est là ton pantalon neuf? Dieu ! quelles mains ! — Maman, je me les suis lavées il n’y a pas plus de six jours. » — Et, dominant tout le monde, rayonnent les lettres d’or du tableau d’honneur, où l’on voit briller le nom du triomphateur de la semaine , en histoire grecque ou en thème latin.
Ordinairement la récréation succède au parloir : la récréation , c’est la liberté, l’oubli de tous les maux, l’ennemie née des maîtres, du grec et du latin. Ah ! l’on songe bien à ce devoir, à ce pensum, à cette table barbouillée d’encre ! Voyez tous ces futurs savants, magistrats, industriels, employés, etc. , etc., se livrant aux exercices extrêmement gymnastiques de la balle cavalière, du saute-mouton, du jeu de la mère Angot! Voyez-les préluder, par des combinaisons savantes dans leur manière de pousser les billes, à leurs prochains exploits au billard de l’estaminet, rue Saint- Jacques ! Plus tard on retrouvera toute cette folle génération travaillant, s’agitant, se ruant sur la route douloureuse de la vie, où nous sommes entrés, moins heureux; et comme nous, plus d’un se ressouviendra de ses anciens triomphes dans la cour du collège; car, si l’on regrette quelque chose de ce temps-là, si cher, dit-on , à notre mémoire , on ne peut guère en regretter que les jours de vacances et les heures de récréations.
11 est cependant pour le collégien d’autres joies;